Tout le plaisir est pour nous !

Trois rendez-vous amoureux (et illégitimes) donnés le même soir, sans concertation, dans le même appartement, ce n’est déjà pas simple à gérer. Mais quand le même soir, une auteure à succès vient proposer au propriétaire de l’appartement, grand éditeur parisien, le contrat du siècle, ça se complique franchement. Surtout quand l’auteure en question n’a qu’une exigence : sa nouvelle maison d’édition ne doit en aucune manière être impliquée dans quoi-que-ce-soit de sexuel !
Une des meilleures pièces de Ray Cooney, le roi du vaudeville anglais.

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L’action de déroule de nos jours, en temps réel.

Le rideau s’ouvre, plateau vide. On entend Marie-Catherine :

Marie-Catherine (off) - Jean-Loup ? Tu es là ? (Elle entre par le couloir avec des sacs de grandes marques. Elle ouvre la porte de la chambre et appelle.) Chéri ! Je suis hyper-chargée ! Tu viens m’aider ? Chéri ?

Elle pose les sacs sur le lit et entre dans la salle de bains. Alexandre Enzo sort du bureau avec un tissu et un mètre autour du cou.

Alexandre - Madame Lebreton ? C’est vous ?

Marie-Catherine, off, appelle de la salle de bains :

Marie-Catherine (off) - C’est toi, Jean-Loup ?

Alexandre - C’est Alexandre ! Vous êtes là, madame Lebreton ?

Alexandre entre dans le bar pendant que Marie-Catherine sort de la salle de bains et entre dans la chambre.

Marie-Catherine - Jean-Loup ? Tu as une voix bizarre…

Alexandre sort du bar et entre dans le salon.

Alexandre - Madame Lebreton, je vous entends mais je ne vous vois pas !

Marie-Catherine - Je suis dans la chambre ! Mais… qui me parle ?

Alexandre - Alexandre Enzo ! Je suis dans le salon !

Marie-Catherine entre dans le salon et découvre Alexandre.

Marie-Catherine - Oh, Alexandre ! C’est vous ?

Alexandre - Ben oui, c’est moi.

Marie-Catherine - Je croyais que c’était mon mari.

Alexandre - Comment je dois le prendre ?

Marie-Catherine - Mais… vous êtes encore là, à dix-neuf heures quarante-cinq ?

Alexandre (vexé) - Ça a l’air de vous faire plaisir.

Marie-Catherine (en faisant trop) - Très ! Mais Jean-Loup et moi dînons dehors ce soir et je suis un peu en retard.

Alexandre - Et moi, vous trouvez que je suis en avance ? Ça fait deux mois que j’aurais dû finir votre appartement.

Marie-Catherine (regardant le salon) - C’est magnifique…

Alexandre (la coupant) - Et votre mari ? Qu’est-ce qu’il en pense ?

Marie-Catherine - Vous savez, Jean-Loup est débordé.

Alexandre - Et moi ? Je fais quoi ? Je joue au flipper ?

Marie-Catherine - Mais…

Alexandre (la coupant encore) - Je ne sais pas ce qu’il a… Depuis quelques jours, j’ai la vague sensation que je l’agace !

Marie-Catherine prend son portable et compose un numéro.

Marie-Catherine - Alors là, c’est faux ! (Au téléphone.) Chéri, tu es encore au bureau ? (À Alexandre en bouchant le combiné avec sa main.) Jean-Loup vous adore. (Au téléphone.) Tu montes ?… Tu n’oublies pas que nous dînons dehors…

Alexandre (chuchotant) - Demandez-lui pour les rideaux.

Marie-Catherine (au téléphone) - Ah… Heu… Alexandre te propose des rideaux…

Alexandre - … gorge de pigeon.

Marie-Catherine (à Alexandre) - Gorge de pigeon ?… (Au téléphone, répétant.) Gorge de pigeon…

Alexandre - Et des coussins peau de vache.

Marie-Catherine (au téléphone, répétant) - Peau de vache… (On entend hurler dans le combiné ; elle raccroche.) Il est très emballé… (Elle appelle.) Elena !

Alexandre - Madame Lebreton, votre appartement commence à me gonfler.

Marie-Catherine - Alexandre ! Je sais que vous n’êtes pas toujours sur la même longueur d’onde avec Jean-Loup mais…

Alexandre (la coupant) - Effectivement ! Votre mari est aussi ringard que les livres pour morveux qu’il publie.

Marie-Catherine - Je vous trouve dur.

Elena entre, accent de l’Est.

Elena - Oui, Madame Lebreton ?

Marie-Catherine - Elena, mon mari et moi dînons dehors ce soir, vous avez terminé ?

Elena - Presque. Et Madame va être contente. J’ai rien cassé.

Marie-Catherine - Bravo, Elena.

Elena - À part gros vase petit salon.

Marie-Catherine - Parfait. Je vais me préparer…

Marie-Catherine entre dans la chambre.

Elena - Je casse toujours vase quand j’ai envie gros câlin. (Alexandre la prend dans ses bras et l’embrasse fougueusement.) On peut squatter appartement ce soir si tu veux.

Alexandre - Génial !

Sonnerie de la porte d’entrée (très particulière et interminable). Marie-Catherine entre dans le salon.

Elena - Je vais ouvrir, Madame. (Elle sort.)

Marie-Catherine - Finalement, je me demande si on ne devrait pas repenser la mélodie de la sonnette.

Alexandre - Vous voulez rajouter un couplet ?

Cyrielle Courtois entre.

Cyrielle - Marie-Cath, c’est la cata !

Marie-Catherine - Qu’est-ce qu’il y a, Cyrielle ?

Cyrielle - C’est la ca-ta, Cath !

Alexandre - Bonsoir, madame Courtois.

Cyrielle - Bonsoir, Alexandre.

Alexandre - Alors ? Qu’est-ce que vous en dites ?

Cyrielle - De… ?

Alexandre - Sincèrement, qu’est-ce que vous pensez de la mélodie de la sonnette ?

Cyrielle - La mélodie de… ?

Alexandre - La sonnette !

Cyrielle (complètement ailleurs) - J’ai pas entendu.

Alexandre - Jamais je n’ai été humilié de la sorte.

Alexandre sort, digne.

Marie-Catherine - Il a son caractère mais je lui pardonne tout ! Il a un talent…

Cyrielle - Arnaud et Jean-Loup sont encore au bureau ?

Marie-Catherine - Oui, mais Jean-Loup va monter d’une minute à l’autre, on a un dîner mortel avec des éditeurs…

Cyrielle - À tous les coups Arnaud va monter avec lui. Et s’il vient maintenant, c’est la cata !

Marie-Catherine - Qu’est-ce qu’il se passe ?

Cyrielle - Avant tout, crois-moi sur parole : tu ne seras pas impliquée le moins du monde.

Marie-Catherine - Impliquée ? Dans quoi ?

Cyrielle - Et surtout garde ton calme, Marie-Catherine, tu n’as aucune raison de paniquer.

Marie-Catherine - Mais enfin je ne…

Cyrielle (la coupant) - Voilà, c’est tout simple… Nous souhaitons t’emprunter ton appartement.

Marie-Catherine - Quand ?

Cyrielle - Ce soir.

Marie-Catherine - Qui ?

Cyrielle - Nous…

Marie-Catherine - Arnaud et toi ?

Cyrielle - Non, Serge et moi.

Marie-Catherine - Ah ! Serge et toi ! (Brusquement.) Serge ?

Cyrielle (coquine) - Ben oui, Serge.

Marie-Catherine - Et Arnaud ?

Cyrielle - Arnaud ? Il passe sa vie à me tromper. Et à me mentir. Mal… Tellement mal… C’est toujours la même histoire : « Désolé, chérie, tu sais ce que c’est, encore un dîner barbant… »

Alexandre sort précipitamment du bureau.

Alexandre - Que personne ne bouge ! Quelqu’un est assis sur mes ciseaux crantés. (Marie-Catherine et Cyrielle sursautent.) Fausse alerte. Je les ai !

Marie-Catherine - Excusez-moi, Alexandre, pouvez-vous nous laisser ?

Alexandre - Ah ?

Cyrielle - Oui, Marie-Catherine doit me donner la recette de son gratin de macaronis.

Alexandre (sceptique) - Bien sûr. Appelez-moi quand ça devient chaud. (Il retourne au bureau.)

Marie-Catherine - Il a un talent…

Cyrielle - Ma chérie, figure-toi que nous étions partis pour passer cette nuitla toute premièrechez Serge.

Cyrielle sort une lettre de trois pages de son sac.

Marie-Catherine - Très bonne idée !

Cyrielle - Laisse-moi finir, s’il te plaît. Voilà… Serge… Serge a une mère.

Marie-Catherine - Vraiment ? Le pauvre.

Cyrielle - Il avait prévu de s’en débarrasser…

Marie-Catherine - Et alors ?

Cyrielle - Le plan a échoué. Le pauvre Serge est au bord du gouffre. Darling, il faut absolument que tu nous sortes de là. Tiens, lis. (Elle tend la page 1 à Marie-Catherine.)

Marie-Catherine (lisant le début) - « Ma déesse… »

Cyrielle (modeste) - C’est moi.

Marie-Catherine (lisant) - « Je suis au bord du gouffre. »

Cyrielle - Tu vois ! Je te l’avais dis !

Marie-Catherine (lisant) - « Mère est au lit avec 39,8. » Ah oui, quand même ! Il doit y avoir une épidémie de grippe en ce moment…

Cyrielle - Continue, je t’en supplie !

Marie-Catherine - « Je ne pourrai jamais oublier le jour où vous succombâtes à mes avances lorsque nous buvions un chocolat chaud sur la terrasse du “Café Beaubourg”. Cela fut pour moi, ô combien, une sur… » (Cyrielle lui tend la deuxième page.) « … prise dans tous les sens… Alors, je vous en conjure, tentez d’organiser un rendez-vous… Car malgré tout le respect que j’ai pour votre mari, je brûle de vous prendre à nouveau… » (Cyrielle lui tend la troisième page. Marie-Catherine laisse tomber sans s’en rendre compte la deuxième page sur le canapé.) « … dans mes bras. Serge. »

Cyrielle - Nous serons là de vingt heures trente à vingt-trois heures trente.

Marie-Catherine (faible) - Écoute, il faut que je me prépare.

Marie-Catherine va dans la chambre, suivie de Cyrielle.

Cyrielle - Alors, c’est oui ?

Elle suit Marie-Catherine dans la salle de bains pendant que Jean-Loup et Arnaud entrent.

Jean-Loup - Non !

Arnaud - Écoute, Jean-Loup…

Jean-Loup - Le chapitre est clos. (Découvrant la déco du salon.) Je ne peux plus sacquer ce décorateur !

Arnaud - Mais j’ai déjà tout prévu…

Jean-Loup - Eh ben, t’as eu tort. Je ne sais pas si tu t’en rends compte mais ta vie privée empiète totalement sur ta vie professionnelle.

Arnaud - Tu n’as pas l’impression d’exagérer un peu ?

Jean-Loup - À ce train-là, on va mettre la clé sous la porte. La société n’a pas publié de best-seller depuis des années.

Arnaud - Effectivement. Qui a laissé filer les Pokémons ?

Jean-Loup - C’est petit, Arnaud.

Arnaud - Mais je te demande juste un peu de coopération.

Jean-Loup - Tu me fatigues.

Arnaud - Tout ce que tu as à faire c’est aller dîner. C’est moi qui me tuerai à la tâche. Comme d’habitude…

Jean-Loup - La façon dont tu trompes ta femme est consternante…

Arnaud - Mais pas du tout. Tu sais que c’est dans son intérêt que je fais ça.

Jean-Loup - Ben voyons.

Arnaud - Mais absolument ! C’est excellent pour ma forme et mon moral… Du coup Cyrielle est la première à en profiter.

Jean-Loup - Tu veux dire qu’elle est au courant ?

Arnaud - Non, évidemment. En revanche, elle est totalement admirative de mon dévouement à la société. (Jean-Loup le regarde.) Eh oui… Je passe tellement de soirées avec des auteurs…

Jean-Loup - Et qui est-ce ce soir ?

Arnaud (regardant dans un petit calepin) - Ce soir… Un vieil instituteur de Jouy-en-Josas, qui a écrit un conte passionnant ayant pour héros un crapaud dépressif.

Jean-Loup - Et je suppose que l’instituteur est blonde aux yeux bleus.

Arnaud - Aucune idée.

Jean-Loup - Comment ça ?

Arnaud - Jamais vue ! Mais je lui ai parlé ce matin au téléphone. Lydie Boulet est stagiaire au 118 218.

Jean-Loup - Tu veux dire que t’as dragué cette fille au téléphone ?

Arnaud - Dragué ? Non, je lui ai donné rendez-vous ici à vingt heures trente !

Alexandre entre du bureau.

Alexandre - Madame Lebreton, pourriez-vous… (Brusquement, voyant Jean-Loup.) Ah, Dieu soit loué, vous êtes de retour !

Jean-Loup - Oh non, pitié.

Alexandre - Vous êtes toujours aussi aimable, c’est un bonheur ! Monsieur Lebreton, j’ai expliqué à votre épouse que les coussins peau de vache…

Jean-Loup (le coupant) - Oui, oui, c’est très bien…

Alexandre - Mais c’est votre bureau enfin, impliquez-vous un minimum.

Jean-Loup - Je vous l’ai déjà dit, mais vous n’en faites qu’à votre tête. Je voulais que notre nouvel appartement soit dans les mêmes tons que l’ancien : havane et acajou. On voit le résultat !

Alexandre (méprisant) - Havane et acajou. Et pourquoi pas maronnasse ?

Jean-Loup - Écoutez, si ma femme a absolument tenu à engager un décorateur, je…

Alexandre (le coupant) - Architecte d’intérieur.

Jean-Loup - Quelle différence ?

Arnaud - La facture !

Alexandre (sans expression, à Arnaud) - C’est hilarant. Monsieur Lebreton, je ne quitterai pas cette pièce tant que vous ne m’aurez pas accordé trois minutes dans votre bureau.

Arnaud - Écoute, Jean-Loup… Allons-y, c’est plus simple.

Il pousse Jean-Loup vers le bureau.

Alexandre - Merci monsieur Courtois, vous êtes très…

Arnaud (lassé) - … courtois…

Alexandre (le reprenant) - Aimable ! Et vous avez des yeux magnifiques.

Arnaud - Pardon ?

Alexandre - Après vous.

Ils entrent dans le bureau. Cyrielle et Marie-Catherine sortent de la salle de bains et se dirigent vers le salon.

Marie-Catherine - Que ce soit bien clair : c’est la première et la dernière fois.

Cyrielle - Je ne te...

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