Racine par la racine
« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » Nous avons tous en nous quelque chose de Jean Racine. Mais qui connaît vraiment l’homme et ses onze tragédies ? Une étrange confrérie, les Alexandrins Anonymes, vous emmène dans un voyage iconoclaste au pays de Phèdre et de Bérénice. Vous y ferez de surprenantes et cocasses rencontres et découvrirez un autre visage du grand tragédien et de ses œuvres.
La pièce s’adresse à tous les admirateurs de Racine mais aussi à tous ceux qui ne le connaitraient pas encore, car « Le spectacle sait toucher l’ignorant et le spécialiste, le débutant et le connaisseur. C’est son équilibre et sa finesse. », Gilles Costaz.
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Prologue
Les quatre personnages revêtus de capes noires de moines pénitents avec capuche, sont sur scène dans la semi-obscurité, psalmodiant des alexandrins raciniens.
Mes, le grand prêtre. – Mesdames, damoiselles, damoiseaux,
bonsoir !
Nous sommes très heureux de partager ce soir
En votre compagnie une expérience extrême.
En pénétrant céans, mesdames et messieurs,
Pour invoquer l’esprit d’un de nos grands aïeux
Toutes et tous avez, à vos corps défendant,
D’un sépulcre entrouvert les infernaux battants.
Acte qui n’est jamais, sachez-le, sans danger.
Racin’ par la racin’ voulez-vous agiter ?
Les quatre. – Nous, adorateurs de Racine, déclarons
Qu’aux noirs alexandrins notre âme consacrons.
Voulez-vous comme nous, damnés de l’hémistiche,
Vous livrer sans vergogne au vice du pastiche ?
Alors ne tardons plus, puisqu’il nous le faut dire :
« Tout m’afflige et me nuit et conspire à me nuire ».
Les quatre répètent le dernier vers plusieurs fois en voix blanche.
Mes. – Et Th ? Personne n’a vu Th ?
Oé. – Il est malade : trachéite.
Ils sortent.
Les quatre entrent habillés en militaires en marchant au pas.
Le mes hurle chaque phrase puis tous la répètent en chœur :
If I die on a combat zone
Box me up and send me home
Tell my girl I’ve done my best
Nail my smoky across my chest
Lay my body six foot down
‘Till you hear it touch the ground.
Mes. – Racine, on entre ou on n’entre pas. Nous, on entre !
Les trois autres. – Sir ! Yes, Sir !
Mes. – Certains commandent des pans de murs anthracite de cinq mètres de haut et des costumes chez Lacroix avec des stars pour mettre dedans ! Passage au journal de 20 heures, Odéon par-ci, cour des papes par-là ! Nous, on choisit un autre chemin, la voie étroite, mais radicale.
Les trois. – Racine par la racine !
Mes. – Le traquer comme un grand fauve, l’acculer au fond de son antre, le prendre dans nos filets, l’exhiber au grand jour ! Onze tragédies ! Onze histoires de sang, de bruit et de fureur ! 17 985 alexandrins ! 215 820 syllabes ! Prêts pour le grand voyage ?
Les trois. – Nous le sommes !
Mes. – Sans mur anthracite de cinq mètres de haut ?
Ph. – Sans mur !
Mes. – Ni costumes de Lacroix ?
Hippo et Oé. –Ni costumes de Lacroix !
Mes. – Ni passage au 20 heures, ni Odéon, ni cour des papes ? (Les trois protestent.) Il suffit ! Place au théâtre radical !
Les trois. – Au théâtre radical !
Mes. – Sus à… Racine !
Les trois. – Par la racine !
Mes. – Au fait, où est Th ?
Oé. – Sa grand-mère a…
Mes. – Je ne veux rien savoir de plus !
Le mes sort suivi d’Oé et de Ph. Hippo s’apprête à sortir de scène ; il revient sur le plateau.
Hippo. – Tableau 1 : La Thébaïde ou quand Racine sous Jean perçait.
Tableau 1
La Thébaïde ou quand Racine sous Jean perçait
Le mes est debout, en fond de scène. Un banc, en avant-scène.
Mes. – Les ruines fumantes de l’Antiquité
Sur l’horizon blafard sont de nouveau dressées.
Et sous les sanglants draps des maudites cités,
Les monstrueux instincts des humains dévoyés
S’agitent, frénétiques, ivres de volupté.
Cohortes encombrées de ces vices sans fin,
C’est Œdipe et ses fils, de Thèbes le gratin.
Dans l’incestueux plat de l’immonde festin,
Racine met les pieds de ses alexandrins
Et sa graine semée, Jean s’enracine enfin !
Le jeune Jean fait ses gammes à partir du sujet le plus tragique de l’Antiquité : la funeste histoire de Thèbes et de la descendance d’Œdipe, thème déjà traité, entre autres, par Euripide et Sophocle. Mais où ces derniers eux-mêmes trouvèrent-ils leur inspiration ? Dans les faits divers de l’époque. Reportons-nous plus de vingt-cinq siècles en arrière sur l’agora d’Athènes. (Il sort.)
Oé et Ph, habillées de toges grecques, entrent en devisant ; Hippo arrive, en toge également.
Hippo. – « Le Monde grec » ! « Le Monde grec » ! Demandez « Le Monde grec » ! Nuit d’émeutes urbaines dans la banlieue de Thèbes. Une fête de famille dégénère : six morts, dix-huit blessés, quatre-vingt-treize chars brûlés ! « Le Monde grec » ! Demandez « Le Monde grec » !
Elles prennent toutes les deux un exemplaire et s’asseyent sur un banc.
Oé. – Dans la nuit d’hier, la cité des oliviers, dans la banlieue de Thèbes, a été…
Oé et Ph, ensemble. – … le théâtre d’événements tragiques !
Oé. – Un des jeunes tyrans de cette cité, connu sous le nom d’Œdipe, s’en serait violemment pris à un certain Tirésias pour des motifs demeurés obscurs.
Ph. – La mère d’Œdipe, une certaine Jocaste, se défenestre sous les regards épouvantés et impuissants de l’assemblée.
Oé. – Œdipe se crève alors les yeux !
Ph. – Ses deux fils, Étéocle et Polynice…
Oé. – peut-être sous l’emprise de produits stupéfiants…
Ph. – ont alors une violente altercation.
Oé. – Leur jeune sœur, Antigone, aurait vainement essayé de s’interposer.
Ph. – Les choses auraient ensuite dégénéré. Une tribu de la cité voisine des trois temples aurait investi les lieux. Les glaives auraient alors jailli des fourreaux…
Oé. – Un scribe de notre rédaction dépêché sur place a été sauvagement pris à partie par les jeunes présents sur les lieux. On connaît le tragique dénouement…
Ph. – Six morts, dix-huit blessés.
Elles replient toutes les deux leur journal.
Oé. – Mais revenons à Racine et commençons, si vous le voulez bien, par la fin. La tragédie, c’est donc d’abord une histoire de famille qui se termine mal, histoire, somme toute, fort simple. Œdipe,
Ph. – fils de Laïus,
Oé. – épouse sa mère Jocaste,
Ph. – lui fait quatre enfants,
Oé. – l’apprend,
Ph. – se crève les yeux.
Oé. – Ses fils…
Ph. – enfin ses demi-frères,
Oé. – Étéocle et Polynice,
Ph. – s’entretuent pour le pouvoir.
Oé. – Sa femme…
Ph. – enfin sa mère,
Oé. – se suicide ainsi que sa fille,
Ph. – enfin sa demi-sœur,
Oé. – Antigone. Et son oncle…
Ph. – enfin son beau-frère,
Oé. – qui s’appelle Créon, à la fin se retrouve tout seul comme un…
Oé et Ph. – Oyez les derniers mots de ce sacré Créon.
Mes, entrant, suivi d’Hippo, tous les deux en toge. – Ah ! c’est
m’assassiner que me sauver la vie
Amour, rage, transports, venez à mon secours ;
Venez et terminez mes détestables jours ;
Je ressens à la fois mille tourments divers,
Et je m’en vais chercher du repos aux enfers.
Il veut s’enfoncer un glaive dans la poitrine.
Les trois. – Noooon !
Mes. – Non ?
Ph. – Et la bienséance ?
Le mes sort de scène ; on entend un râle en coulisses.
Ph et Oé. – Sacré Créon !
Hippo. – Ah ! la famille !
Tableau 2
Alexandre le Grand ou Jean le Petit ?
Mes, entrant. – Pourquoi n’y a-t-il rien dans le texte sur Alexandre le Grand ?
Oé. – Tableau 2 : Alexandre le...