Acte I
Scène 1
Adrien, Francine, Nicolas
Adrien est assis à table, il fait des papiers, Francine fait du ménage au comptoir.
Francine - Je sais bien que tu vas encore me trouver casse- pieds mais tu pourrais pas venir me débarrasser cette caisse s'il te plaît elle pèse trop lourd pour moi j'arrive pas à la porter.
Adrien - J'en étais sûr, y’a pas moyen de travailler tranquille avec toi, tu supportes pas que j'aie le nez dans les papiers, ça c'est comme quand je lis le journal, c'est jamais le moment. Elle te presse tant que ça ta caisse ?
Francine - C'est pas qu 'elle me presse c'est qu'elle m'embarrasse figure-toi. ça fait trois jours que je la contourne parce que ça fait trois jours que tu refuses de la changer de place, sûr que si t'étais à ma place y’a longtemps que ça fumerait.
Adrien - Ah ! Les femmes je vous jure pour les contenter y’a un biais, je te rappelle qu'hier c'est toi qui as pas voulu que je l'enlève.
Francine - Mélange pas tout tu veux, hier j'ai pas voulu parce que je venais de laver et que j'avais pas envie que tu fasses des traces partout mais y’a un moment que le plancher est sec figure-toi. Vous allez voir que ça va être encore de ma faute si la caisse est toujours là.
Adrien - Bon pleure pas, je vais te la ranger ta caisse laisse-moi cinq minutes je finis.
Francine - Et bien moi aussi je voudrais bien finir, faut pas croire que je vais poireauter là tout le matin à faire du ménage. J'ai pas que ça à faire, j'ai une pleine corbeille de pommes qui m'attendent pour que je les transforme en gelée parce qu'il paraît que monsieur raffole de la gelée maintenant et que madame n'en fait jamais, t'as même été te plaindre à la Jeanne y paraît !
Adrien - (il se lève) Si tu crois tout ce qu'elle raconte la Jeanne maintenant, t'as pas fini, tu la connais non, elle a une langue à faire disputer le département. Alors où je te mets cette caisse parce que j'ai l'habitude dans une heure si ça en tourne il faudra que je la ramène parce qu'elle te manquera.
Francine - Qu'est-ce que tu veux que je fasse d'une caisse vide, fous-moi-la à la réserve et que je la “revoye” plus traîner par là. (Adrien sort avec la caisse.) Que je vais la lui demander d'ici une heure non mais ! Pour qui il me fait passer je vous jure ! Ah ! Il fait bon lui demander quelque chose on est servi, par contre quand monsieur Adrien a besoin d'un coup de main je vous raconte pas.
Adrien est revenu.
Adrien - Hé ! ça suffit le déballage, je te l'ai débarrassée ta caisse alors ferme un peu ton caquet et laisse-moi finir ce dossier, que si on veut pouvoir débuter les travaux pour rénover le commerce il faut absolument que ces papiers soient à la préfecture demain.
Francine - Celui-là, depuis qu'il a entrepris de vouloir faire des travaux, il est pas à prendre avec des pincettes. Enfin qu'est-ce que vous voulez “cos coum aquo” (1). (Elle reprend son travail. Adrien travail en silence... Elle toussote.) Hum ! Hum ! C'est pas que je veuille t'embêter mais tu pourrais pas me donner un coup de main pour rentrer les pommes comme ça je pourrais commencer à les préparer.
Adrien - (il tapote les doigts sur la table) Non, mais quand je vous le dis qu'elle le fait exprès, c'est une calamité cette bonne femme !
Francine - Recommence pas à “roudiner” (2) hein ! C'est toi qui as voulu les ramasser ces foutues pommes alors maintenant tu les assumes, dis-toi bien que moi je m'en serais passé.
Adrien - ça j'en doute pas tu es toujours partisante du moindre effort alors tu laisses pourrir les fruits au jardin et toute l'année tu achètes la confiture.
Francine - Parce que tu te figures peut-être que ça coûte rien de la faire soi-même, entre le sucre et le gaz pour la faire cuire sans oublier les pots non ?
Adrien - T'en a bien des pots non ?
Francine - J'en avais jusqu'à la semaine dernière et y en a plus depuis que tu as eu la bonne idée de les donner à Honoré pour que la Jeanne lui fasse des prunes à l'eau-de-vie. Bon enfin là n'est pas la question, on verra pour les pots après pour l'instant j'aurais juste besoin de ton aide pour rentrer les pommes.
Adrien - Tu vois bien que je travaille, tu peux pas demander à Nicolas, à vingt ans il doit être capable de porter une corbeille non ! ça va pas le tuer.
Francine - Nicolas il est encore au lit mon pauvre Adrien. Ah ! On voit que tu t'intéresses à ta famille c'est fou ! Toi, à part ton bar et ton épicerie tu vois rien de ce qui t'entoure. ça fait des mois que Nicolas rentre tard le soir et que le matin il se lève plus mais tu t'en es pas encore aperçu.
Adrien - Oui, et bien en attendant, il est presque dix heures et c'est une heure normale pour faire la “levée du corps” il me semble, je vais te le lever moi. (Il se lève et va à la porte.) Nicolas ! (Pas de réponse.) Attends un peu, passe-moi le balai je vais y taper discrètement sous le plancher. Tu vas voir s'y va pas se lever le moineau.
Grands coups de balai.
Nicolas - Ouais ! Qu'est-ce qu'y a !
Adrien - Hé bé quand même ! Descends un peu aider ta mère, t'as vu l'heure non ? Bientôt il faudra un treuil pour le sortir du lit.
Francine - Bah ! Il a bien le temps, qu'est-ce que tu veux. Il a bien raison d'en profiter tant qu'il peut.
Adrien - Toi à la bonne heure, tu lui passes tout, il aura pas toujours Francine dans la vie, faudra bien qu'il apprenne à se dégourdir.
(1) c'est comme ça
(2) rouspéter
Scène 2
Adrien, Francine, Nicolas
Nicolas - (il arrive à moitié habillé) On a pas idée de réveiller les gens comme ça. C'est un coup à faire une crise cardiaque oui ! J'ai eu une de ces peurs moi ! Tu sais pas que c'est dangereux de se réveiller en sursaut. Le meilleur des réveils c'est le réveil en douceur, je vous signale. Une musique légère, un rayon de lumière qui passe à travers les volets et l'odeur du café qui s'insinue sous la porte : voilà le réveil idéal. (Tout en discutant il se fait chauffer le café.) Je suis crevé moi !
Francine - C'est ton père qui a voulu absolument te faire lever. Quand je te le disais de le laisser dormir, tu vois comment il est fatigué, non mais regarde-le. Sans compter que c'est pas bon le manque de sommeil c'est un coup à ce que les nerfs lui passent dessus.
Adrien - Là, il risque rien, il faudrait qu'il en ait des nerfs pour qu'ils lui passent dessus, tu l'as déjà vu énervé toi le Nicolas. Il est toujours “piana piana” (1).
Nicolas - Au moins je me contrôle moi, et puis à quoi ça sert de s'énerver, tu peux me le dire, t'arriveras pas à Pâques avant les autres avec tes nerfs, par contre si tu te ménages pas un peu tu risques d'arriver au cimetière avant tout le monde.
Francine - Allons, allons vous allez pas commencer à vous disputer maintenant.
Adrien - J'y suis pour rien moi, si monsieur est de mauvaise humeur au réveil, heureusement que tout le monde est pas comme lui sinon y aurait de l'ambiance dans les chaumières au saut du lit, remarque, il a de qui tenir. On peut pas dire que tu sois particulièrement plaisante au démarrage.
Nicolas - Je regrette. Moi c'est pas que je sois “rougne” (2) le matin c'est que je déteste me faire réveiller, c'est pas pareil. Non mais c'est à peine si tu t'endors que “boum” l'autre fanatique du balai vient te secouer le plancher.
Francine - Il faut reconnaître qu'il y a des méthodes plus douces en effet, mais enfin ça empêche pas que si tu allais au lit un peu plus tôt, le matin tu serais pas tant fatigué.
Adrien - C'est vrai ça, qu'est-ce que c'est que ces histoires il paraît que le soir tu ne “t'acampes” (3) plus. On peut savoir ce que tu trafiques ?
Nicolas - Faudra savoir ce que vous voulez les parents ! Y’a six mois vous vous lamentiez que je sortais pas, que j'étais le vrai ours des cavernes et que j'allais finir muré dans ma chambre comme un moine dans sa cellule et maintenant que je sors j'ai le droit à la sérénade parce que je veille plus avec papa maman, c'est compliqué la vie avec vous. Bon alors il paraît que vous aviez besoin de moi ?
Francine - Oui té, si tu pouvais venir m'aider à rentrer la panière de pommes et même si t'as le temps je t'embaucherai une petite heure pour les couper.
Nicolas - C'est pas vrai, je devais sortir avec Honoré. Y’a toujours quelque chose à faire dans cette baraque.
Ils sortent.
Adrien - Et allez ! Il devait partir avec Honoré, je sais pas ce qu'on en fera de celui-là, je me demande bien pourquoi on se crève à vouloir rénover l'épicerie que c'est pas lui qui va la reprendre, il serait foutu de faire peur aux clients pour être tranquille oui, ah ! Par contre parlez-y de garder les moutons, d'aller passer l'après-midi à rêvasser sous un pin là, vous aurez trouvé votre homme.
La sonnette retentit... entrée de Louisou.
(1) lentement lentement
(2) grognon
(3) tu ne rentres plus
Scène 3
Adrien, Louisou, Francine, Nicolas
Louisou - Bonjour ça a l'air bien calme chez vous ce matin.
Adrien - Ouais ! Oh ! ça dépend des moments, ça va Louisou. (Il se lève.) T'as déjà “gîté” (1) aujourd'hui ?
Louisou - Pas encore hé ! Où vas-tu toi ? J'ai pas donné l'herbe, remarque, elles ont bien le temps, elles ont que ça à faire manger, dormir et donner un peu de lait quoique tout à l'heure c'est pas ce qu'elle donnent alors si elles veulent pas se forcer un peu je vois pas pourquoi il faudrait que je me décarcasse.
Adrien - Si tu vois comme ça pardi, alors qu'est-ce que je te mets ?
Louisou - Allez on commence, un “petit blanc cass” mais je suis pas venu pour ça, en fait je venais voir la Francine pour me faire “rementibuler” (2) un peu, hier soir je sais pas ce que j'ai fabriqué, je te me suis foutu une étirée dans les côtes. J'en ai pas fermé l'œil de la nuit, alors comme la Francine elle s'y entend je me suis dit té je vais aller la voir vite fait, elle fait bien toujours un peu “l'azigaire” (3) ?
Adrien - Oh ! Là, plus que jamais, même je préfère te dire que quand elle t'empoigne tu peux te cramponner comme il faut, elle te lâche pas comme ça. Enfin tu verras bien elle va pas tarder à arriver. (Il se rassoit et se remet aux papiers.)
Louisou - Alors ça fait que tu es dans les papiers ?
Adrien - Comme tu vois, je te l'avais bien dit, on veut retaper un peu la boutique mais tu peux pas t'imaginer comme il faut être embêté maintenant pour faire des travaux, bientôt on pourra plus planter une pointe sans avoir l'avis des ingénieurs, des beaux-arts, des pompiers et de tout le Saint-Frusquain.
Louisou - Surtout que quand on voit les bêtises qu'ils arrivent à réaliser, on se demande toujours ce qu'ils vont te sortir comme trouvailles. “Aïe, aïe, aïe plus ils étudient, plus ils sont couillons” té comme il disait le pauvre papa : “toutes lé neïches son pas inquère saras” (4).
Adrien - Il avait pas complètement tort si tu veux mon avis. T'as bien de la chance toi au moins avec tes vaches tu fais ce que tu veux.
Louisou - C'est toi qui le dis que je fais ce que je veux, entre les cartons, les médailles, les déclarations c'est du bazar ! Enfin tant qu'elles ont des oreilles assez grandes pour y “apinquei” (5) les numéros on y arrive, mais si un jour nos ministres ça les attrape d'en rajouter d'autres je sais pas comment il faudra faire, c'est plus des oreilles qu'elles auront c'est des bulletins de loto.
Francine - (entrée de Francine et de Nicolas, ils portent les pommes) Hé ! bé Louisou, ça marche ce matin ?
Louisou - Il faut bien tout, justement que c'est vous que je venais voir, je me tiens pas des côtes depuis hier.
Francine - Y’a un moment que je te le dis, cherche-toi une petite jeune ; elle te frictionnera un peu, et tu verras que les douleurs s'en iront.
Nicolas - Même si ça en tourne que tu te feras frictionner sans avoir mal, à titre préventif.
Adrien - Qu'est-ce que tu en sais toi des frictions, tu peux me le dire, jamais il regarderait pas une fille faudrait pas qu'elle le mange, il préfère traîner avec Honoré et ses moutons.
Nicolas - Je traîne avec qui je veux où je veux, c'est mon problème. Au fait en parlant d'Honoré, tu l'as pas vu ce matin Louisou ? Il est déjà parti avec le troupeau non ?
Louisou - Je l'ai pas vu non, mais tu sais Honoré depuis qu'il va être à nouveau papa c'est...