Ce soir ou jamais

Léo Braucourt, joueur invétéré, a déjà flambé aux courses tout son patrimoine. Ou, pour être plus précis, celui de Mireille, son épouse, la riche héritière des caoutchoucs Dubreuil. Ce soir, avec la complicité de son secrétaire et homme à tout faire, Jérôme, il a débusqué le pigeon idéal, Duparc, à qui il compte bien fourguer son appartement en viager, ce qui lui permettrait d’éponger sa dette et de rester ad vitam aeternam dans son domicile. Pour convaincre le pigeon de signer plus vite, il a prévu de lui faire croire que son épouse était mourante à l’hôpital tandis qu’il enverrait celle-ci à la montagne. Malheureusement, rien ne se passe comme prévu : Mireille, au lieu de partir au ski, décide de rester ; Duparc se révèle moins naïf que prévu et surtout insensible aux avances de la fausse secrétaire, engagée par Léo pour “aider” à la signature. Pour couronner le tout, les allées et venues incessantes de l’importateur mexicain Ramirez, fou d’amour de Mireille, mêlées au retour imprévu de l’amant de celle-ci, Claude, un gigolo maître chanteur, plongent le couple dans un tourbillon de malentendus et de mensonges. Léo est sur le grill. S’il veut rembourser ses dettes, sauver son entreprise et garder la femme de sa vie, il doit agir ce soir ou jamais !

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ACTE I

 

Jérôme entre en scène. Il vient de la chambre et se dirige vers la sortie, les bras chargés de valises. Arrivé à la porte, il les pose et sort le « Paris Turf » qui dépasse de sa poche.

Jérôme (consultant le journal) - Belle de Jour, le quatorze, à sept contre un… Adèle du Gazon, le six, à quatre contre un… Je me demande si on a bien fait de jouer Bonnet de Nuit… (Lisant.) Ah là là ! Douze contre un ! (Arrive Léo, un attaché-case à la main. A peine a-t-il franchi le palier qu’il se précipite sur lui.) Ah ! monsieur le directeur ! Alors, on a gagné ?

Léo (bas, à Jérôme) - Chut ! Taisez-vous, bon dieu ! (Puis fort et faussement enjoué.) Ah ! mon petit Jérôme, vous êtes là ! Vous sortiez les bagages pour notre départ ? C’est merveilleux ! D’ailleurs, vous êtes merveilleux !… Ma femme est là ? (Appelant côté chambre.) Tu es là, mon chou ? Hou ! hou !

Jérôme - Elle n’est pas là, elle est sortie faire une course…

Léo (soudain déconfit) - On a perdu, mon petit Jérôme !… Bonnet de Nuit est tombé dans la vase après le cinquième obstacle ! Une vraie carne !

Jérôme - Je le savais ! Je le pressentais ! Moi, ce coup-ci, j’arrête !

Léo - Ce n’est pas le moment, mon petit Jérôme ! Dédé va nous appeler, il a un tuyau en or dans la quatrième : Remonte au Vent !

Jérôme - Oui, eh bien, Remonte au Vent, il remontera sans moi ! Je ne peux plus ! Je suis à moins trois mille euros à la banque ! Qu’est-ce que je vais dire à ma femme ?

Le portable de Léo sonne.

Léo (au portable) - Oui ? (…) Alors ? (…) Sur Remonte au Vent ? (…) Parfait ! (…) Mille euros, comme d’habitude ! (…) Mais vous êtes sûr de la bête ? (…) Non, parce qu’il pleut… (…) D’accord ! (Il raccroche.)

Jérôme - Alors ?

Léo - C’est le meilleur trotteur qu’il connaisse sur terrain mouillé !

Jérôme - Non, mais pour ma femme, qu’est-ce que je lui dis ?

Léo - Vous lui dites que c’est un bon cheval, les jarrets sont puissants…

Jérôme - Je ne vous parle pas de ça !… J’ai encore fait les comptes : ce mois-ci, je perds ma paye !

Léo - Et moi ? Si je devais faire les comptes, en ce moment, mon petit Jérôme, je perds l’usine !

Jérôme - Ah bon ?

Léo - Si je vous le dis ! Mais ce soir, j’ai trouvé le moyen de tenir ! Vous allez me donner un petit coup de main et, à partir de lundi, plus de soucis d’argent !

Jérôme - Comment ça ?

Léo - Ce soir, Jérôme, je vends l’appartement !

Jérôme - Lequel ?

Léo - Celui-là ! Je n’en ai pas trente-six ! D’ailleurs, je n’en ai pas du tout, puisque tout est à ma femme : l’usine, les biens, l’appartement…

Jérôme - Mais s’il est à votre femme, vous ne pouvez pas le vendre !

Léo - Je m’arrange ! Comment croyez-vous que je tiens depuis vingt ans ?

Jérôme - Comme ça ?

Léo - Bien sûr ! Ce soir, Jérôme, on expédie ma femme au ski toute seule chez ses parents. Moi, je reste, j’ai un client qui doit venir. Je lui fourgue l’appartement ni vu ni connu et, pour le même prix, je reste dedans !

Jérôme - Mais si vous le vendez, vous ne pouvez pas rester !

Léo - J’ai tout arrangé : je le fais en viager !… Je me fais passer pour une agence. Je vous expliquerai…

Jérôme - Oh là là ! Non, ne comptez pas sur moi ! Moi, je ne trempe pas dans des affaires comme ça !

Léo - Oh ! juste un petit coup de main !

Jérôme - Non, non, sûrement pas !

Léo - Maintenant que vous m’avez fait parler, Jérôme, vous n’allez pas me laisser dans la panade…

Jérôme - Je vous dis : c’est non ! D’ailleurs, ce soir, j’ai du repassage ! Deux corbeilles de retard ! J’ai promis à ma femme.

Léo - N’en parlons plus. (Un temps.) Dites donc, Jérôme…

Jérôme - Oui ?

Léo - Vous tenez toujours à cette place de chef du personnel dont je vous avais parlé ?

Jérôme - Oh ! il y a deux ans que vous m’en parlez ! Je n’y compte plus…

Léo - Dommage, vous commenciez lundi !

Jérôme - Oh ! ce n’est même pas vrai ! Vous dites ça tout le temps, je le sais bien… (Un temps.) C’est vrai ?

Léo - Evidemment ! J’avais déjà fait installer votre bureau : palissandre et acajou, siège pivotant, placards muraux, cacahuètes, chips, guacamole, électrophone, la photo de votre femme dans un coin… Il faut voir l’allure !

Jérôme - Oui, mais vous ne pourriez pas vendre à un autre moment ? Parce que je n’ai pas du repassage tous les soirs non plus !

Léo - Jérôme, mon acheteur vient d’appeler et il n’est libre que ce soir. Et puis, lundi, les banques me lâchent ! (Tentateur.) Alors, chef du personnel ?

Jérôme - Ça dépend. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

Léo - Oh ! diriger le personnel, superviser les employés…

Jérôme - Non, mais je veux dire… là, maintenant…

Léo - Ah ! maintenant ! C’est très simple : dès que ma femme arrive, vous…

A cet instant, la porte s’ouvre. Apparaît Mireille, la femme de Léo. Elle a les bras chargés de sacs de grands magasins et d’un imposant bouquet de fleurs.

Mireille - Ah ! Léo, tu es là !… Il y a un monde dans ces magasins !… Tiens, il y avait encore des fleurs pour moi chez la concierge ! Comme d’habitude sans un mot !

Léo (le bouquet dans les bras) - Si ça continue, je vais prévenir la police !

Mireille - Remarque, il vaut mieux ça qu’une bombe ! (Elle sort une combinaison rose flashy d’un sac.) Finalement, je t’ai pris une combinaison fluo. Ça fait jeune ! Et on te repérera sur les pistes… Bon, on y va puisque Jérôme a descendu les val… (Avisant les valises.) Ben, Jérôme ?

Jérôme (gêné) - Madame Braucourt ?

Mireille - Vous n’avez pas descendu les valises comme je vous l’avais demandé ?

Jérôme - Non, madame Braucourt !

Mireille - Et vous n’avez pas sorti la voiture ?

Jérôme - Non, madame Braucourt ! C’est votre mari…

Mireille - Mais enfin, Jérôme, on prend l’avion ! Qu’est-ce que vous faites ?

Léo (renchérissant, de mauvaise foi) - Mais oui, Jérôme ! Qu’est-ce que vous faites ? On prend l’avion !

Jérôme (perdu) - Euh… oui, mais…

Mireille - Quoi ?

Jérôme - C’est votre mari, il…

Léo (coupant court) - Votre mari !… Ah ! ça y est, il n’a encore rien compris ! (A Mireille.) Mireille, mon chou, nous nous trouvons devant un cas d’hébéphrénie catatonique caractérisée !

Jérôme - De quoi ?

Léo (du tac au tac) - Ce sont les gens hébétés, comme vous ! Enfin, Jérôme, est-ce que je ne vous ai pas dit vingt fois de descendre ces valises ?

Jérôme (ennuyé) - C’est-à-dire…

Léo (à Mireille) - Tu vois comment il est, Mireille ? Il me tient tête ! Même mon chef du personnel ne me tiendrait pas tête comme ça ! (A Jérôme.) Est-ce que je ne vous l’ai pas dit vingt fois, Jérôme ?

Jérôme (cédant) - Ben, si !

Léo - Alors qu’est-ce que vous attendez ?

Jérôme - Rien ! J’y vais !

Léo - Tout de même, on y arrive !

Mireille (se dirigeant vers la chambre) - Bon, je me donne un coup de peigne et on y va ! Tu es prêt, Léo ?

Léo - Mais je t’attends, Mireille ! J’attends tout le monde ! Jérôme, toi, la voiture… (Mireille à peine sortie, il se précipite sur Jérôme.) Jérôme !

Jérôme (sur le pas de la porte, les valises à la main) - Oui ?

Léo - Qu’est-ce que vous faites ?

Jérôme - Je descends les valises !

Léo - Mais on s’en fout des valises !… Vous avez votre portable ?

Jérôme - Oui, mais je ne peux plus m’en servir, j’ai explosé le forfait !

Léo (tendant son portable à Jérôme) - Tenez, prenez le mien !

Jérôme (s’emparant du portable) - Merci !

Léo (reprenant son portable) - Non ! Il y a une cabine en bas… Vous téléphonez ici et vous dites que vous êtes Ramirez, vous savez, mon importateur mexicain…

Jérôme - Celui qui habite Evreux ?

Léo - Voilà !… Vous dites que vous voulez me voir d’urgence ! Chez vous ! Ce soir ! Pour signer un contrat ! Je m’arrangerai pour que ce soit ma femme qui décroche…

Jérôme - Mais elle va me reconnaître !

Léo - Jérôme ? Chef du personnel ?

Jérôme - Oui, mais…

Léo - Alors, pour ça, il faut que l’usine soit encore debout lundi ! Foncez !

Jérôme - Pff ! On va finir par se faire avoir !

Jérôme sort. Dans le même temps, le portable de Léo sonne.

Léo (au portable, parlant bas) - Allô ! (…) Je ne peux pas parler plus fort, je ne suis pas seul ! (…) Tatiana ne peut pas venir ? Mais je l’attends ce soir, j’ai un client très important ! (…) Vous envoyez Vanessa ? Mais je ne la connais pas, moi, Vanessa ! (…) N’oubliez pas de lui dire que pour mon client elle est ma secrétaire …

Mireille revient de la chambre.

Mireille - Bon, Léo, je suis prête !

Léo (changeant radicalement de ton) - Mais parfaitement, monsieur Andrieu ! Si vous êtes gêné, vous payez à trente jours, monsieur Andrieu ! Aucun problème, monsieur Andrieux ! Au revoir monsieur Andrieu ! (Il raccroche. Puis, à Mireille.) C’était Andrieu !

Mireille - J’avais cru comprendre !… Bon, tu es prêt ? On y va ?

Léo - Mais on y va, mon chou, on y va ! (Cherchant à gagner du temps.) Ah ! je suis impatient d’être sur les pistes, tu sais… et puis revoir tes parents…

Mireille - Remarque, on les a vus avant-hier !

Léo - Oui, mais il n’y a pas que ça ! Le soir, une bonne fondue au chalet… Le matin, on ouvre les fenêtres, un bon bol d’air… Et ta mère en train d’astiquer la voiture…

Mireille - Oui, eh bien, tu me raconteras tout ça sur la route ! Allez, viens !

Léo - Mais bien sûr, oui… Attends, je n’oublie rien ?

Mireille - Léo !

Léo (fixant le téléphone avec impatience) - Mes papiers, je les ai ; les bagages, c’est lui ; mon peigne, c’est ma poche…

Mireille - Léo, allons-y !

Léo - Mais on y va, Mireille, bien sûr, on y va… à… à moins que le téléphone ne sonne…

Mireille - Pourquoi veux-tu que le téléphone sonne ?

Léo - Mireille, tu sais ce que c’est… On va partir, on est déjà à trois mille mètres d’altitude sur le tire-fesses, en pleine nature, on respire le sapin à pleins poumons, on est grisé par la hauteur des cimes et crac ! c’est le coup de poing en pleine face du quotidien, le tintement de la grisaille façon PTT qui nous réveille : il y a le téléphone qui sonne !

Mireille - Mais qu’est-ce qu’il te prend, Léo ? Il ne sonne pas, là !

Léo - Justement ! Il ne sonne pas, Mireille ! Quel instant béni ! Quelle joie ! Quelle paix ! Quel silence ! Tu entends ? (Dans un souffle, imitant le vent.) Ouuuhhh !

Mireille - Non, mais Léo…

Léo - Chut ! Rends-toi compte, Mireille : je pars en vacances avec ma femme et le téléphone ne sonne même pas ! Tu vois, Mireille, mon chou, c’est cette qualité d’instant-là que les apôtres ont dû ressentir au contact de Jésus quand il faisait des miracles ! (Sur le pas de la porte, prêt à sortir.) Mireille ?

Mireille - Oui ?

Léo (traversant le salon) - Je vais me faire un shampooing !

Mireille - Quoi ?!

Léo - Je vais me faire un shampooing, Mireille !

Mireille - Mais, Léo, tu deviens fou ?

Léo - Non, j’ai la tête sale !

Mireille - Et l’avion ?

Léo - J’ai la tête sale, Mireille, tu ne comprends pas ? Ça me gratte de partout, j’ai le cuir chevelu qui me fait mal, j’ai des pellicules, je perds mes cheveux !

Mireille - Ce n’est pas grave, tu feras un petit traitement en rentrant. Mais là, ce n’est pas le moment…

Léo - Mais ce n’est jamais le moment, Mireille ! Avant c’est les affaires, après c’est les vacances, maintenant c’est ma femme et moi, pendant ce temps-là, je deviens chauve !

Mireille - Léo, il y a longtemps que tu te préoccupes de tes cheveux comme ça ?

Léo - Des années !… Mireille, mon chou,...

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