ACTE I
SCÈNE 1
Pierrette, Sébastien
Pierrette est assise, un journal en main. Sébastien ajuste sa cravate.
Pierrette. – Dis donc, tu as vu : Pauline Berthier et Édouard Chazot se sont fiancés.
Sébastien, moqueur. – Enfin ! Encore quelques années, et ils se marieront dans leur maison de retraite.
Pierrette. – N’exagère pas !
Sébastien. – Franchement, je pensais que cette pauvre Pauline avait plus de goût.
Pierrette. – Il faut reconnaître qu’Édouard n’est pas difficile non plus.
Sébastien. – Il aurait tort de l’être, la nature ne l’a quand même pas gâté !
Pierrette. – Ça, c’est pas faux.
Sébastien. – Quand on y pense, il y a vraiment sur terre des femmes peu exigeantes.
Pierrette, en écho. – Et des hommes peu regardants.
Sébastien, regardant Pierrette, un brin sarcastique. – Je confirme.
Pierrette, qui a repris la lecture de son journal. – Ah ! bah ça ! Mme Truche est décédée…
Sébastien. – Il était temps !
Pierrette, faussement outrée. – Oh !
Sébastien. – Elle a sûrement dû être emportée par une crise de goutte.
Pierrette, rigolant. – Ça, ça lui pendait au nez !
Sébastien. – C’est pas bien ça, de rire du malheur des autres.
Pierrette. – Si ! C’est fou ce que c’est amusant !… Tiens, prends Mme Dumollard.
Sébastien. – Prendre Mme Dumollard ? Non, très peu pour moi… Elle n’est pas mon genre…
Pierrette. – Tu te rends compte ? À cinquante ans, apprendre que son mari la trompe depuis dix ans…
Sébastien. – Mieux vaut tard que jamais.
Pierrette. – Et avec la voisine en plus !
Sébastien. – Pourquoi aller chercher trop loin ?
Pierrette. – C’est réjouissant, non ?
Sébastien. – Ça dépend pour qui…
Pierrette. – Et coup sur coup, découvrir que sa fille fait du strip-tease dans un cabaret, faut le faire !
Sébastien. – Ça, c’est pas donné à tout le monde de se déshabiller en public ! (Allusif.) Déjà que pour certaines, c’est dur en privé !
Pierrette. – Franchement, faut être sacrément gourde pour ne s’être doutée de rien !
Sébastien. – Que Mme Dumollard soit une grosse gourde, je l’admets volontiers.
Pierrette. – Ça ! Elle pourrait facilement donner à boire à tout le quartier !
Sébastien. – Mais, tu sais, dans les familles, il se passe souvent des choses qu’on n’imagine même pas.
Pierrette. – Tu crois ?
Sébastien. – Oui ! Je suis persuadé que dans chaque maison, il y a des secrets bien gardés…
Pierrette. – Chez nous aussi, alors ?
Sébastien. – Qui sait ?
Pierrette, songeuse. – Oui, au fond, qui sait ?
Sébastien, se dirigeant vers la porte d’entrée. – Bon, moi, ce que je sais, c’est que je suis déjà en retard et j’ai une journée chargée aujourd’hui.
Pierrette. – Tu restes à ton bureau ?
Sébastien. – En partie. J’ai un rendez-vous dans l’Eure, près d’Évreux… Ce qui fait que je risque de rentrer tard ce soir.
Pierrette. – Comme d’habitude.
Sébastien. – Et toi, aujourd’hui ?
Pierrette, se tâtant la nuque. – Ça va : je n’ai plus mal aux cervicales.
Sébastien. – Heureux de l’apprendre ! Et ton programme de la journée ?
Pierrette. – Je te rappelle que nous sommes jeudi et que le jeudi, je n’ai pas de cours à la fac.
Sébastien. – Tes étudiants doivent être ravis !
Pierrette. – Et comme tous les jeudis, j’ai Scrabble.
Sébastien. – C’est vrai.
Pierrette. – Aujourd’hui, nous jouons chez Agathe.
Sébastien. – Enchanté.
Pierrette, avec évidence. – Agathe Sarzinsky, l’épouse du procureur.
Sébastien. – Avec son nom, c’est mot compte triple direct !
Pierrette, consultant sa montre. – Ouh, mais il faut que je me dépêche moi aussi ! Je devrais déjà être partie !
Sébastien, en écho. – De Scrabble !… (Insistant.) Partie de Scrabble !… Hem… Bon, à ce soir !
Pierrette. – Oui, c’est ça. (Sébastien a quitté la maison. Pierrette grimpe les escaliers. Le téléphone sonne.) Allô !… Oui, elle-même… Mo… Monsieur Jo ? Comme je suis heureuse de vous entendre !… Pas de blabla avec vous… Oh ! bah non ! Vous me connaissez… Ah oui ! C’est vrai que non… Enfin, par téléphone seulement… Vos cinq mille euros ?… Deux semaines que vous attendez ? Alors vous, vous êtes patient !… Moi, il y a longtemps que… Vous… Vous allez passer à la maison… Parce que vous avez mon adresse ?… Oui, c’est bien ça… Cet après-midi… Mais… Dans une heure ? Et que j’ai intérêt à allonger le fric ?… Allô ! Allô ! (Pierrette a raccroché. Elle réfléchit.) Oh là là ! Fallait s’y attendre ! (Elle compose un numéro.) Allô ! Agathe ? C’est Pierrette… Navrée, mais pour le Scrabble, ça ne va pas être possible… Non, rien de grave… Enfin si… Je viens de recevoir un coup de téléphone de M. Jo… Oui, notre bookmaker… Il me réclame ses cinq mille euros et il va venir les chercher dans une heure… Vous n’aimeriez pas être à ma place ?… Ce n’est pas un tendre et il ne faut surtout pas le contrarier ?… Aïe !… Heureusement, il n’y a personne à la maison aujourd’hui… Oui, tant mieux… Tant mieux, sauf que je n’ai pas la somme… Non, je ne peux pas lui faire un chèque de cinq mille euros : mon mari s’en apercevrait… Lui verser un acompte ?… Mille euros ?… Oui, là, ça pourrait passer inaperçu… Bon, merci du conseil… Je file à la banque retirer l’argent… Non, non, j’ai le temps avant qu’il arrive… C’est ça, à bientôt…
Pierrette quitte la maison, l’air soucieux.
SCÈNE 2
Clémentine puis Monique
Bruits de clés. Une jeune fille fait son apparition. Elle a son portable à l’oreille.
Clémentine. – Oui, oui, cette fois, j’y suis… Ma mère vient de partir à l’instant. Et comme mon père a déjà filé, j’ai la maison pour moi toute seule ! (Excitée.) Si tu savais comme je suis impatiente ! Depuis le temps que je veux le faire ce book ! J’espère vraiment que je serai à la hauteur… Et le photographe aussi d’ailleurs… Oui, un artiste, très professionnel et branché culture, je sais, tu me l’as déjà dit… Il a travaillé pour le cinéma, c’est ça ?… Un peu original au niveau du look ? C’est-à-dire ?…
Clémentine grimpe les escaliers, le portable toujours collé à l’oreille.
Bruit de clés. Une femme entre. Elle porte un imperméable qu’elle va accrocher dans la penderie. Elle porte aussi une robe rouge. Elle s’assoit sur le canapé, prend un magazine de mode, le feuillette.
Monique, lisant à haute voix. – « Mon petit ami m’a quittée pour une autre… Que faire ?… » Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Ce qui est sûr, c’est que l’autre, c’est pas moi, hélas ! (Reprenant la lecture.) « Mon copain veut faire l’amour trois fois par jour… » Eh ben, de quoi elle se plaint celle-là ? Même trois fois par an, j’suis preneuse, moi ! (Se relevant.) Bon, c’est bien beau de se cultiver, mais faut que je me mette au boulot, moi ! (Elle a pris un chiffon et commence à nettoyer le parquet. Elle chantonne, faux, sur l’air de « Mes mains sur tes hanches ».) « Laisse mes mains sur les planches… Je n’oublie pas le vieux paillasson… Oui, j’aurai mal aux hanches… Tu seras mon dernier chiffon… » (Elle trouve des chaussettes sur le sol.) Et allez donc ! Ça, c’est pour le personnel ! (Elle ramasse les chaussettes, les tient du bout des doigts en se bouchant le nez ; elle disparaît dans la cuisine. Clémentine descend les escaliers. Elle s’arrête au milieu des marches, apercevant Monique qui sort de la cuisine en chantonnant, une poubelle en main, sur l’air de « La plus belle pour aller danser ».) « Ce soir ce sera la poubelle qu’il faudra vider, vider… »
Clémentine, toussotant. – Hem…
Monique, apercevant à son tour Clémentine. – Mademoiselle Clémentine !
Clémentine. – Elle-même.
Monique. – Pour une surprise, ça, c’est une surprise ! (Rigolant.) Pas forcément une bonne surprise, mais forcément une surprise de la bonne.
Clémentine. – J’avoue que je ne pensais pas vous rencontrer.
Monique, soupirant. – Le problème, c’est que personne ne pense à me rencontrer, moi.
Clémentine. – Que faites-vous là ?
Monique. – Bah, je vais vider la poubelle.
Clémentine. – J’avais remarqué, merci.
Monique. – Alors vous, vous êtes observatrice.
Clémentine. – Je voulais dire… Enfin, ce n’est pas votre jour.
Monique. – Oh ! ça non ! Vous pouvez le dire : ce n’est pas mon jour ! Dès ce matin, ça commençait mal ! Ouais, figurez-vous que ma pétrolette était crevée.
Clémentine. – Votre… pétrolette ?
Monique. – Ma mob si vous préférez… Moi, j’aime mieux pétrolette, ça fait plus…
Clémentine. – Ça fait plus rétro.
Monique. – Voilà ! En parlant de rétro, j’ai justement le gauche qui est déglingué.
Clémentine. – Tiens donc !
Monique. – Et entre nous, il n’y a pas que ma pétrolette qui est crevée ! (S’affalant sur le canapé.) Moi, c’est simple, je suis comme les sols : lessivée.
Clémentine. – Vous ne deviez venir que demain vendredi…
Monique. – Exact ! Alors vous, vous êtes observatrice !
Clémentine. – Vous me l’avez déjà dit !
Monique. – Bah, un compliment, ça peut se répéter… Même une seule fois, moi, ça me ferait rudement plaisir !
Clémentine. – Ça ne m’explique toujours pas ce que vous faites ici.
Monique. – Ça c’est vrai ! Eh ben voilà : demain vendredi, j’suis occupée… Ouais, figurez-vous que je dois garder un des moutards de Mme Grougniard… Tiens, moutard, Grougniard, ça rime… Je devrais faire de la poésie, moi… Mme Grougniard, vous savez, c’est ma voisine de palier… Non, évidemment, vous ne savez pas… Une vraie concierge qui se mêle de tout, vous imaginez le genre ?
Clémentine, ironique. – En vous voyant, j’imagine assez bien, oui.
Monique. – Bon… Eh ben figurez-vous que demain, Gertrude… c’est son prénom à la mère Grougniard…
Clémentine. – Tant pis pour elle.
Monique. – Eh ben, elle doit partir au mariage de la nièce de sa belle-sœur… Je me demande bien ce qu’elle va y faire, mais bon, c’est son affaire après tout ! Moi, je dis ça comme ça… Toujours est-il qu’elle m’a demandé de s’occuper de son mioche… Oh ! il est bien gentil le petit Jean-Claude ! Bougon mais gentil ! Comme tous les gosses, quoi… Enfin, je ne suis pas une spécialiste de la question… Alors comme demain je ne peux pas venir ici, je me suis dit : Monique, t’as qu’à y aller aujourd’hui chez les Marmonnier, ça compensera… Pas bête, hein ?
Clémentine. – Je vous laisse seule juge.
Monique. – Heureusement que j’ai les clés ! En plus, aujourd’hui, normalement, je devais être tranquille, vu que la maison était censée être vide… J’ai bien dit censée… Parce que vous ne...