Prologue
Le rideau s’ouvre sur un décor de cuisine. C’est la nuit. On entend sonner une heure du matin à un clocher.
Une femme arrive par l’escalier. Dans la pièce, très peu éclairée, on la voit préparer un plateau, verser l’eau d’une bouilloire dans une tasse et chercher quelque chose. Comme elle ne trouve pas, elle sort par la porte donnant sur le jardin.
Profitant de son absence, quelqu’un qui la suivait, enveloppé dans une grande cape, capuche rabattue cachant son visage, descend sans faire de bruit, va jusqu’à la table et verse un liquide dans la tasse, puis repart silencieusement sans voir que la porte de la resserre qui s’était entrebâillée s’ouvre et qu’une jeune fille en chemise de nuit s’avance vers la table. Intriguée, celle-ci aperçoit puis ramasse quelque chose par terre et repart.
La première femme revient, ajoute quelque chose sur le plateau et, prenant celui-ci, remonte l’escalier.
Insensiblement, arrive le petit jour. On entend de nouveau la cloche : il est six heures du matin.
ACTE I
Scène 1
Léon, Germaine, Jacotte, Louise, Hippolyte
Léon arrive en bâillant et va vers la cuisinière pour ranimer le feu. Puis il s’assoit, bâille de plus en plus et, vaincu par la fatigue, se rendort la tête sur la table. Germaine descend l’escalier. Elle aperçoit son fils endormi.
Germaine - Léon ! (Elle s’approche de lui.) Mais c’est qu’il dort ! Qui m’a fichu un pareil fainéant ? Et dire que c’est comme ça tous les jours ! Qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu pour mériter ça ? (Elle le secoue vivement.) Allez, Léon, au boulot ! C’est pas parce que Madame a dit qu’elle nous coucherait sur son testament qu’il faut que tu te croies déjà riche ! (Il ne bouge pas.) Tu vas te remuer, dis ? (Léon se réveille difficilement et bâille. Pendant ce temps, elle va vers la cuisinière.) Et le feu qui n’a même pas pris ! Incapable ! Quand sauras-tu t’en occuper correctement ? (Elle s’en occupe elle-même.) T’es pire que la gamine, on dirait ! J’vais être en retard, moi, et si le boulot n’est pas fait, c’est moi que Mlle Hortense, la gouvernante, va attraper ! (Elle lui colle le moulin à café et la boîte contenant le café en grains dans les mains.) Allez, remue-toi, mouds-moi l’café et pas trop fin, hein !
Léon (grommelant) - Bon, ça va la mère ! J’vais le faire ! Mais d’abord, tout ça, ce n’est pas mon boulot, c’est celui de Jacotte.
Germaine - Comme si je ne le savais pas ! Si ce n’était pas l’ordre de la gouvernante à cause de la réception d’hier soir, il y a longtemps que je l’aurais sortie du lit celle-là. Fallait pas te trouver au mauvais endroit. Tant pis pour toi !
En mettant des grains dans le moulin, Léon en renverse la moitié et moud de plus en plus lentement jusqu’à pratiquement se rendormir encore une fois. Tout en bougonnant, Germaine s’active. Elle aperçoit son fils.
Germaine - Léon ! (Pour elle-même.) Il se rendort, c’est pas possible ! (Elle lui envoie une taloche. Il sursaute et se remet à moudre le café. La pendule sonne la demie.) Et cette morveuse qui en prend un peu trop à son aise… Faudrait pas qu’elle exagère, quand même ! Mlle Hortense avait dit six heures et demie. Ah ! ces jeunes, c’est pas un poil qu’ils ont dans la main, mais un balai ! Je vais te la remuer, tu vas voir ! (Elle va vers la resserre, entrouvre la porte et appelle.) Jacotte ! Fainéante, il est six heures et demie passées !
Jacotte arrive en bâillant, finissant d’attacher son tablier.
Jacotte - Voilà, j’arrive. Bonjour madame Germaine.
Léon (bâillant aussi) - Et alors ? Et moi ? Bonjour qui ? Je n’existe pas, moi ? Faut que je fasse ton boulot, maintenant, Cendrillon ? T’as vu, t’as pas fini de le payer !
Jacotte passe à côté de Léon. Il lui fait un croche-pied ; elle manque de tomber.
Jacotte - Mais je n’y suis pour rien ! C’est Mlle Hortense…
Germaine - Ne réponds pas, effrontée ! Assez parlé. Mets la table du petit déjeuner et quand tout le monde aura mangé, t’auras peut-être droit à un bout de pain s’il en reste.
Léon (mauvais) - Et comme ce matin j’ai drôlement faim, il ne restera sûrement rien !
Jacotte (pleurant) - Mais déjà hier soir Léon a renversé ma soupe et je n’ai rien eu après !
Germaine (hargneuse) - A ton âge, on vit de rien ! Mets-toi au travail, pleurnicheuse !
A ce moment, descendant les marches, arrive Louise.
Louise - Bonjour madame Germaine, bonjour Léon, bonjour Jacotte.
Germaine (pas aimable) - Tiens, vous voilà déjà, vous ?
Léon (tout gentil) - Bonjour mademoiselle Louise. Comme vous êtes belle ce matin !
Louise (riant) - Merci Léon. (Elle bâille.) Je bâille, excusez-moi ! C’est parce que je n’ai pas eu mon compte de sommeil : la réception s’est prolongée très tard et Madame a tenu à ce que je reste auprès d’elle jusqu’à la fin.
Léon (bâillant de nouveau) - Moi non plus j’n’ai pas assez dormi, c’est pour ça que je n’arrive pas à garder l’œil ouvert. (Il se rapproche de Louise.) Dites, Louise, vous me plaisez de plus en plus… Si vous vouliez, on pourrait s’fréquenter et s’marier !
Louise - Voyons, Léon, vous me demandez cela tous les matins ! Et je n’ai pas l’intention d’épouser un… pardon… enfin, je ne peux pas vous épouser ! Et puis, de toute façon, je ne veux pas me marier.
Germaine (doucereuse) - Pourquoi pas ? Il ne vous plaît pas mon Léon ? C’est un mollasson au boulot, c’est vrai, mais il filerait doux avec une femme qui saurait l’tenir. Et à vous deux, plus tard, avec l’héritage de Madame…
Louise (choquée) - Oh ! madame Germaine ! Que dites-vous là ? Madame est encore jeune et se porte très bien, heureusement. Et de toute façon, je vous le répète, je ne veux pas me marier.
Germaine - Bon, si t’as pas compris, mon gars, j’vais t’affranchir : t’es pas assez bien pour épouser une demoiselle de compagnie, donc c’est réglé ! Fini de causer. (A Jacotte.) Allez, Jacotte ! Les bols et tout ce qu’il faut sur la table ! Remue-toi, espèce de fainéante ! Les autres ne vont pas tarder…
Louise (gentille) - Jacotte, viens t’asseoir auprès de moi pour déjeuner quand tu auras tout préparé.
Jacotte se dépêche de poser ce qu’il faut sur la table. Elle fait un mouvement pour aller vers Louise, mais se fait arrêter au passage par Germaine qui l’envoie vers le fourneau.
Germaine - Plus tard ! Plus tard !
A ce moment, Hippolyte descend l’escalier. Il porte la tenue classique du jardinier : grand tablier et chapeau de paille. Il a une pipe à la main.
Jacotte (gentille) - Oh ! bonjour monsieur Hippolyte !
Hippolyte (guilleret) - Bonjour tout le monde ! Bonjour ma petite Jacotte !
Germaine (rouspétant) - « Ma petite Jacotte » ! Et puis quoi encore ? T’occupe pas de cette gamine et secoue-moi un peu ton bon à rien de fils qui n’est même pas capable d’allumer l’feu ou de moudre le café correctement… Ah ! si tu t’étais occupé de lui comme tu bichonnes la propriété de Madame…
Hippolyte (froidement) - Ça va, Germaine ! Arrête un peu tes jérémiades, j’ai faim et je suis pressé. (Changeant de ton, aimable.) Jacotte, ma mignonne, tu me sers mon déjeuner ?
Jacotte - Voilà, monsieur Hippolyte. (Elle le sert.)
Germaine (sur le même ton) - Et il continue ! (A Hippolyte.) Ah ça ! Question amabilité, quand il est question des autres, tu sais y faire ! Mais dès qu’il s’agit de moi… Et qu’est-ce qui te presse donc tant ce matin ? Est-ce que ça ne s’rait pas d’aller fumer ta saleté de pipe ou d’causer avec cette andouille de Félicien ? Enfin, causer, avec celui-là, c’est beaucoup dire ! Il vaut mieux faire les demandes et les réponses, on perd moins de temps !
Hippolyte (froidement) - Ça suffit comme ça, Germaine, j’te le dis tous les matins ! Si tu crois qu’avec ton caractère de cochon on a envie d’être aimable ! Toujours à bougonner, à râler… Trente ans que je te supporte, alors permets-moi de te dire qu’une jolie p’tite frimousse de bon matin, ça change et ça réchauffe le cœur. (Radouci, à Jacotte.) Tu me passes le beurre, fifille ?
Jacotte - Tout de suite, monsieur Hippolyte.
Hippolyte - Et si la cuisinière te fait des misères, tu viens me le dire, t’as compris ? (Jacotte jette un regard apeuré à Germaine et baisse la tête. Hippolyte se tourne vers Léon.) Alors, mon fainéant, t’as réussi à ouvrir les yeux ? C’est qu’tu vas avoir du boulot ! C’est l’jour de l’argenterie avec Valentin, pas vrai ? (A Louise.) Et vous, mademoiselle Louise, prête pour une nouvelle journée ?
Louise - Bien sûr, monsieur Hippolyte. Mais j’ai encore sommeil. Un grand bol de café devrait arranger cela.
Léon - J’ai encore faim, moi. Vous me passez le pot de café, mademoiselle Louise ?
Louise - Bien sûr, Léon. Tenez, voilà. Et le pain avec. (Elle lui passe le pot et le pain.)
Germaine (à Léon) - Coupe donc le pain d’avance pour tout le monde tant que tu y es. T’es capable de faire ça, au moins ?
Léon - Je ne vois pas pourquoi je servirais d’larbin aux autres ! D’abord, j’ai pas c’qu’il faut ! (A Jacotte.) C’est-y un couteau à pain ça, Jacotte ?
Hippolyte - Un larbin ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ! En voilà une façon de parler ! J’t’ai déjà dit cent fois qu’un mauvais ouvrier se plaint toujours d’avoir de mauvais outils. Et si ce couteau ne te convient pas, lève-toi et prends-en un autre. M’est avis que tu n’es qu’un bon à rien, Léon. Je me demande de qui tu tiens. Pas de moi en tous cas ! Parce que de mon côté, on a toujours été des courageux, des durs à l’ouvrage. Ce n’est pas comme le père de ta mère qui passait son temps au bistrot à boire ses quatre sous quand il avait réussi à en gagner !
Germaine - C’est ça, revoilà mon père dans la conversation ! Parce qu’il n’y en a pas des fainéants de ton côté peut-être ? Quel culot ! Tu as la mémoire courte : et ton frère qui passe son temps sur les champs de course en laissant sa femme et ses trois gosses crever de faim, c’est courageux ça ?
Hippolyte - D’abord, c’est pas mon frère mais mon demi-frère et puis…
Léon - Et puis, et puis, quand vous aurez fini d’vous engueuler et de m’prendre pour un bon à rien…
Louise (lui coupant la parole) - Je vous en prie ! Si on mangeait sans que vous vous disputiez comme tous les matins ? (Elle tend une grande tartine beurrée à Jacotte qui n’ose pas la prendre.) Eh bien, prends !
Jacotte (timidement) - J’sais pas si je peux…
Hippolyte - Comment ça tu sais pas si tu peux ? C’est-y que tu affamerais cette gamine, Germaine ?
Germaine (mielleuse, à Jacotte) - Puisque c’est Louise qui te la donne, mange, parce que après ce n’est pas l’ouvrage qui manque : le plateau de Julie pour Madame, ensuite la vaisselle, après il y aura le sol de la cuisine à balayer, et puis tu commenceras à éplucher les légumes…
Hippolyte - Doucement, doucement, laisse-lui le temps de manger à c’te p’tiote !
Léon - A propos, je l’ai vue la Julie, hier soir, avec Valentin dans le corridor du deuxième. Ils n’avaient pas l’air de s’embêter. Ah ! mademoiselle Louise, si vous vouliez, je vous emmènerais bien là-haut dans les étages moi aussi…
Hippolyte - Léon, est-ce que c’est une façon de parler à Mlle Louise ? Tu la laisses tranquille ou tu auras affaire à moi !
Scène 2
Les mêmes plus Justine et Félicien
A ce moment, arrivent Justine et Félicien. Ils descendent l’escalier tout en se disputant.
Justine (bâillant) - Fiche-moi la paix ! Je n’ai pas dormi de toute la nuit et tout ça par ta faute !
Hippolyte (moqueur) - Alors, Félicien, c’est le printemps qui te travaille ?
Félicien (bégayant) - Mais Juju… Juju… Justine… tu… s… sais bien que… que… quand j’ai… (Il l’attrape par le cou.)
Justine (le repoussant) - Mais laisse-moi ! Je te répète que tu m’enquiquines à toujours me tripoter devant les autres. Déjeune en vitesse et va t’occuper de tes chevaux.
Félicien - Un bi… bi… bisou ma Juju… ma Juju…
Léon (l’imitant) - Ma Juju… ma Juju…
Félicien - Ma Juju…
Justine (agacée, le repoussant) - Ah là là !
Félicien (d’un seul coup) - Ma Justine !
Léon (applaudissant) - Bravo ! Il l’a dit !
Justine - Léon, occupe-toi de tes affaires ! Et toi, Félicien, ça suffit ! (Elle bâille à nouveau.) Quand je pense encore à la nuit que tu m’as fait passer…
Hippolyte - Tiens, tiens, Félicien… Qu’est-ce que tu ne lui as pas fait à ta femme pour qu’elle soit si désagréable ce matin ?
Germaine (moqueuse) - Désagréable ? C’est peu de le dire : vous vous rappelez, vous, avoir vu Justine de bon poil le matin ?
Justine (furieuse) - Toi, Germaine, je ne t’ai pas sonnée ! Occupe-toi de tes casseroles !
Germaine - Est-ce que je te dis d’aller t’occuper d’ton linge sale, moi ? Dis donc, la bagatelle ça ne te réussit pas !
Justine - La bagatelle, la bagatelle… Qu’est-ce qu’il n’faut pas entendre !
Félicien (montant le ton lui aussi) - Da… da… d’abord, Ger… Ger… maine, j’te per… mets pas… de dire du… du… mal de ma femme !
Justine (à Félicien) - Ça va, je peux me défendre toute seule ! Toi, assieds-toi et mange proprement sans t’empiffrer comme d’habitude.
Ils s’assoient tous les deux à la table et se servent.
Scène 3
Les mêmes plus Julie et Valentin
Julie apparaît en haut des marches.
Julie - Germaine, sers-moi vite, je dois monter le petit déjeuner de Madame. Mais je ne vois pas le plateau… Ah ! la barbe ! C’est comme ça tous les matins ! Il faut toujours que j’réclame ! (Elle s’assoit à table.)
Germaine - Ça t’écorcherait la langue de dire bonjour en arrivant avant de rouspéter ? Si t’es pressée, prépare-le toi-même le plateau.
Julie - Chacun sa place, Germaine ! Toi t’es la cuisinière, moi j’suis la femme de chambre de Madame. C’est pas pareil. Sers-moi, s’il te plaît.
Germaine (pincée) - Tu peux toujours courir ! T’as qu’à allonger l’bras, les pots sont sur la table ! Jacotte, prépare le plateau pour mademoiselle qui se donne des grands airs et qui n’est ni plus ni moins qu’une domestique comme nous tous ici.
Jacotte - Tout de suite, madame Germaine. (Elle se lève et va préparer un plateau.)
A ce moment, Valentin, qui était apparu depuis quelques secondes en haut de l’escalier, descend en sifflotant.
Léon - Tiens, voilà le merle siffleur !
Félicien (ahuri) - Le merle si… si… si…
Justine - … fleur ! Tais-toi et mange !
Valentin - Alors, mesdames, on s’envoie des gentillesses ? On se bouffe le nez, comme tous les matins ? Alors ma belle Julie, t’aurais pas besoin d’un homme, un vrai, pour te défendre ? (Julie bâille.) Tu as mal dormi, ma biche ? C’est ta faute, t’as pas voulu que j’vienne te réchauffer !
Julie - J’ai surtout très peu dormi parce que je ne sais pas ce qui s’est passé cette nuit dans la chambre à côté de la mienne, mais j’ai entendu un de ces bruits !
Justine - Qu’est-ce que tu as entendu dans la chambre à côté, hein ? Je te rappelle qu’on est voisins !
Julie - J’ai entendu des drôles de bruits… Oui, parfaitement, des drôles de bruits, comme une porte qui grince, puis des pas et des voix aussi.
Justine - Un drôle de bruit, des voix… Qu’est-ce que tu vas inventer ? Il n’y a rien de mystérieux. C’est Félicien qui ronfle, et quand il ronfle y a pas moyen de l’arrêter.
Félicien (bégayant) - Je ron… ron… fle, moi ? Ah ça ! C’est cu… cu… cu… cu… rieux… j’ai… j’ai b… bien dormi !
Valentin (riant) - Faut dire que...