Acte I
Les trois coups sont frappés. Le rideau se lève. La lumière monte. Des deux fenêtres, situées de chaque côté de la scène, nous parvient la pâle clarté d’une froide matinée hivernale. On découvre le salon, presque vide, d’un appartement situé entre deux cours. Quelques papiers et cartons vides jonchent le sol. À l’avant, un vieux canapé recouvert d’un plaid. Une porte à jardin, une autre au fond, et un couloir qui disparaît au fond, à jardin.
Les trois coups recommencent. Ils sont frappés à la porte du fond. Silence. Puis, à nouveau les trois coups, plus énergiques. Temps. La porte s’entrouvre.
Charles (du dehors) - C’est ouvert.
Alice (du dehors, à la cantonade) - Il y a quelqu’un ? (Temps.) Tu crois qu’on peut entrer ?
Charles (du dehors) - Puisque c’est ouvert.
Apparaissent un jeune homme et une jeune femme. Lui, porte un manteau et une écharpe ; elle, une jupe longue, une veste cintrée, des gants et un bonnet. Le jeune homme a une petite sacoche en cuir à l’épaule, la jeune femme tient un journal à la main.
Alice - Il y a quelqu’un ? C’est pour la visite… (Elle va frapper à la porte à jardin, puis l’ouvre.) La cuisine… Tout équipée, dis donc ! Il y a quelqu’un ? (Elle disparaît dans le couloir.)
Le jeune homme reste immobile au centre du salon. La jeune femme réapparaît.
Alice - Deux chambres. Salle de bains et W.-C. séparés. Il y a même un bidet, tu te rends compte ? Un bidet ! Et tout a l’air en parfait état !
Charles - C’est sombre.
Alice - Normal, c’est l’hiver.
Charles - Même… Il n’y a personne ?
Alice - Non. C’est bizarre.
Le jeune homme vient prendre le journal des mains de la jeune femme.
Charles - Tu es vraiment sûre que c’est ici ?
Elle lui reprend gentiment le journal.
Alice - Chaton !… On a déjà vérifié dix fois ! L’annonce dit : à partir de neuf heures, il est neuf heures pile, on est les premiers, c’est tout. C’est ce qu’on voulait, non, être les premiers ? Arriver avant les autres… C’est pas ce qu’on voulait ?
Charles - Si, si… (Il se dirige vers le palier.) Je vais voir…
Alice - Quoi ?
Charles - S’il y a pas des voisins qui sont au courant.
Il disparaît. La jeune femme se met à ramasser les cartons qui traînent par terre. Le jeune homme réapparaît.
Alice - Alors ?
Charles - Personne.
Charles - Bébé, qu’est-ce que tu fais ?
Alice - Je range un peu.
Charles - Mais enfin, puce, laisse ! C’est pas à toi de faire ça.
Alice - Pourquoi, non ?
Charles - Mais parce que ! (Il frissonne.) Dis donc, il fait pas chaud.
Le jeune homme se dirige vers la fenêtre et la referme. À ce moment, un rayon de soleil traverse celle-ci.
Alice (le prenant par le bras) - Tu vois chaton, c’est orienté est-ouest. Le matin, on aura un peu de soleil de ce côté-ci… Puis pouf, il disparaît. (Elle l’entraîne à travers le plateau.) Il traverse tout le ciel. (Ils arrivent à l’autre fenêtre.) Et le soir, pouf… On aura un peu de soleil de ce côté-là… C’est bien, non ?
Charles - Mais oui, c’est bien… (Il renifle.) C’est vrai qu’il y a comme une drôle d’odeur, tu ne trouves pas ?
Alice - C’est rien ça. Ça sent un peu le renfermé c’est tout, il faut juste aérer.
Charles - Ouais, peut-être… (Temps. Il regarde sa montre.) Merde à la fin, qu’est-ce qu’ils foutent ? Comment ça se fait qu’il y ait personne ? Ça se fait pas de faire attendre les gens comme ça !
Alice - C’est peut-être à cause de la grève ?
Charles - Et nous alors, comment on a fait ?
Alice - On a pris le dernier train qui marchait encore…
Charles - Exactement !… On a pris nos précautions ! Quand tu fixes un rendez-vous, tu te débrouilles, tu fais comme nous, tu prends tes précautions ! T’imagines un peu ce qui se passerait si moi j’arrivais pas à l’heure à mes rendez-vous ? C’est Gerland qui serait content !
Alice - Amour ! Tu arrives toujours à l’heure à tes rendez-vous.
Charles - C’est bien ce que je dis ! Si moi je peux, ils peuvent aussi, il y a pas de raison. Et puis pourquoi la porte est ouverte, tu peux me le dire ? C’est pas normal ! N’importe qui pourrait entrer, vandaliser, c’est pas sérieux ! C’est pas des façons de travailler !
Alice (venant le prendre dans ses bras) - Tout le monde n’est pas comme toi, tu le sais bien. Tout le monde n’est pas aussi…
Charles - Aussi quoi ?…
Alice - Ben, aussi… Enfin, amour… Comme toi, quoi !
Charles (l’embrassant) - Tu es gentille.
Alice - Tu ne veux pas en profiter pour aller voir les autres pièces ? Voir si ça te plaît ? En attendant…
Charles - Non, pas maintenant.
Il se détache et vient au canapé. Il regarde le plaid et l’époussette énergiquement. Il ouvre sa sacoche, et en sort un dossier cartonné dont il défait la sangle.
Alice - Enlève au moins ton écharpe. Tu vas m’attraper mal. (Elle vient s’asseoir à côté de lui. Le jeune homme trie ses papiers. La jeune femme soulève le plaid et examine le canapé.) Tu crois qu’on pourra le garder ?
Charles (sans lever les yeux) - Quoi ?
Alice - Le canapé. Tu crois qu’on pourra le garder ? Après tout, s’ils l’ont laissé là, c’est qu’ils n’en veulent plus, non ?… Regarde, Mamour, il est encore pas trop mal, je suis sûre que je peux l’arranger. Qu’est-ce que tu en dis, hein ? Ce serait bien si on pouvait le garder, non ?
Charles - Pour le moment ce que j’en dis : c’est qu’on s’est levé à cinq heures du matin, qu’on s’est tapé deux heures de train, et qu’avec la grève, je sais même pas comment on va rentrer ce soir. Alors je crois pas, à l’heure qu’il est, que ce vieux canapé miteux soit la priorité des priorités. Voilà ce que j’en dis, arrête-moi si je me trompe.
Alice - Tu as raison, je suis idiote. C’est que, je sais pas… Je le sens bien cet appartement. Je nous y vois bien… Je suis bête, excuse-moi.
Charles (la prenant dans ses bras) - C’est rien, bébé, calme-toi… Je suis un peu énervé, moi aussi, je m’excuse. Mais aussi, Chouquette, tu t’emballes, tu t’emballes, tu réfléchis pas… C’est pas vrai que tu t’emballes ? Hein, dis ?…
Alice - Si, si, c’est vrai, je m’emballe.
Charles - Tu te rappelles l’année dernière, quand tu t’es fait refourguer les accessoires pour voiture : les housses de sièges, le cache-volant et le pare-soleil ? Tu te rappelles ?
Alice - Oui, je me rappelle. Mais je pensais que c’était une bonne affaire : c’était presque pour rien, et en plus ils offraient une année de « sent-bon » anti-tabac… Tu sais, les trucs marrants qu’on accroche au rétroviseur ?
Charles - Oui, d’accord, mais à aucun moment ça t’a traversé l’esprit qu’on n’avait pas de voiture et qu’on fumait pas ?
Alice - Si, si, je sais, c’est ce que je me suis dit. Mais c’était à l’époque où tu parlais d’en acheter une, de voiture… Et c’était tellement donné !
Charles - Voilà, c’est ça, quand je dis que tu t’emballes !… C’était pas le problème, on n’en avait pas besoin, c’est tout. Tu t’es emballée.
Alice - Mais oui, je sais bien, tu as raison. Je m’excuse, c’était idiot. Ça n’arrivera plus, je te promets !
Charles - Maintenant on peut plus se permettre ce genre de fantaisie, tu comprends ?
Alice - Mais je sais bien.
Charles - Sinon, on ne va pas s’en sortir. (Temps. Il lui montre les dossiers posés sur ses genoux.) Déjà je sais pas comment on va faire. C’est dingue le prix des loyers dans cette ville ! J’avais pas réalisé, vu que jusqu’ici on habitait chez maman… Avec ce que je gagne actuellement, si je montre mes fiches de paye, on peut pas prétendre à louer cet appart. (Il lui montre un papier.) Gerland m’a fait une lettre qui dit que je vais bientôt être promu, mais c’est pas du solide ça, c’est pas une fiche de paye ! L’agence, ils s’en foutent bien du papier de Gerland. Ma promotion, ça le rend vert ce salaud ! Tu le sais toi, comment il m’en a fait baver Gerland ces deux dernières années, tu le sais, hein ?…
Alice - Oui amour, je le sais.
Charles - Mais j’ai tenu bon, t’as vu ; j’ai fermé ma gueule, et… bingo ! Promotion ! (Temps.) Qu’est-ce que je disais ?
Alice - Tu…
Charles - Ouais, les fiches de paye… (Il lui montre un autre papier.) Bon, ça, c’est la lettre de la banque. Ils font pas ça pour tout le monde, je peux te le dire. Ils écrivent que je suis un client sérieux : jamais un découvert, pas d’emprunt, pas de crédit sur le dos. Et ils mentionnent aussi mon compte d’épargne, celui que maman m’a ouvert quand je suis né, et que j’ai jamais touché.
Alice - C’est bien une lettre comme ça.
Charles - Tu m’étonnes que c’est bien. Bon, sinon, j’ai ma feuille d’imposition. Ça veut pas dire grand-chose ; avec ce que je gagne, je paye pas beaucoup d’impôts, mais de toute façon, qui c’est qui a envie de payer beaucoup d’impôts, je te le demande ? Et puis la photocopie de notre certificat de mariage, qu’ils voient bien qu’on est mariés… Voilà, j’ai fait cinq dossiers complets comme ça ! Cinq apparts à visiter, cinq dossiers ! De ce côté-là, je crois qu’on est bon.
Alice - Si avec tout ça, il ne nous donnent pas l’appartement !…
Charles - Même s’ils nous le donnent, lapin… Même s’ils nous le donnent, ça va pas être facile du tout ! On va devoir faire très attention, se contenter du strict nécessaire. Tu comprends bébé ?
Alice - Pas de fantaisie.
Charles - Pas de fantaisie.
Alice - Et ne pas s’emballer.
Charles - Ne pas s’emballer.
Ils se prennent dans les bras. Il regarde sa montre. À ce moment précis, le soleil du matin disparaît, assombrissant le plateau.
Charles (se levant) - Bon, ça va comme ça ! Faut quand même pas se foutre de la gueule du monde. Je veux bien être gentil, mais il y a des limites. (Il va à la chaise, et récupère ses gants et son écharpe.) Alice, je suis désolé, je sais que tu le sens bien cet appartement, mais je suis muté dans un mois, c’est aujourd’hui qu’il faut qu’on trouve ! Gerland il me donnera pas un autre jour de congé : grève ou pas grève, il s’en fout !
Alice - Justement ! Avec la grève, ce sera peut-être pareil partout ? Il y aura personne nulle part… Alors pourquoi pas rester ici ? On a autant de chances ici qu’ailleurs…
Charles - Alice, s’il te plaît. (Alice se lève, titube et retombe dans le canapé.) Ça va bébé, tu te sens mal ?
Alice - Non, ça va, c’est rien, je me suis levée trop vite.
Charles - Je t’avais bien dit de manger avant de...