Adelinda

Fabrizio, un jeune menuisier italien, vit reclus dans son atelier. Il souffre profondément de la trahison d’Adelinda, la femme qu’il a tant aimé, qui l’a abandonné pour fonder une famille avec son frère, Leone. Un jour, dans un coup de folie désespéré, il façonne la réplique identique de cette femme dans du bois, et s’ouvre les veines, dans l’espoir invraisemblable de la voir s’animer ; sans vraiment le savoir, il vient de lui donner la vie. Mais cette femme, qui est liée à Fabrizio par le sang, ne suffit pas à ce dernier pour oublier ses maux : il décide donc de se servir de sa créature pour se venger du mauvais coup de frère. Mais petit à petit, Fabrizio perd le contrôle, et finit par oublier le lien de sang qui l’unit à la femme qu’il a créé. Cette dernière, fidèle à son créateur, va jusqu’à éliminer Angelo, le frère raisonnable et raisonneur de Fabrizio : cette acte lui fait prendre conscience qu’il doit, plus que jamais, renouer avec son frère Leone, et apprendre à pardonner. Mais la prise de conscience vient trop tard : Fabrizio a trahi sa créature. Elle finit donc par l’éliminer, lui aussi, et s’ouvre les veines dans un ultime acte d’autodestruction.

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ACTE I

 

Scène 1

 

Un intérieur de maison. Une porte d’entrée, à gauche. Des créations en bois de toutes sortes sont accrochées sur les murs. L’air est saturé, l’intérieur peu éclairé. Au fond de la scène, un lit minuscule, sale. Derrière le lit, une petite porte. Près de la porte d’entrée, une table avec du pain dur posé dessus. A droite, on voit un homme dans la pénombre, assis à un bureau en bois, penché sur un morceau de bois. Il a l’air concentré, il tape dessus avec un stylet. Il est jeune, ses cheveux sont châtains voire roux. Il a l’air fatigué. Au-dessus de lui, accroché au mur, on voit un tableau avec un portrait d’homme âgé dessus. Au bout d’un moment, l’homme arrête de travailler, et s’affale sur sa chaise en se grattant la tête. Il reste silencieux quelques temps. On frappe à la porte. L’homme se retourne, et soupire. Il attend un moment, silencieux, en fixant le sol. On frappe à nouveau. Il grimace, mais finit par se lever. Il se dirige vers la porte, et l’ouvre. Un homme entre. Il lui ressemble beaucoup, sauf qu’il est blond, et porte une moustache. Il retire son chapeau en entrant, et pose sa main sur le bras de l’autre.

 

ANGELO : Zino, mon frère. Comment vas-tu ?

FABRIZIO, se dégageant du bras d’Angelo : Bien, merci. (Il baisse les yeux.) Tu peux t’en aller. (Angelo ne bouge pas. Il fixe Fabrizio.)

ANGELO : Fabrizio. (Il ne lève pas les yeux. Angelo le fixe.) Mon frère. (Il pose à nouveau sa main sur son bras.) Viens à la messe, avec moi. (Fabrizio lève les yeux, et fronce les sourcils.) S’il te plaît. (Fabrizio secoue la tête.)

FABRIZIO : Non. Merci. J’ai… (Il tourne la tête vers son bureau et la retourne vers Angelo.) Du travail. Beaucoup de travail. (Il dégage à nouveau son bras.)

ANGELO, soupirant : Il faut vraiment que tu sortes de chez toi, Zino. Prendre l’air. Tu te sentiras mieux. (Un temps. Fabrizio fixe le sol.) Je veux vraiment que tu viennes… ! (Il cherche le regard de son frère, qui l’évite.)

FABRIZIO : Je ne me sens pas, Angelo. Pas aujourd’hui.

ANGELO, fronçant les sourcils : C’est tous les jours la même chose… !

FABRIZIO : Désolé. (Il se retourne. Angelo pose sa main sur son épaule. Fabrizio soupire et se retourne.)

ANGELO : Pour moi. (Fabrizio fixe longtemps Angelo. Ce dernier soutient son regard. Fabrizio finit par pousser un long soupir.)

FABRIZIO : Bon… C’est bien parce que c’est toi. (Angelo fait un petit sourire, et tapote délicatement l’épaule de son frère.)

ANGELO : Je suis content. A tout à l’heure, alors. (Il sort. Fabrizio le regarde sortir, et écarquille les yeux d’un coup. Il se dirige vers la porte.)

FABRIZIO : Angelo ! Dis-moi… Y aura-t-il Leone ?

ANGELO, de loin : Non, non…

FABRIZIO : Tu me le promets ?

ANGELO : Oui, oui… Et sa femme non plus, si c’est ce que tu veux savoir. (Un temps. Fabrizio retourne à son bureau, et fixe le portrait de l’homme accroché au mur.)

FABRIZIO : Qu’en penses-tu, père… C’est peut-être le bon moment pour tout recommencer. (Un temps. Il s’adresse à lui-même d’une voix ironique, en haussant les sourcils.) Oui, bien sûr… (Un temps. Il fixe le portrait de son père et soupire.) De toute façon, ce n’est pas toi qui m’inciterais à manquer une messe. (Il se dirige vers le porte-manteau à l’entrée, enfile son manteau, met son chapeau, et sort.)

 

Scène 2

 

Une église remplie de monde. Fabrizio entre la tête baissée, son chapeau à la main. Il s’assoit sur une chaise isolée, et se met à regarder autour de lui. Il semble chercher quelque chose, mais il reste discret. Après un moment, son regard s’arrête sur une femme assise juste devant lui. Il fixe longtemps ses cheveux. Puis, il lève sa main lentement, et l’approche de la tête de la femme. Ses yeux sont toujours posés sur elle. Il suspend son geste lorsqu’il voit un homme arriver et s’assoir près d’elle. L’homme passe son bras autour des épaules de la femme, et il lui caresse tendrement les cheveux. Fabrizio les regarde pendant un très long moment. Il baisse sa main. Un son de cloche retentit, et la messe commence. Tout le monde se lève. On se met à chanter. Les enfants de chœur entrent, suivis du prêtre.

 

LE PRETRE, s’arrêtant près de l’autel : Bienvenue à tous, mes frères et sœurs. Aujourd’hui est un jour de fête, puisque nous nous apprêtons à célébrer un baptême. (Son regard s’arrête sur les personnes assises devant.) Vous pouvez me rejoindre. (On voit Angelo et une femme se lever, au premier rang. Celle-ci tient un enfant dans ses bras, habillé en blanc. Fabrizio fronce les sourcils. Le prêtre s’adresse à l’assemblée.) Frères et sœurs, pensez à prier pour eux le temps de la messe. (A Angelo.) C’est un grand jour, pour vous, n’est-ce pas ? Votre fils entre dans la grande famille de Dieu !

ANGELO : Tout à fait. Nous sommes ravis. Puisse le Seigneur le guider sur la voie droite. (L’enfant le regarde avec de grands yeux. Angelo lui frotte les cheveux.)

PRETRE : Amen. (Il fixe le premier rang.) Vous pouvez vous lever aussi. (Un homme et une femme se lèvent.) Voici le parrain et la marraine. Le Seigneur vous bénisse. (Il pose ses mains sur la tête du parrain et de la marraine. Fabrizio se fige les voyant. Puis il se lève précipitamment, faisant déraper sa chaise sur le sol. Toute l’assemblée se retourne vers lui. Le parrain hausse les sourcils en apercevant Fabrizio, l’air surpris, et baisse immédiatement la tête. Fabrizio se dirige vers la porte à grands pas, et sort.)

 

Scène 3

 

Fabrizio est chez lui, assis sur la chaise de son bureau. Son long manteau traine au sol. Il fixe son bureau, l’air vide. Après un moment, on entend quelqu’un frapper à la porte. Fabrizio serre les poings, mais ne bouge pas. On frappe plus fort. On entend la voix d’Angelo à travers la porte.

 

ANGELO : Zino ! Ouvre, c’est moi ! (Silence. Angelo frappe plus fort.) Zino ! (Fabrizio se lève brusquement, les poings toujours serrés.)

FABRIZIO : Va-t’en ! (Sa voix est enrouée.)

ANGELO : Fabrizio ! Laisse-moi entrer ! (Il frappe plus fort. La porte tremble. Fabrizio se pince les lèvres, et se dirige vers la porte. Il l’ouvre, et Angelo entre.) Zino, laisse-moi t’expliquer…

FABRIZIO, l’air très énervé : Eux ? (Il lève son bras et fait un geste vague en direction de l’extérieur.) Le parrain et la marraine de ton fils ? C’est eux que tu as choisis ? Après tout ce qui… Tout ce qu’ils… ! Argh, Angelo ! (Son ton est désespéré.)

ANGELO : Laisse-moi t’expliquer, Zino… (Il pose sa main sur son épaule, l’air triste. Fabrizio se dégage brutalement.)

FABRIZIO : Il n’y rien à expliquer ! (Il serre les dents.) Comment as-tu osé…

ANGELO : Fabrizio…

FABRIZIO, hurlant : Alors que tu savais ! Tu as vu ce que je suis devenu à cause d’eux ! (Son visage est tout rouge. Il halète.) Tu, tu, tu… ! Tu es un menteur, et un traître ! (Il pousse Angelo vers la sortie. On entend des pas rapides d’homme en coulisse. Angelo se retourne.)

ANGELO : Leone, non ! Je t’ai dit de rester à… (Leone écarte Angelo de son chemin, en se penchant à son oreille.)

LEONE, marmonnant entre ses dents : Tu me dis de ne pas intervenir, mais tu vois bien qu’il a perdu la tête… ! (Il s’approche de Fabrizio qui le fixe, de la haine dans les yeux.) Tu ne touches pas à Angelo, frère !

FABRIZIO, hors de lui : Dehors ! (Il pointe son doigt tremblant vers l’extérieur.) Hors de ma maison ! (Personne ne bouge. Leone lui attrape le col, et l’approche près de son visage.)

LEONE : Ecoute-moi, toi… (Il plonge son regard dans le sien. Puis il parle d’un air menaçant.) Ne t’avise jamais de toucher à un seul cheveu d’Angelo… Tu m’entends ? (Il secoue Fabrizio et le rapproche encore plus de lui.) Angelo m’a choisi moi, parce que toi, tu aurais été incapable de prendre soin de son fils. (Fabrizio serre fort les poings et contracte sa mâchoire. Leone hausse le ton.) Et puis d’ailleurs, qui voudrait te confier son enfant ? Hein ? Regarde-toi ! Regarde ce que tu es devenu ! (Il le secoue.) Tu n’es plus qu’une coquille vide… (Il le lâche et s’éloigne. Fabrizio le fixe un moment, les yeux remplis de haine. Puis il avance à grands pas vers lui. Angelo s’interpose entre les deux frères.)

ANGELO, d’une voix douce : Fabrizio, s’il te plaît, du calme… Ce que Leone essaie de te dire, c’est qu’être parrain n’est pas une tâche facile… C’est une véritable responsabilité… Que tu n’es, à mon avis, pas tout à fait prêt d’assumer… Mais c’est une question de temps… ! (Angelo essaie d’adopter une voix douce pour calmer son frère. Le corps de Fabrizio est crispé. Il serre nerveusement la mâchoire.)

FABRIZIO, lentement : Sortez de ma maison. (Angelo et Leone le fixent.) Vite. (Angelo prend Leone par le bras, et l’emmène vers la sortie. Au dernier moment, Leone retire son bras et se retourne vers Fabrizio qui les fixait.)

LEONE : Tout pourrait s’arranger, frère. C’est toi qui décides…

FABRIZIO, hurlant : Dehors ! (Les deux frères sortent. Fabrizio reste seul sur scène, haletant. Puis il fait demi-tour, et marche lentement vers sa chaise. Il reste debout à côté d’elle, les bras ballants, et lève les yeux vers le portrait...

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Posté le 23 juin 2026 par Shaima

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