Barberine
Barberine raconte l’histoire d’un jeune homme, Ernest, qui tombe éperdument amoureux de Barberine, une jeune fille du village. Cependant, Barberine est promise à un autre homme, et leur amour semble condamné dès le départ. L’histoire explore les thèmes de l’amour contrarié, de la passion, et des conséquences de choix amoureux. Musset était un auteur majeur du mouvement romantique en France, et ses oeuvres sont souvent caractérisées par une exploration profonde des émotions, de la passion et de l’amour.
Lire le texte intégral
ACTE PREMIER
Scène première
Comment ! point de logis pour moi ! point d’écurie pour mes chevaux ! une grange ! une misérable grange !
J’en suis bien désolé, monsieur.
À qui parles-tu, par hasard ?
Excusez-moi, mon beau jeune seigneur. Si cela ne dépendait que de ma volonté, toute ma pauvre maison serait bien à votre service ; — mais vous n’ignorez pas que cette hôtellerie est sur la route d’Albe Royale, l’auguste séjour de nos Rois, où, depuis un temps immémorial, on les couronne et on les enterre.
Je le sais bien, puisque j’y vais !
Bonté du ciel ! vous allez faire la guerre ?
Adresse tes questions à mes palefreniers, et songe à me donner tout d’abord la meilleure chambre de ton vilain taudis.
Hé ! monseigneur, c’est impossible ! il y a au premier quatre barons moraves, au second, une dame de la Transylvanie, et au troisième, dans une petite chambre, un comte bohémien, monseigneur, avec sa femme qui est bien jolie !
Mets-les à la porte.
Ah ! mon cher seigneur, vous ne voudriez pas être la cause de la ruine d’un pauvre homme. Depuis que nous sommes en guerre avec les Turcs, si vous saviez le monde qui passe par ici !
Eh ! que m’importe ces gens-là ? dis-leur que je me nomme Astolphe de Rosemberg.
Cela se peut bien, monseigneur, mais ce n’est pas une raison…
Tu fais l’insolent, je suppose. Si je lève une fois ma cravache…
Ce n’est pas l’action d’un gentilhomme de maltraiter les honnêtes gens.
Ah ! tu raisonnes ?… Je t’apprendrai…
Scène II
LE CHEVALIER ULADISLAS sort de l’hôtellerie.
Qu’est-ce, messieurs ? Qu’y a-t-il donc ?
Je vous prends à témoin, monsieur le chevalier. Ce jeune seigneur me cherche querelle, parce que mon hôtellerie est pleine.
Je te cherche querelle, manant ! Querelle… à un homme de ton espèce ?
Un homme, monsieur, de quelque espèce qu’il soit, a toujours une espèce de dos, et si on vient lui administrer une espèce de coup de bâton…
Ne te fâche pas, ne t’effraye pas ; je vais accommoder les choses.
-
- À Rosemberg.
Seigneur, je vous salue. Vous allez à la cour du roi de Hongrie ?
-
- L’hôtelier et les valets se retirent.
Oui, chevalier, c’est mon début, et je suis fort pressé d’arriver.
Et vous vous plaignez, à ce que je vois, de trouver la route encombrée.
Mais oui, cela ne m’amuse pas.
Il est vrai que cette petite affaire, que nous avons avec les mécréants, nous attire à la cour un fort gros flot de monde. Il est peu de gens de cœur qui ne veuillent s’en mêler, et moi-même j’y ai pris part. C’est ce qui rend nos abords difficiles.
Oh ! mon Dieu ! je ne comptais pas rester longtemps dans cette masure. C’est le ton de ce drôle qui m’a irrité.
S’il en est ainsi, seigneur…
Rosemberg.
Seigneur Rosemberg, on me nomme le chevalier Uladislas. Il ne m’appartient pas de faire mon propre éloge, mais pour peu que vous soyez instruit de ce qui se fait dans nos armées, mon nom doit vous être connu. Le vôtre ne m’est pas nouveau, j’ai vu des Rosemberg à Baden.
-
- Rosemberg salue.
Si donc vous n’êtes ici qu’en passant…
Oui, seulement pour déjeuner, et faire rafraîchir les chevaux.
J’étais à table, et je mangeais un excellent poisson du lac Balaton, lorsque le bruit de votre voix est venu frapper mes oreilles. Si le voisinage de mes hommes d’armes et la compagnie d’un vieux capitaine ne sont pas choses qui vous épouvantent, je vous offre de grand cœur une place à notre repas.
J’accepte votre offre avec empressement, et je le tiens à grand honneur.
Veuillez donc entrer, je vous prie. Un bon plat cuit à point est comme une jolie femme ; cela n’attend pas.
Je le sais bien. Peste ! à propos de jolie femme…
-
- Ulric et Barberine entrent par une autre porte de l’auberge.
Il me semble qu’en voilà une…
Vous n’avez pas mauvais goût, jeune homme.
À moins d’être aveugle… La connaissez-vous ?
Si je la connais ? Assurément. C’est la femme d’un gentilhomme bohémien. Venez, venez, je vous conterai cela.
-
- Ils entrent dans la maison.
Scène III
Il faut donc vous quitter ici !
Pour peu de temps ; je reviendrai bientôt.
Il faut donc vous laisser partir, et retourner dans ce vieux château, où je suis si seule à vous attendre !
Je vais voir votre oncle, ma chère. Pourquoi cette tristesse aujourd’hui ?
C’est à vous qu’il faut le demander. Vous reviendrez bientôt, dites-vous ? S’il en est ainsi, je ne suis pas triste. Mais ne l’êtes-vous pas vous-même ?
Quand le ciel est ainsi chargé de pluie et de brouillard, je ne sais que devenir.
Mon cher seigneur, je vous demande une grâce.
Quel hiver ! quel hiver s’apprête ! quels chemins ! quel temps ! la nature se resserre en frissonnant, comme si tout ce qui vit allait mourir.
Je vous prie d’abord de m’écouter, et en second lieu de me faire une grâce.
Que veux-tu, mon âme ? pardonne-moi ; je ne sais ce que j’ai aujourd’hui.
Ni moi non plus, je ne sais ce que tu as, et la grâce que vous me ferez, Ulric, c’est de le dire à votre femme.
Eh ! mon Dieu ! non, je n’ai rien à te dire, aucun secret.
Je ne suis pas une Portia ; je ne me ferai pas une piqûre d’épingle pour prouver que je suis courageuse. Mais tu n’es pas non plus un Brutus, et tu n’as pas envie de tuer notre bon roi Mathias Corvin. Écoute, il n’y aura pas pour cela de grandes paroles, ni de serments, ni même besoin de me mettre à genoux. Tu as du chagrin. Viens près de moi ; voici ma main, — c’est le vrai chemin de mon cœur, et le tien y viendra si je l’appelle.
Comme tu me le demandes naïvement, je te répondrai de même. Ton père n’était pas riche ; le mien l’était, mais il a dissipé ses biens. Nous voilà tous deux, mariés bien jeunes, et nous possédons de grands titres, mais bien peu avec. Je me chagrine de n’avoir pas de quoi te rendre heureuse et riche, comme Dieu t’a rendue bonne et belle. Notre revenu est si médiocre ! et cependant je ne veux pas l’augmenter en laissant pâtir nos fermiers. Ils ne payeront jamais, de mon vivant, plus qu’ils ne payaient à mon père. Je pense à me mettre au service du Roi, et à aller à la cour.
C’est en effet un bon parti à prendre. Le Roi n’a jamais mal reçu un gentilhomme de mérite ; la fortune ne se fait point attendre de lui quand on te ressemble.
C’est vrai ; mais si je pars, il faut que je te laisse ici ; car pour quitter cette maison où nous vivons à si grand’peine, il faut être sûr de pouvoir vivre ailleurs, et je ne puis me décider à te laisser seule.
Pourquoi ?
Tu me demandes pourquoi ? et que fais-tu donc maintenant ? ne viens-tu pas de m’arracher un secret que j’avais résolu de cacher ? et que t’a-t-il fallu pour cela ? un sourire.
Tu es jaloux ?
Non, mon amour, mais vous êtes belle. Que feras-tu si je m’en vais ? tous les seigneurs des environs ne vont-ils pas rôder par les chemins ? et moi, qui m’en irai si loin courir après une ombre, ne perdrai-je pas le sommeil ? Ah ! Barberine, loin des yeux, loin du cœur.
Écoute ; Dieu m’est témoin que je me contenterais toute ma vie de ce vieux château et du peu de terres que nous avons, s’il te plaisait d’y vivre avec moi. Je me lève, je vais à l’office, à la basse-cour, je prépare ton repas, je t’accompagne à l’église, je te lis une page, je couds une aiguillée, et je m’endors contente sur ton cœur.
Ange que tu es !
Je suis un ange, mais un ange femme ; c’est-à-dire que si j’avais une paire de chevaux, nous irions avec à la messe. Je ne serais pas fâchée non plus que mon bonnet fût doré, que ma jupe fût moins courte, et que cela fît enrager les voisins. Je t’assure que rien ne nous rend légères, nous autres, comme une douzaine d’aunes de velours qui nous traînent derrière les pieds.
Eh bien donc ?
Eh bien donc ! le roi Mathias ne peut manquer de te bien recevoir, ni toi de faire fortune à sa cour. Je te conseille d’y aller. Si je ne peux pas t’y suivre, — eh bien ! comme je t’ai tendu tout à l’heure une main pour te demander le secret de ton cœur, ainsi, Ulric, je te la tends encore, et je te jure que je te serai fidèle.
Voici la mienne.
Celui qui sait aimer peut seul savoir combien on l’aime. Fais seller ton cheval. Pars seul, et toutes les fois que tu douteras de ta femme, pense que ta femme est assise à ta porte, qu’elle...