Bouquet final

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21 décembre 2012. La fin du monde est proche. Dans quelques heures, comme prévu par le calendrier Maya, un gigantesque météorite au doux nom d’Armageddon entrera en collision avec la Terre.

C’est ce jour qu’ont choisi Julie et Gilles pour recevoir leurs amis dans leur maison des Pyrénées. Quitte à mourir autant le faire entouré des gens que l’on aime, autour d’un bon gueuleton. Hors de question de sombrer dans la morosité ambiante. Un seul mot d’ordre : faire de cette échéance douloureuse une véritable fête.

Mais si à l’approche du « Bouquet Final », tout ne se passait pas vraiment comme Julie et Victor l’avait imaginé ? Si les langues se déliaient ? Si les rancœurs ressurgissaient ? Si la soirée tournait au véritable règlement de comptes ? C’est ce que nos héros vont découvrir. Si ce n’est pas la fin du monde, ce sera peut-être la fin de leur monde !

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ACTE I

 

À l’ouverture, nous sommes dans la pénombre. On devine Gilles, assis à table. On entend la radio grésiller. Le speaker a un accent du Sud-Ouest et est très enthousiaste. À la deuxième phrase, la sonnerie du téléphone retentit.

Radio. – Vous écoutez radio Superbagnères-Luchon. Nous sommes le 21 décembre et c’est le dernier jour de l’humanité ! Le météore « Armageddon » n’est plus qu’à cent soixante mille kilomètres de la Terre. Plus qu’environ trois heures avant l’impact !

 

 

SCÈNE 1

 

Grésillement dans la radio. Julie arrive en courant pour se saisir du téléphone fixe, en haut du promontoire.

Julie. – Allô ! Allô ! Allô ! Vous m’entendez ?! Allô ! (Elle raccroche.) C’est pas vrai, y a plus un téléphone qui marche !… Gilles !

Radio. – Sur les routes des Pyrénées, c’est la panique, tous les accès sont embouteillés… C’est la cohue, le boxon… C’est le bordel ! « Lou Bordelou » comme on dit chez nous. Alors, pour se remonter le moral, tout de suite un peu de musique !

On entend : « Pour la fin du monde » de Gérard Palaprat.

Julie. – Gilles ?! Gigi ! (La fréquence n’émet plus.) Gigi ? C’est toi, là-bas, dans le noir ? Gilles ?! (Elle descend les escaliers, coupe la radio et allume la lumière. Gilles, en marcel, tient un flingue dans ses mains.) Gilles… Gilles, pose ça… Pose ça, tu me fais peur… Tu ne vas pas faire ça maintenant, c’est totalement ridicule !

Gilles. – C’est bien aujourd’hui qu’on doit tous crever, non ?

Gilles porte une cigarette à sa bouche et approche l’arme de son visage. On pense qu’il va se suicider.

Julie. – Je t’en supplie, mon amour, ne fais pas ça… Pour moi, s’il te plaît… Non ! (Gilles allume sa cigarette avec le flingue/briquet.) C’est stupide, tu n’as aucune volonté ! Gilles, six ans que tu ne fumes plus !

Gilles, enivré. – Oh ! putain… (Il reprend une bouffée.) Oh ! putain… Dans deux heures, on va tous finir en fumée, j’anticipe…

Julie. – Tu m’avais promis…

Gilles. – Et toi, tu m’avais promis que si j’arrêtais de fumer, je vivrais jusqu’à quatre-vingts ans ! Et je meurs dans deux heures, à trente-huit balais ! Je te rappelle que tu m’as aussi promis qu’on allait passer cette dernière soirée tous les deux en amoureux. Au lieu de ça, faut que je me farcisse Obélix et oncle Picsou !

Julie. – De qui parles-tu ?

Gilles. – De ta sœur et de son mec !

Julie. – Tout d’abord, ma sœur n’est pas grosse, elle est simplement un peu enveloppée.

Gilles. – C’est exactement ce que dirait Obélix…

Julie. – Ensuite, Victor n’est pas radin, il est juste un peu… Comment dire… Il est… Tu as raison, c’est une vraie pince ! (Ils rient.) Qu’aurions-nous fait si nous étions restés tous les deux ?

Gilles. – J’aurais fini d’écrire mon scénare !

Julie. – En deux heures ?! Ça fait dix ans que tu es dessus, c’est moi qui te finance et je n’ai toujours pas lu une ligne. Heureusement qu’avocate, ça paye…

Gilles. – C’est bon, je sais. Toi, tu as ton cabinet ; moi, je fais de la merde !

Julie. – Mais non… Je suis fière de toi, mon chéri, je t’aime… D’ailleurs, à ce propos, j’ai une envie folle de faire l’amour… (Ils vont pour s’embrasser.) Éteins-moi cette cigarette, ça pue, c’est immonde !

Gilles. – Peut-être, mais la cigarette, c’est mon intoxication élémentaire.

Julie. – Une bonne réplique ! Enfin ! Et dire que tu ne feras jamais ton film ! C’est bête !

Julie va ouvrir les fenêtres. La lumière pénètre dans le salon, il fait un soleil magnifique. Gilles se lève, il est en maillot de bain.

Gilles. – Ferme ! Il fait cinquante degrés dehors !

Julie. – Waouh, la chaleur ! Tu parles d’un hiver… Finalement, ils avaient raison les écologistes… La couche d’ozone, elle s’est dégradée à une vitesse !

Gilles. – Rien à voir avec l’ozone. Je te rappelle qu’un bloc de météorite de quinze mille kilomètres carrés s’est détaché et s’est scratché sur le soleil. Ça a perturbé son activité, le champ magnétique est chamboulé et les vents solaires dégagent dix fois plus d’hydrogène que d’habitude. Alors, forcément, la chaleur se répercute sur la Terre.

Julie. – J’adore quand tu me parles comme Wikipédia. Donne-moi une bouffée.

Gilles. – T’as jamais fumé.

Julie. – Je ne veux pas mourir idiote.

Elle fume, tousse et jette la clope.

Gilles. – La jette pas, non !

Julie. – Je n’ai rien raté, hein ! (Elle tousse.) Tu as eu des nouvelles de Sonia ?

Gilles. – Pas depuis avant-hier… Mais tu la connais : quand elle est amoureuse, plus personne n’existe.

Julie. – C’est dommage, ça m’aurait fait plaisir de la revoir une dernière fois.

Gilles. – Oui… En plus ça aurait été plus sympa pour Didier qui va se retrouver à tenir la chandelle.

Julie. – Pourquoi ? Fin du monde ou pas, je ne pense pas qu’elle se mette à coucher avec des hommes ! Tu voulais qu’ils fassent quoi ensemble ? Un Scrabble ?… Tu es sûr qu’il vient Didier ?

Gilles. – Normalement, oui. Il finit de boucler une grosse enquête. Tu te rends compte ? C’est la fin du monde et il continue de bosser ! Tu peux dire ce que tu veux, mais mon pote, c’est un super-héros !

Julie. – C’est le fonctionnaire le plus atypique du monde ! Qu’est-ce qu’il t’a encore raconté comme imbécilité ?

Gilles. – « Alain Juppé tricote Bernard Tapie déguisé en Alain Prost. »

Julie. – Quoi ?!

Gilles. – Il parle toujours en langage codé quand il est en opération. Et là, en gros : il est à Bordeaux… et il poursuit un escroc… qui roule comme un malade.

Julie. – À Bordeaux ! Génial ! Avec un peu de chance, vu l’état du trafic, il n’arrivera jamais.

Gilles. – Didier, c’est mon meilleur pote. Et j’aimerais qu’il soit là quand… quand tout finira.

Julie. – Je suis là, moi.

Gilles. – C’est pas pareil… Didier, c’est un peu comme ma famille, on se connaît depuis qu’on a l’âge de trois ans. Toi, je te connais depuis quoi ? À peine quinze ans. T’es… T’es juste ma femme.

Julie. – « Juste » ? C’est tendre et touchant, « juste ma femme »…

Gilles. – C’est pas ce que je voulais dire…

Julie. – Bien sûr… Pff ! je suis sûre que tu ne te rends même pas compte de la chance que l’on a…

Gilles. – Tu trouves ? Quelle chance ?

Julie. – Tu n’es pas heureux ?

Gilles. – De crever aujourd’hui ? Franchement ? Moyen.

Julie. – Non. D’avoir le bonheur de mourir avec ta petite femme d’amour.

Gilles. – C’est génial. Je ne sais pas ce qui me retient d’entamer une gigue endiablée, une main sur la tête et l’autre dans le slip !

Julie. – Le sens du ridicule, peut-être ? Peu de gens ont la chance de savoir quand ils vont partir…

Gilles. – Peu de gens, ouais… Juste sept milliards.

Julie. – Et peu de couples ont la chance d’être ensemble, unis, à ce moment-là. J’ai vraiment envie de faire l’amour…

Gilles. – J’ai envie de vomir.

Julie. – Sympa…

Gilles. – Non, vraiment, je crois que c’est la clope…

Gilles part en courant. Il disparaît.

Julies, à elle-même. – Je veux jouir, aujourd’hui, je veux jouir…

 

 

SCÈNE 2

 

La sonnerie du fixe résonne.

Julie. – Allô !… Oui, papa ! C’est toi qui as essayé d’appeler, il y a cinq minutes ? Ça fait deux jours que le téléphone ne marche plus… Super !… Oh ! vous y avez pensé ! Merci, c’est gentil… Eh oui, il y a trente-trois ans, je sortais du ventre de maman… Comment ?… Non, je ne me souviens pas, non… Pas précisément, disons… Non, je n’ai pas peur, il faut bien se faire une raison… Oui, oui, nous avons la chance d’être ensemble, unis dans ce moment et… Marie ? Non, elle n’est pas encore arrivée, mais je suis sûre que ma grande sœur va… Allô ! Allô ! Oui… Je vous aime, je vous aime !… Oui, je…

 

 

 

SCÈNE 3

 

Entre Marie en combinaison de ski. Elle porte des valises et des skis. Chaussures de ski aux pieds, tel un bulldozer, elle coupe le fil du téléphone tendu en travers de son chemin. Celui-ci s’arrache et la prise murale se met à fumer.

Marie. – Désolée ! (Elle regarde la prise puis le combiné dans la main de Julie.) Il va marcher beaucoup moins bien, maintenant, forcément… Salut !

Julie. – Tu pourrais faire attention ! J’étais avec papa au téléphone et…

Marie. – Super, les vacances d’hiver ! Il fait une chaleur à stériliser un pack de lait.

Julie. – Mais qu’est-ce que tu fabriques en combinaison de ski ?

Marie. – À la base, on est en décembre ; tu me dis montagne, je pense neige. Tu me dis neige, connement, je pense ski.

Julie. – Oui, mais là, il fait juste cinquante degrés.

Marie. – Dehors, c’est un minimum, parce que dans la bagnole, il en fait au moins soixante-dix ! Je crois qu’on a la seule Kangoo au monde avec option hammam !

Julies, désignant sa combinaison. – Tu aurais pu la retirer !

Marie. – Surtout pas ! Ma combinaison, c’est mon atout minceur. Je suis sûre que j’ai perdu au moins deux kilos.

Julie. – Tu es au régime depuis que tu es née ! Tu ne crois pas que tu pourrais faire un break ?

Marie. – Je m’arrêterai le jour où je serai mince ou le jour où je serai morte !

Julie. – En même temps, le jour où tu seras morte, tu maigriras sans faire d’effort !

Marie. – Très drôle ! Donne-moi de la flotte s’il te plaît, j’ai la langue comme un sachet de purée lyophilisée !

Julie. – Bien sûr. Tiens. (Elle lui tend un verre et une bouteille d’eau. Marie pose le verre et engloutit la bouteille.) Et il est où ton Victor ?

Marie. – Il est allé acheter un forfait trois jours.

Julie. – Je t’avais dit qu’il était gâteux. Mais qu’est-ce que tu es allée te mettre en ménage avec un grabataire ?

Marie. – Mais non, je déconne… La voiture est bloquée deux kilomètres plus bas. On a dû l’abandonner… Les gens sont gonflés, quand même ! Sous prétexte que c’est la fin du monde, ils ont tous laissé leur bagnole en plein milieu de la montagne. Un troupeau de quatre-roues. C’est le souk, je te raconte pas ! Victor cherche une place et il monte.

Julie. – Une place ?!

Marie. – Il est où le placard à skis ?

Julie. – Le… Attends, tu as fait deux kilomètres à pied avec tes skis sous les bras ?

Marie. – Ben oui, ils ont pas ouvert le tire-fesses !

Julie. – Tu pouvais les laisser dans la voiture !

Marie. – Non ! Victor m’a dit qu’à coup sûr, j’allais me les faire voler.

Julie. – Quand bien même, c’est la fin du monde ! Tu ne t’en serviras plus !

Marie. – Attends, c’est des Rossignol Luc Alphand 97. J’y tiens vachement. Ouh là là ! Faut que j’aille faire pipi, moi…

Julie. – Tu ne veux pas te déchausser, avant ? (Marie part en courant vers les toilettes avec ses chaussures de ski.) Ma sœur est totalement allumée !

 

 

SCÈNE 4

 

Gilles sort des toilettes, encore étonné d’avoir croisé Marie « équipée ».

Gilles. – C’est aujourd’hui, le slalom géant ?

Julie. – Technique de régime, un truc de filles… Ne cherche pas à comprendre. Ça va mieux ?

Gilles. – Mouais… Vite fait.

Julie. – Maintenant, pour faire l’amour, c’est raté.

Gilles. – Ça tombe plutôt bien, en fait… Moi, les fins du monde, en général ça m’éteint complètement.

Julie. – Eh bien, tu as intérêt à rallumer la mèche parce qu’avant de mourir, je veux que tu me fasses l’amour ! Je veux jouir !

Gilles. – Et puis, je sais pas… Je crois que j’ai fait un rêve « promontoire ».

Julie. – Prémonitoire…

Gilles. – Aussi. On faisait l’amour. Je te faisais jouir. Et ça déclenchait la fin du monde. C’était horrible. Alors, je me dis que si tu ne jouis pas… ben… peut-être qu’on a une chance d’en réchapper…

Julie. – Entre nous, à moins que je simule, j’ai peu de chance de jouir…

Gilles. – Merci…

Julie. – Je te taquine. Il est idiot ton rêve. Tu ne veux pas me prendre vite fait dans la bergerie ? Je te promets de ne pas jouir…

 

 

SCÈNE 5

 

Arrive Marie.

Marie. – Ah ! j’ai au moins perdu un litre…

Gilles. – Sauvé par le gong… Marie…

Marie....

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