ACTE 1
A l’ouverture du rideau, Elisabeth, en peignoir, est assise sur le fauteuil.
Sur la table basse sont disposés deux tasses et les restes d’un petit déjeuner français. Au fond, le regard en direction du parc, Stan, en pyjama et veste d’intérieur, semble songeur devant un épais brouillard.
Elisabeth (avec l’accent anglais) - Oh, Stan, vous semblez n’être pas dans votre plat, ce matin ?
Stan - Dans mon plat ?… Vous voulez dire, sans doute, que je ne suis pas dans mon assiette, chère Elisabeth !
Elisabeth - Dans la vôtre assiette, yes ! Vous me semblez un peu chagrineur !
Stan - Oh, chagrineur, c’est beaucoup dire, mais chagrin, oui ! Il y a six mois que nous sommes ici, et il y a six mois que le brouillard me bouche l’horizon, tous les matins ! Every morning, Elisabeth, every morning, vous vous rendez compte ?
Elisabeth - Moi, je love très beaucoup le brouillard, Stan ! Même quand il est cotonneux !
Stan - Ah ça, pour être cotonneux, il est cotonneux ! Et c’est justement ce que je lui reproche ! On ne voit rien à dix mètres, Elisabeth !
Elisabeth - It’s possible, Stan ! Mais, pour voir moi, un pouce vous suffit, et puis le smog fait réveiller vous doucement !
Stan - Oui, et c’est bien pour ça que j’aurais plutôt envie de rester sous la couette !… Quand je pense que j’ai troqué le Val-de-Loire pour l’Angleterre…
Elisabeth - Vous regrettez déjà, Stan ?
Stan - Je ne regrette pas d’être près de vous, Elisabeth, ni de partager votre couche…
Elisabeth - Ma couche, what’s that ?
Stan - Votre lit, si vous préférez, your bed ! (A part.) Elle ne comprend rien à la poésie !… (Haut.) Mais je regrette la France, oui, parce que moi, les femmes, j’aime les voir, et les voir… de loin, même si vous, je vous regarde de très près ! (Il désigne l’extérieur.) Ici, c’est d’une tristesse monumentale, regardez ça, tout est bouché ! Les femmes, on les voit quand on est dessus ! Autrement dit, on ne les voit pas du tout, quoi ! (Bas.) Il vaut peut-être mieux, d’ailleurs, parce qu’avec la tronche qu’elles ont !
Elisabeth - France est un beau pays, Stan, mais moi, je préfère Angleterre !
Stan - Si vous préférez la purée de pois, libre à vous, mais moi c’est vraiment pas mon truc ! Et en plus, votre smog est nuisible à la santé, tandis que la douceur angevine…
Elisabeth - La douceur angevine ? What’s that ?
Stan - C’est celle du Val-de-Loire, chère Elisabeth ! C’est ce climat exceptionnel qui m’a donné la joie de vivre et la délicate sensualité que vous me connaissez… celle qui vous fait rougir !
Elisabeth - Oh ! Vous êtes un petit coquin, Stan ! Mais vous ici, à Bedford, c’est mieux que vous à Azay-le-Rideau !
Stan - Vous n’en savez rien ! Et excusez-moi, mais le château d’Azay-Le Rideau, c’est autre chose que celui-ci !
Elisabeth - Yes, but in Azay-le-Rideau, il n’est pas possible (prononcer possibeul) d’installer mon iousine de produits de beauté sur le green !
Stan - Evidemment, une usine moderne au milieu d’un jardin à la française…
Elisabeth - C’est ridiculous !
Stan - Ç’eût été ridiculous, oui !… Mais ici, dans un jardin à l’anglaise, votre usine passe inaperçue… surtout qu’elle est noyée, à longueur d’année, dans un brouillard à tailler à la hache !
Elisabeth - Oh, Stan, si je ne connaissais pas vous, je dirais que vous êtes horrible avec moi ! (Prononcer horribeul.)
Stan - Mais vous me connaissez suffisamment pour savoir que je suis un pince-sans-rire, n’est-ce pas !
Elisabeth - Un pince sans quoi ?
Stan - Sans rire ! Que je pratique l’humour à froid !
Venant d’une pièce voisine, Hélène entre promptement.
Hélène (visage fermé) - Eh bien, mon petit papa, que racontes-tu encore comme bêtise ? Bonjour, chère Elisabeth !
Elisabeth - Votre père dit…
Hélène - Qu’il en a assez du brouillard… comme tous les matins, je sais ! (Elle appelle.) Germaine !
Stan - En effet, je…
Germaine (entrant) - Madame m’a appelée ?
Hélène (assez sèchement) - Oui, Germaine, servez-moi mon petit déjeuner. (A son père.) Tu as vu Simon, mon p’tit papa ?
Germaine - Tout de suite, Madame !
Hélène (à son père) - Je l’aurais parié ! Il n’y a que le temps qui t’intéresse !
Stan - Voilà une affirmation gratuite, mais détrompe-toi !
Germaine - Votre thé ? De…
Hélène - Chaud !… (A son père.) Essaye de penser à autre chose !
Germaine (à Hélène) - Chaud, c’est évident, mais… de Ceylan ou du Brésil ?
Hélène (agacée) - Ceylan, Germaine, voyons !
Germaine (retournant à la cuisine) - Comment voulez-vous que je le devine ?… Quel caractère, celle-là ! (Elle sort.)
Stan - Toi, ma petite fille, il serait bon que tu te calmes un peu ! Non seulement tu agresses tout le monde, mais encore tu me donnes le tournis à passer constamment du coq à l’âne ou à laisser croire que tu as la science infuse !… Alors, pour répondre à la question que tu m’as posée, et que je n’ai pas oubliée… je n’ai pas vu Simon, non !
Elisabeth (à Hélène) - Vous prenez du coq et de l’âne à le breakfast ?
Hélène (à part, à son père) - On ne peut pas dire qu’elle ne cherche pas à améliorer son français, mais alors qu’est-ce qu’elle est casse-pieds, à poser des questions aussi saugrenues que celle-là ! (Aimablement, à Elisabeth.) Non, du thé, comme d’habitude, chère Elisabeth ! Un point, c’est tout !
Stan - A boire ce que tu bois comme excitant à longueur de journée, ça ne m’étonne plus que tu fonces comme un V2 !
Hélène - Faut tenir le coup, mon petit papa ! Si tu crois qu’une usine de produits de beauté, ça tourne en claquant les doigts, tu te trompes… (Plus bas.) Tu vas voir, elle va demander ce que c’est qu’un V2 ?
Elisabeth - No, je sais, c’est une fusée allemande ! Vous voyez, j’écoute vous !
Hélène - Très bien, miss, très bien…
Stan - Faut pas croire qu’elle soit sourde, tu sais ! Elle m’entend même ronfler, n’est-ce pas Elisabeth !
Hélène - C’est pas difficile, dans le même lit ! (Elle appelle.) Germaine !
Germaine apparaît le thé à la main.
Germaine - Oui, Madame !
Hélène (qui lui tourne le dos) - Il vient ce thé ?
Germaine - Il est là, Madame, avec les toasts, le bacon, les œufs au plat et la confiture de groseille pour Monsieur !
Hélène (qui tourne toujours le dos) - Vous en avez prévu pour Monsieur ?
Germaine - Je viens de vous le dire, Madame ! Si Madame m’écoutait et si Madame avait la politesse de regarder dans ma direction, Madame verrait que Madame et Monsieur sont servis sur un...