Cher Edouard

La veille de quitter le Grand Hôtel, Edouard, maître d’hôtel stylé, retrouve la volcanique Maud, le grand amour de sa vie, quitté plus de vingt-cinq ans plus tôt. Lui aspire à une vie paisible, elle souhaite vibrer d’une nouvelle passion exaltée. Pas facile, les rapports ! Sans compter un entourage turbulent qui se mêle de tout, embrouille tout. Il y aura de la « casse » dans ce trois étoiles !

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ACTE I

 

Une jeune femme entre avec un plateau comprenant couverts et assiettes qu’elle dépose sur une table installée de biais, côté cour.

Charlotte - Quelle chaleur ! (Récupérant un papier dans la poche de son tablier blanc et lisant.) Alors, huit couverts… Un repas d’enterrement ! Je suis gâtée !

Un homme entre. Il apporte un plateau avec des verres.

Édouard - Toujours en train de ronchonner !… Ah ! vous êtes une drôle de nature, vous !

Charlotte - Je ne râle pas ! C’est tout le contraire !

Édouard - Un homme rend son âme à Dieu, ça vous réjouit, vous ? Moi, je déteste l’idée de la mort ! Rien que d’en parler, ça m’enlève le goût de vivre !

Charlotte - Nous sommes pourtant tous concernés. Vous certainement avant moi !

Édouard - Je vous remercie ! Mais pour moi, c’est un sujet de conversation insupportable qui ne devrait être abordé que deux minutes avant de disparaître ! On embrasse ses proches et bye-bye !

Charlotte - Ça ne se passe jamais comme ça !

Édouard - Parce que la mort est mal faite !

Charlotte - En tout cas, je préfère un repas d’enterrement à un repas de noce ! Ça s’éternise moins ! Aux mariages, personne n’arrive jamais à partir ! Tandis qu’avec un mort, le héros de la fête a déjà pris les devants !

Édouard - Le couteau !

Charlotte - Quoi, « le couteau » ?

Édouard - Le couteau à droite de l’assiette ! Trois ans de service et toujours aussi étourdie !

Charlotte - Je suis gauchère, je n’y peux rien ! Ça fausse tous mes gestes.

Édouard - Toujours réponse à tout… Ah ! je voulais vous dire : attention ! Vous vous relâchez !

Charlotte - Pardon ?

Édouard - Vous avez tendance à la familiarité avec la clientèle. Alors ça, c’est inacceptable ! De la tenue avant tout ! Nous lui devons toute satisfaction, devancer presque ses exigences mais toujours avec un soupçon de condescendance !

Charlotte - Servir l’homme, ignorer l’être humain !

Édouard - Voilà ! La formule est heureuse ! J’aurais pu vous la souffler ! (Un temps.) D’ailleurs, je vous l’ai certainement inspirée !

Charlotte - Oh ! marrant !… Regardez ! Il y a un petit trou dans la nappe !

Édouard - Et alors ? Posez une assiette dessus ! Enfin, quoi, il faut tout vous mâcher !

Charlotte - Au Grand Hôtel, on refile des nappes mitées !… Ah ! ça fait classe !

Édouard - Justement, oui ! Un petit trou dans une nappe prouve qu’elle a du vécu ! Bon ! Vous connaissez le plat du jour ?

Charlotte - Non !

Édouard - C’est le même qu’hier ! Il est très mal parti ! Le chef demande que l’on fasse du forcing. Mais uniquement auprès de la clientèle renouvelée des salons particuliers.

Charlotte - Il y va fort, le chef ! Refiler un plat d’abats à des gens qui débarquent du cimetière, bonjour le tact !

Édouard - Que me racontez-vous là ?

Charlotte - « Petits rognons à la sauce moutarde », ça se compose de quoi pour vous ?

Édouard - C’était… Ce fut le plat du jour d’avant-hier. Hier, nous affichions « filet de bar sur feuilles de chou vert ficelées ». Ça ne vous a pas marquée ?

Charlotte - Le plat du jour sous couvercle, on s’imprègne pas vraiment de son odeur !

Édouard - Vous discutez de tout ! Vous êtes bien la fille de votre mère.

Charlotte (essuyant un sanglot) - Ma petite maman chérie ! Deux ans déjà qu’elle nous a quittés !

Édouard - Pour aller vivre avec un prof de gym aux Seychelles ! On ne va pas pleurer sur son sort.

Charlotte - Elle me manque.

Édouard exécute une grimace discrète. Charlotte, qui commençait à installer le couvert sur la grande table, fait un faux mouvement et laisse tomber des couteaux et des fourchettes par terre. Elle s’accroupit pour les ramasser puis les essuie avec une serviette.

Édouard - Non mais franchement… Ah ! vous êtes douée ! (Charlotte soulève un pan de la nappe qui va jusqu’au sol.) Où vous allez, là ? Mais qu’est-ce qu’elle fait ? Revenez ! Sortez de là-dessous !… Elle est insensée ! (Charlotte se relève.) Mais dites-moi, avant de remplacer au pied levé votre tendre mère, vous travailliez où ?

Charlotte - Chez l’archevêque de Paris !

Édouard - Ah oui ? Et pourquoi avez-vous quitté ce saint homme ?

Charlotte - Je suis athée ! Vous savez, je vais vous regretter. Je vous dois beaucoup. C’est demain votre dernier jour ?

Édouard - Oui. Après vingt-cinq années de bons et loyaux services dans cet établissement, je rends mon tablier ! Quand une page se tourne, ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas d’autres derrière ! Je vais enfin pouvoir profiter de l’existence ! Notre métier est passionnant mais il nous broie ! J’ai besoin de souffler, de vivre plus détendu… (Soudain, attendri.) Je suis passé à côté de ma vie sentimentale. Mais c’est de ma faute ! Il y a vingt ans, j’ai fait une rencontre exceptionnelle ! J’aurais dû me montrer plus vigilant. Une femme fantasque, charmante, turbulente, fascinante. Un petit bout de nez irrésistible !

Charlotte - Tout comme moi !

Édouard - Pas vraiment ! Un jour, elle réserva un salon pour un baptême.

Charlotte - Elle venait d’accoucher ?

Édouard - Un baptême de l’air ! Elle arrosait son premier saut en parachute ! C’était une vraie casse-cou ! J’assurais le service de table. Nos regards se sont croisés soudain. Ouh là là !

Charlotte - Le coup de foudre !

Édouard - La catastrophe ! Je tenais en main un plat de homards thermidor, je ne l’ai pas vu atterrir sur le costume impeccable d’un chanteur lyrique. Il a hurlé comme un loup ! Ce ne fut pas sa meilleure partition…

Charlotte - Que s’est-il passé ensuite ?

Édouard - J’ai dû commander un autre homard.

Charlotte - Mais avec cette femme ?

Édouard - Dix-huit mois de passion ! Nous avons vécu une belle histoire d’amour pleine d’imprévus pendant un an et demi.

Charlotte - Ça s’est mal terminé ?

Édouard - Maud a pris l’avion pour New York. Elle travaillait dans une boîte d’import-export qui venait de s’installer là-bas. Maud et sa fille âgée de huit ans ont emménagé à deux pas de Central Park. Un océan a eu raison de nous. Et petit à petit, nos sentiments ont pris le large !

Charlotte - Depuis, vous savez ce qu’elle est devenue ?

Édouard - Sans doute encore plus séduisante ! (Consultant ses fiches.) Qu’est-ce que vous m’avez raconté, Charlotte ? Salon numéro six, repas de huit couverts, M. Richard Berthomieu qui enterre sa vie de garçon ! Ce n’est pas un décès, ça !

Charlotte - J’ai dû mal comprendre ! Ça peut arriver à tout le monde !

Édouard - Ça peut arriver à tout le monde, oui ! Mais chez vous, c’est presque une habitude ! Vous êtes un spécimen rare… Les bougeoirs !

Charlotte - Quoi ?

Édouard - Il manque les bougeoirs ! Et le champagne dans un seau ! Vous comptez peut-être sur moi ?

Charlotte - Oui ! (Tête d’Édouard.) Pardon ! Non ! Tout de suite, monsieur Édouard !

Charlotte sort précipitamment. Un jeune homme entre.

Vincent - Bonjour ! Je suis Vincent Morin, l’ami le plus proche de Richard Berthomieu. Il a réservé cette table.

Édouard - Il n’est pas encore arrivé.

Vincent - Quand il va apprendre la nouvelle… Son amie Isabelle est là. Elle veut rompre !

Édouard - Bien, bien ! Enfin, non, ce n’est pas bien du tout ! Quand devaient-ils se marier ?

Vincent - Demain !

Édouard - Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais c’est une décision rédhibitoire. Il s’est passé un évènement ?

Vincent - Elle a fait ma connaissance !

Édouard - Ah !… Et alors ?

Vincent - Elle s’est entichée de moi ! Elle a complètement perdu la tête ! Elle s’est installée au bar. Elle attend l’arrivée de Richard.

Édouard - Je sens que nous allons nous amuser !

Vincent - Surtout que moi, je ne suis pas du tout mordu ! Quelle galère !

Édouard (soupirant) - Ah ! les femmes ! Les femmes !

Vincent - Comme vous dites !

Édouard - Certaines, il suffit que vous leur demandiez leur main pour qu’elles vous glissent entre les doigts… et ne pensent plus qu’à regarder ailleurs !

Vincent - Hé ! difficile de résister aux multiples tentations ! C’est pourquoi je suis contre le mariage.

Édouard - Bon ! Votre soupirante ne doit pas demeurer dans le hall. Évitons un scandale en public ! Je vais la faire patienter dans un salon privé. Et vous, on ne bouge pas d’ici !

Édouard sort. Charlotte, venant des cuisines, entre avec un seau à champagne.

Charlotte - Bonjour monsieur.

Vincent - Du champagne ! Excellente idée ! Qu’avez-vous comme cigarettes ?

Charlotte - Tout ! Des françaises, des américaines, des anglaises, des orientales, des suédoises…

Vincent - Quel choix ! Que me conseillez-vous ?

Charlotte - D’arrêter de fumer ! Ça ne peut qu’adoucir votre teint un peu jaune. Et c’est toujours ça de gagné dans la mise à sec de votre portefeuille !

Vincent - Vous savez défendre les intérêts de votre maison !

Charlotte - Je fais partie de la ligue nationale anti-tabac ! Ça déplaît fortement à ma direction mais je ne fais aucune concession ! Vous consommez beaucoup ?

Vincent - Un paquet et demi par jour.

Charlotte - Eh bien, dites donc ! Ça ne doit pas être très agréable de vous embrasser.

Vincent - Essayez, vous verrez bien !

Charlotte - Ça va pas, non ?

Vincent - Je ne vous plais pas ?

Charlotte - Pas certaine que cela soit autorisé dans le règlement !

Vincent - Vous êtes au service de la clientèle, non ?

Charlotte - Y’a des limites ! Il faut que je m’active, j’ai à faire !

Vincent - Mais je suis une affaire !

Charlotte - Vous êtes surtout un rigolo ! Dites, je n’ai pas que vous ! J’ai trois salons, vingt et un couverts à m’occuper !

Vincent -...

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