Cinq comédies en duo

S’agit-il de duos ou de duels ? Lorsque deux êtres sont face à face, dans des situations extravagantes, le dialogue qui s’instaure constitue une joute verbale dont la violence n’exclut pas l’humour. Et l’humour ne fait que masquer, autant que faire se peut, la cruauté. Qu’il s’agisse d’un homme désespéré face à un charlatan ; d’une hôtesse face à une drôle de cliente qui ignore qu’elle est dans un avion bizarre ; d’une petite fille sur la plage s’amusant avec un petit garçon tout en parlant de son père emprisonné, toutes ces situations sont plausibles, vraisemblables mais volontairement dénaturées par le délire du verbe.

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 L’Abîme

Un précipice dont on devine l'insondable profondeur. Il est étroitement encaissé. Largeur de l'abîme : un mètre. De chaque côté, une plate-forme nue.

Thanassa dont la toilette claire et printanière serait plus attendue dans une clairière paisible : sa tenue renforce son charme souriant, sa fragilité apparente, mais elle est en fait, décidée. Elle porte un panier de pique-nique. Elle s'occupe : elle sort une bouteille de vin, des couverts, elle déplie une nappe.

De l'autre côté de l'abîme survient Alexandre. Il voudrait bien regarder au fond du gouffre mais il a peur d'être attiré par le vide. Il semble préoccupé. Surmontant sa frayeur, il s'approche du bord abrupt et jette un coup d'œil vers le fond. Il recule. Il a un mouvement de regret. Il retourne vers son sac à dos d'où sortent les instruments classiques de l'alpiniste, sans oublier, bien sûr, une immense corde. Lui-même est vêtu en montagnard rude et chevronné.

Furtivement, Alexandre regarde Thanassa puis la détaille sans pudeur. De l'autre côté, sur la plate-forme, Thanassa continue à s'activer, en montrant que la présence d'Alexandre, ce Monsieur qu'elle ne connaît pas, ne la trouble nullement.

Elle est, malgré tout, en mesure de se rendre compte qu'Alexandre la suit du regard. Elle prend donc l'initiative d'un salut bref, sans agressivité.

 

THANASSA - Monsieur...

ALEXANDRE - Madame...

THANASSA - Je m'installe de ce côte-ci.

ALEXANDRE - Je vous en prie. Faites donc.

THANASSA - Je ne vous dérange pas ?

ALEXANDRE - Vous êtes si loin.

THANASSA - Vous pensez que je peux me rapprocher ?

ALEXANDRE - N'en faites rien !!! Vous avez vu ?

THANASSA - Ce ruisseau ? Il est dangereux ?

ALEXANDRE - Dangereux ! Vous voulez plaisanter. Non seulement c'est dangereux, mais en plus, c'est profond.

THANASSA - Je ne vois pas pourquoi vous dites : c'est profond en plus de dangereux.

ALEXANDRE - J'ai dit : c'est dangereux mais en plus, c'est profond.

THANASSA - C'est bien cela. Mais est-ce que vous ne souhaitez pas dire : c'est dangereux parce que c'est profond ?

ALEXANDRE - Exactement c'est ça que je veux dire.

THANASSA - Voilà. Nous sommes d'accord.

ALEXANDRE - Je ne sais pas si nous sommes d'accord... bien que je le souhaite, mais je vous conseille de ne pas vous approcher.

THANASSA - Les responsables du Tourisme devraient faire attention de ne pas creuser des rivières aussi profondes.

ALEXANDRE (fataliste) - C'est le lit !

THANASSA - Vous voulez dire : C'est la vie ?

ALEXANDRE - Pas du tout. C'est le lit... Le lit de la rivière qui a creusé le rocher.

THANASSA - Vous croyez ?

ALEXANDRE - Absolument certain. Maintenant, c'est d'une profondeur abyssale. Une pierre de douze grammes met douze minutes pour arriver au fond. Vous vous rendez compte : douze minutes ! Une minute par gramme.

THANASSA - Donc une pierre de vingt-quatre grammes mettrait deux fois plus de temps ?

ALEXANDRE - Voilà !

(Un temps.)

THANASSA - Vous connaissez bien la région ?

ALEXANDRE - Oui, oui. J'y viens tous les six mois depuis un an !

THANASSA - C'est que ça vous plaît alors ?

ALEXANDRE - Non ! C'est un endroit horrible. Horrible.

THANASSA - Je me disais bien aussi : ces tessons de bouteilles vides...

ALEXANDRE - C'est pas la peine de dire qu'elles sont vides...

THANASSA - Quoi ?

ALEXANDRE - Les bouteilles.

THANASSA - Vous avez raison... Ces tessons de bouteilles cassées...

ALEXANDRE - Oui.

THANASSA - Ces couleuvres desséchées, ces lames de rasoir, ces clous et cette vomissure, partout. Vrai, ça n'était pas indiqué dans la brochure touristique.

ALEXANDRE - Faut connaître.

THANASSA - Vous aussi vous avez consulté la brochure touristique ?

ALEXANDRE - Non, non, moi j'ai un potentiomètre. Je viens ici pour faire de l'alpinisme. Regardez, j'ai la tenue, les souliers, le sac, les cordes, tout, tout, tout ! Il ne manque plus que la montagne.

THANASSA - C'était pourtant indiqué sur la brochure qu'il n'y avait pas de montagne.

ALEXANDRE - Je m'en moque. La montagne, c'est bon pour les touristes.

THANASSA - Vous avez raison.

ALEXANDRE - Moi, je suis alpiniste.

THANASSA - Vous escaladez quoi ?

ALEXANDRE - Rien. Je prends un bon bol d'air. Quand le fond de l'air est frais, je mets mon pull en laine vierge et mon passe-montagne. Maman me dit toujours de ne pas oublier mon passe-montagne.

THANASSA - Vous avez une vie saine.

ALEXANDRE - Absolument saine. D'ailleurs, je peux vous dire une chose : je le sais.

THANASSA - Tant mieux.

ALEXANDRE - Les gens qui ont une vie saine et qui ne le savent pas, ils meurent dans des conditions effroyables d'ignorance.

THANASSA - Alors, 1à, je suis parfaitement d'accord avec vous. C'est comme lorsqu'on ne sait pas ce qu'on mange...

ALEXANDRE - Eh bien ?

THANASSA - On perd l'appétit.

ALEXANDRE - C'est juste...

THANASSA - Or, l'appétit augmente avec la faim... C'est prouvé !

ALEXANDRE - Oui, mais si vous avez mauvais appétit, à quoi bon manger ? ça vous gâche le plaisir.

THANASSA - Ça, c'est vérifié. Quand on a mauvais appétit, il vaut mieux se priver de manger.

ALEXANDRE - Moi je l'ai fait, ça...

THANASSA - Quoi donc ?

ALEXANDRE - Me priver de manger.

THANASSA - Ah bon ?

ALEXANDRE - Oui, oui.

THANASSA - Et alors ?

ALEXANDRE - A la fin, on n'a plus faim.

THANASSA - Vous dites ça parce que n'avez rien à manger...

ALEXANDRE - C'est vrai. Mon repas est tombé dans le gouffre. Là. En bas.

THANASSA - Vous n'avez pas essayé de le récupérer ?

ALEXANDRE - Oh, non ! J'ai laissé faire. Je n'ai rien dit. Et vous connaissez l'adage : qui ne dit rien consent.

THANASSA - Vous n'avez plus rien, alors ?

ALEXANDRE - Non. Tant pis.

THANASSA - Mais vous êtes alpiniste. Vous auriez dû escalader le gouffre jusqu'au fond pour aller récupérer vos victuailles.

ALEXANDRE - C'est une escalade à contresens... Quand on descend, ce n'est pas une escalade.

THANASSA - Une fois n'est pas coutume.

ALEXANDRE - Je le sais bien. Mais quand on descend, et qu'on est alpiniste, c'est dégradant.

THANASSA - Oui, vous avez raison. Il faut avoir un but pour descendre.

ALEXANDRE - Et encore. Moi, j'en avais un. J'ai mon repas de la semaine au fond. Mais vous croyez que c'est assez motivant ?

THANASSA - Si j'osais... Je... Ecoutez, ne le prenez pas mal. Voulez-vous la moitié de... Mais surtout ne nous vexez pas. Promis ?... Accepteriez-vous de partager mon repas froid ?

ALEXANDRE - Oui, oui, oui.

THANASSA - Vous me faites plaisir ! J'espère que ce n'est pas pour me faire plaisir que vous le faites.

ALEXANDRE - Non, non, non.

THANASSA - Vraiment ?

ALEXANDRE - Allez-y, allez-y. Envoyez-le.

THANASSA - Il y a plein de choses très bonnes. Est-ce que vous aimez tout ?

ALEXANDRE - Ah, oui, alors ! Du moment que je mange.

THANASSA - Vous alors, vous êtes facile à vivre.

ALEXANDRE - Exact. Je mange n'importe quoi.

THANASSA - N'importe quoi... Vous exagérez.

ALEXANDRE - Si. Si. Absolument n'importe quoi.

THANASSA - C'est un cliché.

ALEXANDRE - Non, non. Essayez.

THANASSA - Vous mangeriez uniquement les restes de mon repas, par exemple ?

ALEXANDRE - Ben... C'est-à-dire... Bof, si vous y tenez... Vous voulez dire : les os de votre poulet par exemple ?

THANASSA - Oui, par exemple.

ALEXANDRE - La moitié des os ou tous les os ?

THANASSA - Pourquoi ?

ALEXANDRE - Vous avez dit : la moitié de votre repas.

THANASSA - Tous mes os.

ALEXANDRE - Je vais manger vos os... Oui, oui.

THANASSA - C'est ça.

ALEXANDRE - Et si vous avez du jambon, je mangerai la couenne. Et si vous avez du poisson, par exemple, je mangerai les arêtes.

THANASSA - Mais je n'ai ni poulet, ni jambon, ni poisson.

ALEXANDRE - Vous voyez, tout se dégrade !

THANASSA - Allons, du courage. Vous vous fixez sur une idée et vous la faites virer au noir. C'est psychologique.

ALEXANDRE - Quand même. J'ai perdu mon repas au fond. Vous avez vu la profondeur ?

THANASSA - On partagera.

ALEXANDRE - Vous voyez, au début vous vouliez me donner tous vos os et maintenant vous dites : on partagera. Vous vous dégonflez !

THANASSA - Oh ! Quelle accusation ! Vous vous rendez compte de ce que vous dites !

ALEXANDRE - Oui. (Sentencieux) J'accuse.

THANASSA - Vous n'aurez rien du tout, voilà !

ALEXANDRE - J'ai ma corde.

THANASSA - Ha ! Ha ! Très spirituel. Vous allez manger votre corde ?

ALEXANDRE - Vous voyez bien... Je suis dans une situation... j'aime autant ne pas y penser.

THANASSA - N'y pensez plus.

ALEXANDRE - D'autant que dans mon repas portatif j'avais prévu une entrée succulente.

THANASSA - Ah, oui ? Dites-moi ça ?

ALEXANDRE - Du saumon.

THANASSA - Du saumon frais ?

ALEXANDRE - Du saumon surgelé.

THANASSA - Formidable.

ALEXANDRE - Vous voyez bien qu'un alpiniste peut apprécier le poisson.

THANASSA - Il faut rendre hommage au progrès. Si vous acceptez de changer de menu en partageant mon frugal repas.

ALEXANDRE - Si vous dites qu'il est frugal, c'est inutile de vous en priver.

THANASSA - C'est une façon de parler. J'ai largement ce qu'il faut. Vous en voulez ?

ALEXANDRE - Non merci.

THANASSA - Bon. Excusez-moi. Je vais m'y mettre. (Elle finit d'installer ses affaires, se noue une jolie serviette autour du cou et commence à manger.)

ALEXANDRE - Bon appétit.

THANASSA - Merci. (Elle dévore avec d'horribles bruits d'aspiration, de succion, de déglutition qui laissent Alexandre interloqué. Puis elle s'allonge pour faire un somme.)

(Un temps.)

ALEXANDRE - Hé ! Hé ! Vous dormez ? Répondez. Réveillez-vous. Vous voulez que j'aille vous secouer ? Ah, s'il n'y avait pas ce gouffre ! Hé !

THANASSA - Quelle bonne et agréable petite sieste.

ALEXANDRE - Vous avez dormi ?

THANASSA - Bien sûr. Je dors parce que le sommeil est réparateur.

ALEXANDRE - Vous avez besoin d'être réparée.

THANASSA - Très spirituel ! Je ne suis pas une machine. J'avais besoin de repos. J'ai dormi.

ALEXANDRE - Moi, quand je suis fatigué, mais alors très fatigué, je ne dors pas.

THANASSA - C'est absurde.

ALEXANDRE - Pas de sommeil, donc pas de rêves.

THANASSA - C'est dommage.

ALEXANDRE - Et cela fait des années que c'est ainsi.

THANASSA - C'est imprudent.

ALEXANDRE - Mais non. Quand je suis vraiment à bout de forces, qu'est-ce que je fais ? Et je peux même dire : qu'est-ce qu'on fait, en général ? On s'allonge, comme vous, et on dort. Bon. Qu'est-ce qui peut...

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