Il y a un bientôt deux ans, alors que la France connaissait une période de troubles sociaux, un jeune homme, Thomas, s’est suicidé sur le parking de l’hypermarché pour lequel il travaillait. Quelques mois plus tard, les anciennes collègues de Thomas ont décidé d’entrer en lutte. Cette décision a été l’un des déclencheurs d’une grève générale, qui a ébranlé le pays pendant plusieurs semaines, suivie de la mise en place d’assemblées locales de citoyens et citoyennes, de blocus des moyens de production plus ou moins réguliers, de manifestations… Si les référendums mis en place par le gouvernement n’ont réussi à calmer qu’une partie des ardeurs, des attentats commis au printemps semblent avoir accaparé l’attention et l’empathie nationales.
Un village, connu pour sa forte mobilisation. Dans un local associatif.
ÉLODIE. - (seule dans le local, s’enregistre au dictaphone) Ici, c’est à peine une ville, et un peu plus qu’un village. À peu près 800 personnes… Chaque foyer a au moins une voiture, c’est impossible de faire sans. Il y a une médecin généraliste, une supérette, une boulangerie, deux cafés dont un tabac, une fleuriste, et un relais-poste. Grâce aux citadins qui se sont installés il y a quelques années le village reprend vie. C’est mauvais, faudra reformuler. La médecin généraliste est une femme qui a vécu son enfance ici et a ouvert son cabinet il y a quatre ans. Les nouveaux arrivants ont généralement plus d’argent que les gens qui vivent ici depuis toujours, et tiennent à ce que « l’esprit de village » perdure, l’air pur, les enfants pour lesquels on ne craint pas de kidnapping… Le mari de la médecin est devenu maire du village aux dernières élections. L’école maternelle-primaire accueille encore des enfants, mais avec les réformes de l’Éducation Nationale… La majorité des personnes qui ont un emploi travaillent en dehors du village. Il y avait une usine avant, excentrée, aujourd’hui désaffecté. C’est là que se tiennent les assemblées hebdomadaires des villageois et villageoises mobilisées, et leur permanence. Depuis la grande grève déclenchée en partie par les caissières de l’hypermarché de Breution, et malgré les référendums et les attentats des mois derniers, une partie des habitants d’ici reste mobilisée ; le village s’est fait un petit nom dans le paysage national. La contestation actuelle du projet de refonte de la Sécurité sociale leur donne un nouveau souffle. Je suis arrivée -
FOXIE. - (vient d’entrer) Oh mon Dieu !
ÉLODIE. - Oh ! Bonsoir !
FOXIE. - Vous m’avez fait une peur !
ÉLODIE. - Je suis désolée, je ne savais pas - et puis comme c’était ouvert, je me suis -
FOXIE. - Oui, oui, pas de souci, c’est que je pensais être seule, regardez j’avais même prévu des copies à corriger en attendant -
ÉLODIE. - Oh, vous êtes professeure ?
FOXIE. - Des écoles, voilà, professeure des écoles, avec une classe à deux niveaux alors…
ÉLODIE. - Oui, ça fait du travail…
FOXIE. - C’est ça, oui… Et vous… ?
ÉLODIE. - Moi ? Je m’appelle Élodie, je suis sociologue, et j’écris aussi pour des journaux.
FOXIE. - Journaliste ? Alors ça ! Mais vous êtes du coin ?
ÉLODIE. - Non, non, moi je vis à Paris.
FOXIE. - Oh bah le calme d’ici, ça doit vous changer ! Et les boutiques qui ferment le midi…
ÉLODIE. - Oh, ça, ça me rappelle des souvenirs, j’ai grandi dans une petite ville…
FOXIE. - D’accord ! Et vos parents y vivent toujours ? Remarquez ça me regarde pas…
ÉLODIE. - Ah ! Non, ils sont partis juste quelques mois avant la grande grève -
FOXIE. - Ils ont eu du nez !
ÉLODIE. - Oui… Ils vivent en Andalousie maintenant.
FOXIE. - Ah ! C’est si beau là-bas, Cordoue, Malaga… Mais, vous êtes là depuis longtemps ?
ÉLODIE. - Je suis arrivée hier.
FOXIE. - Ici ?
ÉLODIE. - Oui, ici - enfin, dans le village quoi.
FOXIE. - Ah ! J’avais cru ici, à l’association ! Quelle idiote ! Je me suis dit : où est-ce qu’elle a dormi la pauvre ?
ÉLODIE. - Ah non ! Non non ! Je suis arrivée hier, mais pour dormir j’ai sous-loué la maison jaune, celle de la médecin, à l’entrée du -
FOXIE. - Oui, chez Priscilla et Joseph ! La maison de la médecin, comme vous dites ! Ah mais oui, bien sûr ! Ils sont partis pour le week end, ils vont chez ses parents à lui qui vivent dans le Sud, et comme ça fait une sacrée trotte, ils m’ont prévenue que leur petite ne serait pas en classe aujourd’hui, c’est pour ça que je le sais !
ÉLODIE. - D’accord… Donc le village est sans médecin, et sans maire - Joseph, le mari de Priscilla, c’est bien le maire ?
FOXIE. - Voilà ! Vous avez bien fait vos devoirs ! Et vous, alors, vous venez pour ce soir ?
ÉLODIE. - Non, je travaille sur un sujet sur les mobilisations dans les petites villes, et - qu’est-ce qui se passe ce soir ?
FOXIE. - Oh ! Vous faites partie de ceux qui s’accrochent ?
ÉLODIE. - Comment ça ?
FOXIE. - Ce n’est pas un reproche, attention ! C’est juste qu’au début des… des événements, la grande grève, il y a plus d’un an - ça file hein ! - les journalistes étaient intéressés, puis avec les référendums et les attentats aussi, on est moins…
ÉLODIE. - Au centre de l’attention ?
FOXIE. - Voilà ! Enfin, c’est compréhensible, les attentats, c’est tout à fait horrible, c’est normal que ça prenne de la place mais… bon, là-haut, ils en ont quand même profité pour mettre à sac la Sécu - enfin, je suis pas conspirationniste mais -
ÉLODIE. - Je comprends…
FOXIE. - Et puis, sans vouloir vous jeter la pierre, les journalistes n’ont pas fait que du bon, il faut le dire, à nous dépeindre comme des… C’est vrai que les gens du coin, mais vraiment du coin j’entends, ils peuvent être durs, ou… péremptoires, mais en fait ils ont peur qu’on se foute de leur tronche, si vous me passez l’expression.
ÉLODIE. - Oui, oui…
FOXIE. - Moi, on m’écoute parce que je parle pas trop mal, c’est que je suis institutrice, et puis, j’ai eu de la chance d’avoir des parents qui m’ont poussée à lire, à étudier - mais ici… bon, je tire des gros traits hein, tout le monde n’a pas forcément eu la chance d’apprendre à bien parler, ou d’être éveillé à la lecture, tout ça… Et ça fait que les gens se méfient, et ils ont raison, voilà, parce qu’avec les nouveaux couples qui s’installent depuis 5-6 ans, qui sont pas de la même… catégorie - mais vous prenez pas de note ?
ÉLODIE. - Quoi ?
FOXIE. - Eh bien, vous m’interviewez et vous ne prenez pas de note ? Vous avez un micro caché ?
ÉLODIE. - Oh non, non, pardon. Je… Pour moi on était juste en train de discuter. Pardon.
FOXIE. - Ah ! Alors ça ! Moi qui faisais ma fière ! La cruche ! Vous voulez un café ?
ÉLODIE. - Avec plaisir ! Désolée si je vous ai fait croire que…
FOXIE. - Aucun problème ! Mais, dites-moi, comment ça se fait que vous êtes venue ici ? Je demande parce que, de dehors, c’est pas évident que c’est un local associatif, ça vient d’ouvrir, on n’a pas encore reçu l’enseigne et -
ÉLODIE. - C’est… Jordan ?
FOXIE. - Ah ! Vous avez rencontré Loup !
ÉLODIE. - Loup ?
FOXIE. - Oui, Jordan, mais il préfère qu’on l’appelle Loup…
ÉLODIE. - Ah bon ? Il me l’a pas dit.
FOXIE. - Il vous a dit qu’il s’appelait Jordan ? Ça m’étonne !
ÉLODIE. - Non, non, en fait c’était ce matin, j’ai vu trois hommes qui travaillaient sur le terre-plein au milieu de la place de l’église, et je suis allée les voir, et le plus vieux… Amine, a bien voulu répondre à quelques questions, c’était sympathique -
FOXIE. - C’est un vrai gentil, Amine, et puis toujours souriant, alors ça !
ÉLODIE. - Oui - et donc après je vais voir le deuxième, Cy- ?
FOXIE. - Cyril, oui, c’est pas bien difficile, ils ne sont que trois aux espaces verts. Enfin aux espaces verts… Ils vous ont dit qu’ils sont de poubelles aussi, et de nettoyage des trottoirs ?
ÉLODIE. - Oui, ils m’ont dit qu’ils étaient polyvalents…
FOXIE. - Polyvalents ! Ha, la blague ! Des pauvres à tout faire, oui ! Ça, le maire, je lui en toucherai deux mots tiens !
ÉLODIE. - Pauvres à tout faire ?
FOXIE. - Oui, c’est ma mère qui disait ça : quand on est pauvre, l’avantage, c’est qu’on nous donne toujours quelque chose à faire, et le désavantage, c’est que c’est jamais assez bien payé pour ne plus l’être, pauvre.
ÉLODIE. - Ma mère aussi pourrait dire des choses dans ce genre… Donc, je vais voir Cyril, et il me dit - attendez que je retrouve - « maintenant que t’as fait l’arabe, t’as qu’à faire Jordan le pédé, il y a que ça qui vous intéresse dans votre journal de gauchiasse ! »
FOXIE. - Il a jamais été très fin vous savez…
ÉLODIE. - J’ai l’habitude - enfin, Jordan -
FOXIE. - Loup !
ÉLODIE. - Oui, Loup m’a dit de loin qu’il avait pas le temps mais qu’on pouvait se voir ce soir ici, et comme il m’a pas donné d’horaire et que c’était ouvert, je…
FOXIE. - Oh il ne devrait pas tarder, il doit avoir fini son service, et avec les préparatifs qui nous restent… Tiens, c’est pas lui qui arrive ?
SÉLÉNÉ. - (vient d’entrer) Bonsoir !
FOXIE. - Ah non, c’est pas lui ! Pourtant, on dit que quand on parle du Loup…
SÉLÉNÉ. - Dis, Foxie, j’ai garé la voiture à coté, dès que Loup arrive on pourra… (voyant Élodie) Salut, je suis Séléné !
ÉLODIE. - Enchantée, Élodie !
FOXIE. - Oh mais je me suis même pas présentée ! Moi c’est Isabelle, Isabelle Renard, mais on m’appelle Foxie, parce que…
ÉLODIE. - Oui, le renard…
FOXIE. - Oui ! Voilà ! Ça me suit depuis l’enfance, et j’aime bien, ça a du panache ! (à Séléné) Élodie est - Élodie, c’est ça ? Ou Émilie ?
ÉLODIE. - Élodie !
FOXIE. - Le premier coup était le bon ! Alors, É-lo-die est journaliste, elle fait un papier sur la mobilisation dans les petites villes…
ÉLODIE. - Enfin, je suis sociologue mais j’écris aussi pour des journaux…
SÉLÉNÉ. - Alors, bienvenue à Entre chiens et louves…
ÉLODIE. - Euh… Comment ?
SÉLÉNÉ. -...