1. En couleurs
Un personnage attend. Un autre arrive avec un bébé emmailloté.
Un – Félicitations ! C’est une fille.
Deux – C’est merveilleux.
Elle prend l’enfant.
Un – Et vous allez l’appeler comment ?
Deux – J’ai hésité entre Clémentine et Prune, et puis finalement, je me suis décidée pour Violette.
Un – Violette... C’est... C’est très joli.
Deux – C’était le nom de ma grand-mère...
Un – Ah, oui... (Il ouvre un dossier.) Bon... Eh bien je crois que tout est en ordre.
Deux – Alors je peux la ramener à la maison ?
Un – Mais bien sûr, elle est à vous. (Il sort un papier du dossier et lui tend.) Tenez, voici le certificat de garantie.
Deux – Merci...
Un – Si vous avez le moindre souci, n’hésitez pas à nous le rapporter. Notre service après vente est réputé dans le monde entier. En cas de problème bien improbable, rassurez-vous, nous pourrons procéder à un échange standard.
Deux – J’espère bien que nous n’en n’arriverons pas là... Je crois que je commence déjà à m’attacher à celle-ci...
Un – Bien sûr, bien sûr... (Il jette un dernier regard au dossier.) Mais... je vois que vous n’avez pas choisi l’option « vision en couleurs »... C’est un oubli de votre part, ou bien...?
Deux – Vision en couleurs ?
Un – Eh bien oui... Pour que votre enfant puisse percevoir le monde avec toutes les merveilleuses couleurs dont Dieu l’a pourvu...
Deux – Je... Je suis vraiment désolée... Je ne savais pas que c’était en option...
Un – Ce n’est pas une cécité absolue... Je veux dire, ce n’est pas une nécessité absolue, mais évidemment, c’est un plus très appréciable. Nous vous proposons différents niveaux de qualité, en fonction du nombre de pixels. Selon le prix de l’abonnement, bien sûr...
Deux – Ah parce que c’est un abonnement...
Un – Hélas, en ce bas monde, rien n’est vraiment définitif, n’est-ce pas ? Mais je vous assure que la version premium est absolument fantastique.
Deux – Du temps de ma mère, la couleur n’était pas en option...
Un – Autrefois, en effet, le modèle de base était équipé de la vision en couleurs. Malheureusement, comme vous le savez, la crise est passée par là...
Deux – Oui... Aujourd’hui, tout se paie.
Un – Fort heureusement, la 3D fait encore partie des équipements d’origine.
Deux – La 3D ?
Un – Pour ce qui est de la couleur, iI est encore temps de réparer cet oubli. Un petit retour à la maternité, un coup de bistouri électronique, deux injections transgéniques, et nos techniciens médicaux permettront à cette merveilleuse enfant de voir la vie en couleurs...
Deux – Malheureusement, je crains que ce ne soit impossible pour l’instant. Nous n’avions pas prévu ça dans notre budget, et...
Un – Je comprends... Hélas, tous les bébés qui naissent aujourd’hui n’ont pas la chance d’avoir des parents fortunés.
Deux – Et avec ces complémentaires santé qui ne remboursent plus rien...
Un – Allons ce n’est pas si grave... Cet enfant se contentera de voir le monde en noir et blanc pour l’instant, voilà tout... Et quand vous aurez pu faire quelques économies... Sachez que cette option peut être ajoutée à n’importe quel moment de sa vie. Un Noël, un anniversaire, une bar-mitsva... Voilà un cadeau tout trouvé pour votre chère Violette !
Deux – Très bien, je vais y réfléchir.
Elle s’apprête à partir avec le bébé.
Un – N’oubliez pas non plus que si vous le souhaitez, notre service financier peut vous proposer un petit crédit sur quinze ou vingt ans...
2. Voter blanc
Deux personnages regardent une affiche imaginaire.
Un – Blanc... Drôle de nom...
Deux – Ça inspire confiance. Blanc... Ça fait penser à une marque de lessive...
Un – Mais quand on se présente aux élections... Votez Blanc... Comme slogan pour se faire élire, y a mieux...
Deux – En même temps, comme il n’a pas de programme très défini...
Un – Tu crois qu’il peut être élu...
Deux – Il incarne parfaitement les aspirations de la majorité silencieuse. Il mobilisera les abstentionnistes. Et puis il a la tête de Monsieur Tout-le-monde. Les gens se reconnaissent en lui. Ça les rassure.
Un – Mais qu’est-ce qu’il va faire, s’il arrive au pouvoir ?
Deux – Ah, ça, il a clairement annoncé la couleur. Rien ! Et il a juré que cette fois, les promesses électorales seront tenues.
Un – Mais alors pourquoi il se présente, exactement ?
Deux – Pour faire triompher ses idées !
Un – Ses idées...?
Deux – Il milite depuis des années pour que le vote blanc soit reconnu comme un vote à part entière... Comme il n’a pas obtenu satisfaction, il a décidé de se présenter lui-même... C’est vrai que c’est assez courageux. Au moins, il va au bout de sa démarche...
Un – Et toi, qu’est-ce que t’en penses ?
Deux – Je suis partagé...
Un – Tu vas t’abstenir ?
Deux – C’est ce que je fais depuis des années, mais là... Ce serait une façon de cautionner ses idées... Non, je suis encore indécis...
Un – Je suis un peu du même avis que toi... Aujourd’hui, quand on a des vraies convictions... C’est difficile de pas être récupéré...
3. Noir corbeau
Deux personnages.
Vincent – Tu sais pourquoi Van Gogh s’est coupé l’oreille ?
Paul – Qui ?
Vincent – Van Gogh !
Paul – Le peintre ?
Vincent – Pourquoi? Tu connais un Van Gogh qui serait coiffeur, charcutier ou coureur cycliste ?
Paul – Non...
Vincent – Bizarre, quand même...
Paul – Qu’il n’y ait aucun charcutier qui s’appelle Van Gogh ?
Vincent – De se couper l’oreille !
Paul – Pourquoi il a fait ça ?
Vincent – C’est ce que je viens de te demander...
Paul – Et comment je le saurais ?
Vincent – Il paraît qu’il l’a offerte à Gauguin, emballée dans du papier journal.
Paul – Il aurait mieux fait de l’offrir à Beethoven.
Vincent – Beethoven n’était pas peintre.
Paul – Non. Mais il était sourd. Tu n’as pas lu les pièces de Roland Dubillard ?
Vincent – Non...
Paul – Remarque, il n’a pas vendu une toile de son vivant.
Vincent – S’il écrivait des pièces de théâtre.
Paul – Van Gogh ! C’est peut-être pour ça qu’il s’est coupé l’oreille.
Vincent – Par dépit ?
Paul – C’est vrai que je ne connais personne qui ait tenté de se suicider en se tranchant l’oreille...
Vincent – Il a peut-être essayé de se trancher la gorge, il a raté son coup, et c’est l’oreille qui a tout pris. Il y a des gens maladroits.
Paul – Et il aurait inventé tout ça pour éviter de passer pour un manchot ? Un peu tiré par les cheveux, non ?
Vincent – D’ailleurs Van Gogh n’était pas encore né quand Beethoven est mort. Je ne vois pas comment il aurait pu lui donner son oreille...
Paul – Ou alors il s’est coupé en se rasant. Et après on en a fait tout un fromage, parce que c’était Van Gogh.
Vincent – Moi, quand je me coupe l’oreille, personne n’en parle...
Paul – C’est pas mal, ses tableaux, mais bon... Est-ce que ça vaut vraiment ce que ça coûte ?
Vincent – Si personne ne lui achetait de toiles de son vivant, ce n’est peut-être pas par hasard.
Paul – C’est sûrement eux qui avaient raison. Van Gogh, ça ne vaut pas un clou. Le clou pour accrocher le tableau...
Vincent – Ni la corde pour le pendre.
Paul – Il s’est pendu ?
Vincent – Qui ?
Paul – Van Gogh !
Vincent – Non, pourquoi ?
Paul – Laisse tomber...
Vincent – Et Beethoven ? Les gens lui...