1 – Les termites
Un – Alors ça y est...
Deux – Oui, on dirait bien.
Un – On pensait qu’ici, ça n’arriverait jamais.
Deux – Non.
Un temps.
Un – Est-ce qu’on aurait pu faire quelque chose pour empêcher ça... ?
Deux – Est-ce qu’on peut empêcher la marée de monter... ?
Un – C’est vrai. C’était comme une marée.
Deux – Une marée humaine.
Un – C’est monté très lentement.
Deux – Pendant très longtemps.
Un – Inexorablement.
Un temps.
Deux – Ils ont d’abord appelé ça la dédiabolisation.
Un – Ils ont appelé ça la libération de la parole.
Deux – Et même la liberté d’expression.
Un – Et puis du droit à la connerie on est passé à la dictature de la connerie.
Deux – Ça a commencé avec la censure.
Un – Ça a continué avec l’autocensure.
Deux – Ne pas se faire remarquer.
Un – Pour ne pas se mettre en danger.
Deux – Ils feront comme ils ont fait ailleurs, tu verras. Ils commenceront par enfreindre la loi.
Un – Et puis ils changeront la loi.
Deux – On ne pourra plus rien dire. On ne pourra que répéter.
Un – Répéter ce que les autres disent déjà.
Deux – Sans même y penser.
Un – Même penser, ça deviendra dangereux.
Deux – Même exister, ça deviendra dangereux.
Un – Il faudra s’effacer.
Deux – Il faudra tout gommer.
Un – Ils commenceront par lire notre courrier.
Deux – Ils finiront par lire dans nos pensées.
Un – Jusqu’au jour où on ne sera plus vraiment des hommes.
Deux – Jusqu’au jour où on sera redevenus des animaux.
Un – Des animaux sociaux.
Deux – Jusqu’au jour où on sera des termites.
Un – Qui se nourrissent des poutres de leur propre maison.
Deux – Jusqu’à ce que le toit leur tombe dessus et les ensevelisse.
Un – Alors toute humanité aura disparu.
Un temps.
Deux – Est-ce qu’on peut encore inverser le courant ?
Un – La marée finit toujours par redescendre, non ?
Deux – Et si cette fois, ce n’était pas une simple marée ? Et si c’était...
Un – La montée des eaux troubles, due au dérèglement politique.
Deux – Alors il n’y a plus rien à faire...
Un – Quand la boue aura fini de recouvrir la ville, les rats sortiront des égouts et envahiront les rues.
Deux – Ils se promènent déjà en liberté sur les réseaux sociaux.
Noir.
2 – Les poissons rouges
Un – Tu te souviens de ce que je t’ai dit hier ?
Deux – Non. Qu’est-ce que tu m’as dit ?
Un – Ben... Je ne m’en souviens pas, justement.
Deux – Ah, oui...
Un temps.
Un – Et ce que je t’ai dit tout à l’heure, tu t’en souviens ?
Deux – Non. Tu m’as dit quelque chose ?
Un – Je ne sais plus.
Deux – Non, je ne vois pas...
Un temps.
Un – Et ce que je viens de te dire, là tout de suite, tu t’en souviens quand même.
Deux – Non, qu’est-ce que tu m’as dit ?
Un – Je te demandais si... Je ne sais plus...
Deux – Moi non plus.
Un temps.
Un – Franchement, ça sert à quoi de continuer à parler si on ne sait pas ce qu’on dit ?
Deux – Je ne sais pas... À se sentir moins seuls, j’imagine...
Un – Ouais...
Deux – En même temps, on est des poissons rouges, on n’est pas supposés parler, si ?
Un – Non, tu as raison.
Deux – On va la fermer, ce sera mieux.
Un – Ouais... (Un temps) Surtout qu’on nous regarde...
Deux – Ah, oui, c’est vrai... On nous regarde, dis donc.
Un – C’est qui, ces deux-là ? On dirait qu’ils nous surveillent...
Deux – Leurs têtes me disent vaguement quelque chose, mais... je ne sais plus.
Un – Ou alors, c’est notre reflet dans le bocal.
Deux – Oui, peut-être.
Un temps.
Un – Il n’a pas un peu rétréci, ce bocal... ?
Deux – Depuis quand ?
Un – Je ne sais pas.
Deux – Ouais, peut-être...
Un – Ou alors, c’est nous qui avons grandi.
Deux – Peut-être...
Un – Avant, on était plus petits ?
Deux – Je ne sais plus...
Noir.
3 – Les bourrins
Un – Bonjour.
Deux – Salut.
Un – Je suis sado.
Deux – Enchanté. Moi c’est Jean-Luc.
Un – Euh... Non, je veux dire... Je suis sado... Tu es maso ?
Deux – Maso ? Tu veux dire, euh... Non... Pourquoi ?
Un – Ah, non, excuse-moi, je... En te regardant, comme ça, j’ai cru que...
Deux – Tu trouves que j’ai une tête de maso... ?
Un – Non, non, pas du tout... Enfin, un peu quand même, non ?
Deux – Ben non...
Un – OK, OK... Je me suis trompé... Et donc, toi aussi tu es sado.
Deux – Sado ? Mais non, pourquoi ?
Un – Ben... si tu n’es pas maso, tu es sado, non ?
Deux – Ah, oui...? Et pourquoi ça ?
Un – Parce qu’on est dans un club sado-maso, déjà...
Deux – On est dans un club sado-maso ?
Un – Ben oui... Tu ne savais pas ?
Deux – Ben non... Je pensais que c’était un club normal... Enfin... un club, quoi...
Un – Tu as quand même vu l’enseigne à l’entrée.
Deux – La Cravache... ?
Un – Et ça ne t’a pas mis la puce à l’oreille ?
Deux – Comme il y a un hippodrome juste à côté...
Un – Tu as cru que c’était un club pour les jockeys.
Deux – Pas...