Du gaz dans l’au-delà

Toute l’action se déroule dans le salon de la voyante EMMA.
ELLE accueille son âme-sœur, LUI, dans l’au-delà. Initié par ELLE, il découvre l’existence d’un après, mais il a bien du mal à se libérer de sa libido, incompatible avec son nouvel état asexué.
EMMA apparait alors pour recevoir JEANNOT et ALICE, couple victime de l’usure du temps. Elle leur propose différentes solutions toutes aussi loufoques les unes que les autres, pour enfin tenter de contacter les esprits de leurs ancêtres.
Amusées, les deux âmes se manifestent en prenant possession des corps d’ALICE et JEANNOT. DIEU intervient pour éviter le pire.

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Liste des personnages (6)

ELLE Femme • Adulte
Installée dans l'au-delà depuis douze ans, elle attend la venue de son âme sœur. Cette attente lui ayant conféré la conscience globale de ses 18 vies précédentes, elle est l'initiatrice de LUI. Elle cherche à le séduire pour ce qu'elle est : une âme !
LUI Homme • Adulte
Vient de mourir et découvre l'au-delà avec une hostilité et une incompréhension initiales. Il apprend progressivement d'ELLE les limitations et les possibilités liées à cet autre monde, qu'il va tenter de détourner pour assouvir sa libido exacerbée.
EMMA Autre • Adulte
Voyante, travesti ou trans. Autodidacte, elle croit en ce qu'elle fait, ressentant certaines choses de l'invisible, mais sans avoir de réels pouvoirs. Extravagante, sympathique avec des tendances nymphomanes, elle n'aspire qu'à devenir une véritable voyante.
JEANNOT Homme • Adulte
français moyen, mal dans sa peau. Sans vraiment l'avouer, il est intensément amoureux et jaloux de sa femme ALICE. L'usure du temps l'a complexé sexuellement. Il espère que EMMA lui donnera raison et lui permettra de réaffirmer son autorité masculine.
ALICE Femme • Adulte
Belle, naïve, romantique et touchante, elle aime son JEANNOT. Peu instruite et bavarde, ses interventions sont inévitablement maladroites. DIEU, agacé, lui donnera l'intelligence...
DIEU Femme • Adulte
Joué par une femme, androgyne, drag queen. Évidemment omniprésent et fier de sa création, il adore s'amuser en observant le monde, pour cela il prend des apparences hétérodoxes. Il n'intervient que dans l'ombre par peur de décevoir ses créatures. Il est partout chez lui, sur le plateau et dans le public, évidemment invisible au regard des autres.

Décor (2)

SCENOGRAPHIE Toute la pièce se déroule dans le salon de consultation de l’appartement d’EMMA. La décoration fait référence aux clichés habituels mais hétéroclites de l’ésotérique. Au centre, un vieux guéridon et trois sièges, celui d’EMMA étant plus confortable. À jardin, un tapis.
COSTUMES Les costumes des âmes doivent aider à casser la logique corporelle humaine. ELLE sera dans une tenue très blanche, alors que celle de LUI sera maculée. DIEU ressemble à un humain, puisque l’homme est à son image, mais son costume lié à l’univers drag queen doit être extravagant, majestueux, onirique, féerique et poétique.

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ACTE I

 

ELLE, installée dans un coin de la scène, attend. Cette attente est très pesante.

EMMA rentre en homme, en caleçon, avec la tête des lendemains de fête difficiles, un bol de café fumant à la main. Elle se vautre sur son siège, se fait paresseusement des tartines et plonge la tête dans son bol. Elle sortira peu après l’entrée de LUI. ELLE ne réagit pas à sa présence.

DIEU installé dans le public ou sur le quatrième mur se met à manger des chamallows ou du pop-corn.

ELLE ne le voit pas, ne l’entend pas, mais sent qu'il se passe quelque chose. Elle sait que cela correspond à l'arrivée imminente de LUI et devient de plus en plus joyeuse.

Durant tout le début, LUI ne voit ni ELLE, ni EMMA.

LUI arrive subitement propulsé des coulisses, en criant effroyablement, en pleine panique. Il s’agit d’un accouchement.

 

LUI :             (voix cadavérique) No, nein, niet, argh, nooooon ... (rires d'ELLE)

LUI :             Was ist das ? What is happening ? Que m'arrive-t-il ? (rires d'ELLE)

LUI :             It's terrible ! C'est atroce ! (découvrant la scène) Where am I ?

ELLE :          Dans l'au-delà. (rires)

LUI :             Quelle voix étrange. D'où vient-elle ? Il y a quelqu'un ?

ELLE :          Je suis partout et nulle part ! (rires)

LUI :             (sur une respiration, manque d'air, douloureux) Je me rappelle, mon cœur, un pincement terrible, une douleur effroyable, et puis le noir, Kévin qui crie « Pépé, Pépé », toute cette précipitation, ces voix autour, toutes ces images de ma vie qui défilent dans une cadence infernale, tapissant les murs d'un tourbillon qui me happe, au centre une lumière plus qu'éblouissante, je suis obligé de la regarder, de la fixer, tout tourne, je me mets à tomber, pris de vertige, les membres écartelés, mon corps ne pèse plus, entraîné par la ronde, fuyant vers cette lumière qui est au centre de tout, de plus en plus vite, et je me retrouve ici. (pause) Que... Que m'est-il arrivé ?

ELLE :          Tu es mort.

LUI :             Mais enfin, qui êtes-vous ?

ELLE :          (avance et se montre) Regarde ! (cris et panique de LUI)

ELLE :          (rires) Tu ne t'imaginais pas qu'un mort puisse ressembler à ça !

LUI :             Mais vous êtes atroce. Je veux dire c'est atroce.

ELLE :          Ne trouves-tu pas ta voix étrange ?

LUI :             (un temps) C’est… c'est vrai... ce n'est pas ma voix. J'ai… quatre-vingt-deux ans. Cette voix est… si… bizarre, je parle comme un homme mûr, comme si j'avais rajeuni.

ELLE :          En quelque sorte, en fait, tu n'as pas d'âge.

LUI :             Comment cela ?

ELLE :          Les morts n'ont pas d'âge.

LUI :             Que voulez-vous dire ?

ELLE :          Que tu es mort, comprends-tu ? Tu es mort !

LUI :             Comment un mort peut-il parler ?

ELLE :          Regarde-toi.

LUI :             (complètement paniqué, cris) Qu'est-ce que c'est que ça ?

ELLE :          Toi !

LUI :             Moi ? Mais je suis horrible.

ELLE :          Eh oui, la beauté est un privilège du corps. Et encore, ça dépend. À la longue, je me trouve plus belle que certaines jeunes femmes.

LUI :             Mais, je ne comprends pas, je n'ai pas ma voix, je ne vois pas mon reflet habituel et pourtant je suis… moi.

ELLE :          Une vie de plus ne semble pas t'avoir apporté un surcroît notable d'intelligence. Puisque tu es mort, tu n'as plus de corps. Tu es juste une âme. Une âme qui va devoir attendre.

LUI :             Attendre quoi ?

ELLE :          La réincarnation.

LUI :             Mais je n'y crois pas à ces conneries.

ELLE :          Pourtant, c'est vrai.

LUI :             Allons soyons sérieux, c'est une farce très bien montée, à base d'hologrammes, d'images de synthèse, d'analyseurs de voix et je ne sais pas moi... Quelqu'un aura trouvé le moyen de me faire avaler une de ces nouvelles substances prisées par les jeunes aux effets encore méconnus. (il rit de bon cœur) Ah, le progrès ! C'est incroyable ce que l'on peut faire avaler aux gens de nos jours.

ELLE :          Touche-toi !

LUI :             (se palpant) Mais merde, c'est tout mou.

ELLE :          (très suave) Normal, nous sommes immatériels.

LUI :             Mais alors, j’suis vraiment mort.

ELLE :          Ben oui, mon vieux.

LUI :             (très triste) Plus jamais de mousse au chocolat ?

ELLE :          Non, plus jamais.

LUI :             Plus jamais de Châteauneuf-du-Pape ?

ELLE :          Eh non.

LUI :             Plus jamais de grasse matinée ?

ELLE :          Ooof...

LUI :             Et... et plus jamais de soleil ?

ELLE :          Si si, il ne faut pas exagérer.

LUI :             Et… le ciné… porno ?

ELLE :          Le cinéma pornographique tu y auras droit, mais je te le déconseille.

LUI :             Dites, vous n'allez pas me faire une crise puritaine quand même ?

ELLE :          Je parle pour toi.

LUI :             Moi, je parle en connaissance de cause. Un film à caractère X de temps en temps n'a que des répercussions positives sur la psychologie de l'individu.

ELLE :          À condition qu'il puisse y avoir une mise en pratique après.

LUI :             Oh, je ne suis pas un saint, je ne le nie pas.

ELLE :          Justement, pour la copulation, ou plutôt pour l'attouchement de tes parties génitales, seule activité sexuelle qui devait te rester à ton âge, il te faudra patienter.

LUI :             Mais, le sexe sous toutes ses formes est un facteur d'équilibre.

ELLE :          Eh bien il va falloir que tu apprennes à t’équilibrer autrement.

LUI :             Quoi ? Et ma libido ?

ELLE :          Il faudra la faire taire. Pas de sexe ici.

LUI :             Comment ça !?

ELLE :          Pour ça tu vas devoir patienter.

LUI :             Pourquoi ?

ELLE :          Pour te purifier avant ta réincarnation.

LUI :             (à part) C'est désespérant ces gens qui se laissent aller au puritanisme... Enfin, de quoi causez-vous précisément ?

ELLE :          Regarde-toi (il le fait) et regarde-moi (idem), tu ne trouves pas qu'il y a une petite différence.

LUI :             Le nier serait faire preuve d'un indéniable manque de clairvoyance... Vous avez fait un stage dans une blanchisserie ?

ELLE :          Moi, il m’a fallu douze ans pour atteindre ce degré de pureté.

LUI :             Douze ans, mais c'est affreux !

ELLE :          Bôh, pas tant que ça. Et puis je n'ai pas conscience du temps qui passe.

LUI :             Ah, alors...

ELLE :          Je t'attendais.

LUI :             Comment ça, vous m'attendiez !?

ELLE :          Oui, je t'attendais et tu ne pouvais que revenir.

LUI :             Je nage en pleine science-fiction.

ELLE :          A chaque fois, c'est la même chose.

LUI :             A chaque fois ?

ELLE :          On dirait que tu le fais exprès, il te faut tout un temps pour comprendre.

LUI :             Vous voulez dire que vous m'avez déjà attendu douze ans ?

ELLE :          Tu peux me tutoyer, tu sais. Du temps de ton vivant, tu ne devais pas faire autant d'efforts à en croire ton apparence.

LUI :             Je suis la courtoisie même.

ELLE :          Tu l'as peut-être été, mais dans une autre vie.

LUI :             Et alors, si je puis me permettre, TU m'as déjà attendu à d'autres reprises.

ELLE :          Oui et non, la dernière fois c'est toi qui as dû attendre dix-sept ans, un coup dur, tu n'as pas eu de chance.

LUI :             Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

ELLE :          Mais avant, j'ai dû t'attendre neuf ans.

LUI :             Je ne comprends rien.

ELLE :          Ça te reviendra petit à petit.

LUI :             Quoi donc ?

ELLE :          Ta conscience ! Pour l'instant, tu es une âme sans conscience ; tu n'as même pas conscience d'être une âme. (rires)

LUI :             Suis-je amnésique ? Ai-je eu un accident ?

ELLE :          Ça, on peut le dire. La mort est toujours un accident de parcours.

LUI :             J'y suis… un accident effroyable !

ELLE :          Raconte donc, que s'est-il passé ?

LUI :             Ça a été terrible.

ELLE :          Vraiment ?

LUI :             Juste avant le tunnel, la locomotive a déraillé. La catastrophe ferroviaire du siècle !

ELLE :          Oh lala.

LUI :             Des éclats projetés partout, le train complet pulvérisé, broyé.

ELLE :          Non !

LUI :             Des débris jusqu'à un mètre vingt.

ELLE :          Pardon ?

LUI :             Le premier accident de ma carrière ! Mon cœur n’a pas résisté...

ELLE :          Pour le coup, c'est moi qui ne comprends pas tout. Un petit détail m'échappe. Il s'agit sans doute d'une perturbation liée au changement d'état, mais, « un mètre vingt », ne t'emportes-tu pas quelque peu ?

LUI :             Oh, je n'ai pas pour habitude d'exagérer. Si j'ai dit « un mètre vingt », c'est que les débris ont bien volé à un mètre vingt de la voie ferrée.

ELLE :          Ah !... le choc sans doute, on ne meurt pas tous les jours.

LUI :             Toute ma vie vouée au chemin de fer, à piloter toutes les locomotives, de la Micheline au T.G.V., une conduite exemplaire, jamais d'écart. Il faut dire que professionnellement je ne suis jamais sorti du...

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