Un couple un peu bidochon dans le petit salon d’un appartement glauque. Un canapé crado et une table basse encombrée de vaisselle sale.
Gérard – Ils ne viendront pas.
Josiane semble écouter.
Josiane – Je n’avais jamais remarqué qu’on entendait le métro, d’ici. Tu avais remarqué toi ?
Gérard – Ils ne viendront pas, je te dis !
Josiane – Peut-être qu’avant, il faisait moins de bruit… Quand il était moins vieux…
Gérard – Tu leur as bien donné l’adresse, au moins ?
Josiane – Ou alors c’est moi qui entends mieux en vieillissant… D’habitude, c’est plutôt le contraire…
Gérard (plus fort) – Est-ce que tu leur as donné l’adresse ?
Josiane – Non mais ça ne va pas de crier comme ça, je ne suis pas sourde !
Gérard – Le métro…
Josiane – Oui, je leur ai noté l’adresse. Sur la nappe…
Gérard – Sur la nappe ?
Josiane – Un bout de nappe en papier ! Pour nous aussi, c’est la crise… Tu crois qu’on a encore les moyens de se payer des restos avec des nappes en tissu ?
Gérard – Ou alors, ils ont perdu l’adresse… Le bout de nappe est resté dans une poche, et il est passé à la machine à laver. Ça arrive souvent…
Josiane – Ah oui ? Et comment tu sais ça, toi ? Tu t’en sers souvent de la machine à laver ?
Gérard – Un bout de nappe, ça se perd très facilement.
Josiane tend à nouveau l’oreille.
Josiane – Encore un métro… Peut-être qu’ils sont dedans…
Gérard – On devrait se faire des cartes de visites…
Josiane – Des cartes de visite ?
Gérard – Maintenant, sur internet, pour quelques euros, tu as une centaine de cartes de visite.
Josiane – Qu’est-ce qu’on pourrait bien foutre avec cent cartes de visite ?
Gérard – C’est toujours mieux qu’un bout de nappe en papier…
Josiane – Et à qui on les donnerait tes centaines de cartes de visite ?
Gérard – Je ne sais pas, moi… Aux gens qu’on rencontre…
Josiane – Aux gens qu’on rencontre ? On ne rencontre jamais personne !
Gérard – Ben si, la preuve…
Josiane – Pour nous, une carte de visite tous les dix ans, ça suffirait largement…
Gérard – Ouais ben désolé, les cartes de visites, ça ne se commande pas à l’unité. C’est au minimum une centaine.
Josiane – Enfin… Tu l’as dit toi-même, ils ne viendront pas…
Gérard – Si on leur avait donné une carte de visite au lieu d’un bout de nappe en papier tout graisseux, ils seraient peut-être venus…
Josiane – Ils seraient venus ? Parce qu’on leur aurait donné une carte de visite ?
Gérard – Parce que ce putain de bout de nappe ne serait pas passé à la machine ! Voilà pourquoi ! Une carte de visite, ça se perd moins facilement. C’est cartonné ! Et si jamais ça passe à la machine, avec un peu de chance, ça peut encore rester à peu près lisible.
Josiane – Tu as raison, on va se faire faire des cartes de visite waterproof, lavables en machine. Essaie donc voir de trouver ça sur internet.
Gérard – Bon, de toute façon, ils ne viendront pas…
Josiane – En même temps, il n’est que neuf heures.
Gérard – On avait dit huit heures et demie.
Josiane – « Huit heures et demie – neuf heures », il avait dit ! Je m’en souviens très bien, parce que tu lui avais demandé « huit heures et demie ou neuf heures » ?
Gérard – Et qu’est-ce qu’il avait répondu ?
Josiane – Je crois qu’il a préféré prendre ça pour une blague…
Gérard – En tout cas, il est neuf heures. On a dépassé le haut de la fourchette, et ils ne sont pas là.
Josiane – Le haut de la fourchette… Heureusement qu’en plus, tu ne les as pas invités à bouffer…
Gérard – Ah parce que maintenant, c’est moi qui les ai invités ?
Josiane – Ce n’est pas toi qui les as invités ?
Gérard – J’ai dit que ce serait sympa de se revoir un de ces soirs pour prendre l’apéro… Je n’ai pas dit quel soir ! C’est toi qui aussitôt as proposé une date…
Josiane – Tu ne voulais pas qu’ils viennent ?
Gérard – Si mais…
Josiane – Alors pourquoi tu les as invités pour l’apéro ? Tu les invites, il fallait bien fixer une date ! On aurait eu l’air de quoi, sinon ?
Gérard – J’ai dit ça comme ça, pour être poli.
Josiane – Pour être poli ? Gégé, là, tu commences à m’inquiéter… Tu es sûr que ça va ?
Gérard – Comme on avait un peu sympathisé... Je ne pensais pas qu’ils viendraient, moi…
Josiane – Ben ça tombe bien, tu vois, ils ne sont pas là… D’ailleurs, entre nous, ce n’est pas du tout notre genre, ces gens-là… Je ne sais pas ce qui t’as pris de les inviter à la maison…
Gérard – Ah oui ? Et c’est quoi, notre genre ?
Josiane – Le genre qui n’a pas de carte de visite, parce qu’on n’a rien à mettre dessus ! Voilà ce que c’est, notre genre. Non mais je te demande un peu. Qu’est-ce que tu pourrais bien marquer, sur ta carte de visite ?
Gérard – Quand même, ils auraient pu passer un coup de fil pour se décommander… Ça se fait, non ? Ou alors ils ont aussi perdu notre numéro de téléphone… Tu leur avais donné, notre numéro de téléphone ?
Josiane – Mais oui, ne t’inquiète pas. Je l’ai noté sur ce bout de nappe en papier. Tu sais ? Celui qu’ils ont mis à la machine avec leur petit linge sale.
On sonne à la porte.
Josiane – Ah… La machine était peut-être en panne.
Gérard reste figé.
Gérard – Merde, les voilà, dis donc…
Josiane – Quand on invite des gens, c’est le risque. Ou alors, il ne faut pas les inviter.
Gérard – Bon ben va voir ! C’est peut-être une erreur…
Josiane lance à Gérard un regard furibard et va ouvrir.
Josiane – Ah bonjour Charles !
Charles (off) – Bonjour Josiane ! Mais vous avez l’air surprise de nous voir !
Dorothée (off) – On n’avait pas dit jeudi vers neuf heures ?
Josiane (off) – Si, si… On avait dit huit heures et demie – neuf heures. Mais comme il est neuf heures deux, Gérard pensait que vous ne viendriez plus…
Charles (off) – Ah, ah, ah ! Elle est bonne celle-là !
Josiane (off) – Entrez donc… Gérard ! Ce n’est pas une erreur ! C’est Charles ! Avec sa femme…
Entrent Charles et Dorothée, au look plus classe moyenne que leurs hôtes. Ils se serrent la main.
Gérard – Bonjour,...