Et si on vous disait qu’on l’a pas fait exprès ?

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Prenez un architecte. Affublez-le d’une maîtresse. Incrustez-y des parents. Ajoutez l’explosion de ses bureaux suite à une distraction de sa maîtresse. Faites venir son épouse chez sa maîtresse. Inventez une prise d’otages. Menacez de les abattre sans sommation. Et vous aurez une hilarante comédie sans même le faire exprès…

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ACTE 1

 

Au lever du rideau, Solange ouvre une enveloppe et en sort un billet de loterie.

Solange (stupéfaite et furieuse) - Non, mais c’est pas vrai ! Elle se fiche de moi ! (Elle appelle.) Claire ! (Un petit temps. Puis elle appelle avec beaucoup plus d’insistance.) Claire !

Claire (off, depuis sa chambre, sur un ton très zen) - Solange, c’est toi qui m’appelles ?

Solange (agacée) - Et qui veux-tu que ce soit ? Le pape, peut-être ?

Claire (off) - Non, car le pape est mort et un nouveau pape est appelé à régner.

Solange - Benoît ! Pas « Araignée », grande cruche !

Claire (off, sur un ton très inspiré) - Ouh là ! Je te reconnais bien : il n’y a que toi pour être aussi amicale. Mais en fait, je savais depuis longtemps que c’était toi, car j’ai senti ta présence grâce à la phénoménale puissance de mes chakras. (Admirative.) C’est extraordinaire : alors que, pourtant, tu étais dans l’autre pièce, je t’ai vue très distinctement. Je t’ai sentie venir vers moi…

Solange - Est-ce que tu insinues par là que je ne sens pas bon, peut-être ?

Claire (off) - Non, car ton parfum est intérieur…

Solange (à elle-même) - Un parfum intérieur ? C’est nouveau, ça ? Je me demande par où on peut le sentir, celui-là…

Claire (off) - En fait, ce sont mes chakras qui m’ont dit que tu étais là !

Solange (au public) - Ça y est, elle me fait la danse des chakras, là ! (Elle mime et ajoute.) C’est le pied ! (A Claire, très autoritaire.) Est-ce que tes chakras pourraient aussi dire à tes fesses de se ramener jusqu’ici ?

Claire (off) - Seulement mes fesses ? Mais pour quoi faire ? Tu veux parler à mes fesses ? Ma tête est malade ?

Solange (explosant) - Ouh ! (Elle est sur le point d’aller l’étrangler lorsque, dans un effort surhumain, elle se maîtrise.) Ramène-toi, je te dis, ou je fais un malheur, espèce d’illuminée !

Claire entre, très calme, très zen et ingénue.

Claire - Tu comprends maintenant pourquoi je m’appelle Claire…

Solange (au public) - Et c’est comme ça depuis deux ans ! (A Claire.) Tu peux me dire ce que c’est, ça ?

Claire - Un billet de loterie, ma chérie. Tu ne connais pas le loto  ?

Solange - Si, mais il est trop tard pour jouer au loto.

Claire - Au loto  ?

Solange (agacée) - Oui, parce que avec toi, c’est pas au « lo » tôt qu’on joue, mais plutôt au « lo » tard !

Claire - Au « lo » tard ?

Solange - Oui ! Lothar… (Fort.) L’ouragan !

Claire - Ah ?… Mais c’est pas au « lo » qu’il faut jouer !

Solange - Paolo ? C’est qui, celui-là ?

Claire - Non, je dis : jouer au loto , pas au « lo ».

Solange (agacée) - Claire ! Coucou ! Moi, je m’appelle Solange, pas Paolo !

Claire (soudain exubérante) - Tu es papa ? C’est formidable ! Tu m’avais caché ça ! Viens que je t’embrasse ! (Elle l’embrasse. Puis, réalisant.) Mais comment tu as fait pour être papa, toi ?

Solange - Mais toi tu me fous les boules ! (Elle a un geste significatif au niveau de son propre cou, indiquant clairement son agacement.)

Claire - Ça doit être grâce à ça, alors.

Solange (coupant court) - Tu vois cette enveloppe ?

Claire (émerveillée) - Oui. Tu vas me faire un tour de magie ?

Solange - C’est toi qui vas m’en faire un ! Et que ça saute !

Claire - Ah non ! Je ne veux pas être papa !

Solange (hors d’elle) - Claire ! Cesse un peu de faire l’idiote et écoute-moi ! Dans cette enveloppe, il devait y avoir ta part du loyer. Je te rappelle que nous sommes colocataires de cet appartement. Et « colocataires » signifie que nous sommes deux à payer le loyer.

Claire - C’est pourquoi j’y ai mis ce billet de loterie.

Solange - Tu te fous de moi ? Et en plus, tu as vu les numéros que tu as pris ? Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept !

Claire - Oui : sept… (Comme une révélation.)… comme les sept chakras ! Ce sont forcément les numéros gagnants…

Solange - Mais je rêve, là ! Tu vas me faire le plaisir de payer ta part et avec autre chose que des chakras, c’est compris ?

Claire - Ce que tu peux être matérialiste, toi ! Je suis triste de voir à quel point tu dépenses ton énergie pour ces futilités si matérielles. Mais rassure-toi : j’ai justement des clients qui vont arriver d’un instant à l’autre pour une thérapie de couple.

Solange - Des clients ? Tu as des clients, toi ? C’est bien la première fois !

Claire - Oui, et ils ont même pris rendez-vous.

Solange - Ah bon ? Et comment ils ont pris rendez-vous ? Tu n’as même pas de téléphone !

Claire (catégorique) - Bien sûr que non ! C’est contraire à mes convictions !

Solange (se moquant) - Ah oui ! C’est vrai : toi tu n’as pas de téléphone, mais tu as des convictions… Ça doit être quelque chose de téléphoner au moyen de convictions…

Claire (complètement illuminée, s’enflammant) - C’est ça, moque-toi ! Mais toutes ces ondes qui perturbent les forces, les énergies qui sont en nous, c’est épouvantable ! Elles bouleversent notre ordre interne. Elles détraquent notre personnalité intime. Elles aliènent notre être intrinsèque.

Un petit temps durant lequel Solange prend conscience de l’étendue des dégâts.

Solange (à Claire) - Voilà… (Au public.) Et moi, en attendant, j’ai Alien tout court et avec les insectes, en plus… Alors là, c’est la totale !

Claire - C’est pour ça qu’il y a toujours plus de monde qui est malade.

Solange (après un temps, d’un air faussement compatissant) - C’est terrifiant ! Et comment ces gens peuvent-ils s’adresser à toi pour se faire soigner puisque tu n’as pas de téléphone ?

Claire (toujours dans son trip) - Ils n’ont pas besoin de téléphone : ce sont leurs chakras qui m’appellent. Ils m’envoient des S.O.S. ! (Puis elle « s’envole » complètement.) Je les sens, je les entends. Ils sont lancés partout, un peu comme des bouteilles à la mer. Et tous les cris, les S.O.S. partent dans les airs, dans l’eau laissent une trace dont les écumes font la beauté. Pris dans leur vaisseau de verre, les messages luttent mais les vagues les ramènent en pierres d’étoiles sur les rochers…

Un petit temps. Solange est atterrée par les propos de Claire.

Solange - Oui… Mais j’ai vaguement l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part…

Claire - C’est parce que toi aussi tu ressens cette force, cette véritable force universelle.

Solange (rectifiant) - Universal, à mon avis. Je crois que ça doit être distribué par Universal Music…

Claire (toujours dans son trip) - Et moi, tu vois, je suis le rocher sur lequel les vagues ramènent tous ces gens désespérés.

Solange (pas très convaincue) - Ouais… Si je comprends bien, les gens viennent s’éclater sur toi, quoi.

Claire (comme une libération) - Exactement !

Solange (avec beaucoup d’ironie) - Tiens, c’est étonnant, ça. J’aurais pu éventuellement imaginer qu’une femme qui reçoit des gens chez elle pour qu’on s’éclate dessus puisse être une sorte de… thérapeute. Mais en tout cas pas une thérapeute… de couples… Alors, ça sûrement pas !

Claire - Décidément, tu ne comprends rien, toi !

Solange - Et tu as rendez-vous à quelle heure avec ces gens ?

Claire - Je ne sais pas. Mais j’ai déjà entendu leurs appels. Et maintenant, je les guide jusque vers moi.

Solange (n’y croyant plus du tout) - Ah ! d’accord ! Bon, ben je mets une croix sur ton loyer de ce mois et une signature de plus sur mon chéquier à moi.

Claire - Je vois bien que tu ne me crois pas…

Solange (extrêmement ironique) - Oh ! si ! J’ai même une entière confiance en toi. (Au public, en montrant le billet de loterie.) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept !

Claire (soudain, criant) - Ah !!!

Solange (surprise, criant aussi) - Ah !!! (Elle se reprend.) Ça ne va pas de crier comme ça ? Tu m’as fait une de ces peurs !

Claire - Excuse-moi, c’est parce qu’ils vont arriver !

Solange - Qui ça ?

Claire - Ben, mes clients !

Solange (après un temps très court) - Ah oui ! Bien sûr ! (La jugeant malade.) Et surtout n’oublie pas de bien te couvrir, hein…

Claire - Pourquoi ?

Solange - Parce que avec le genre d’activités que tu as, l’histoire du rocher sur lequel on s’éclate… il vaut mieux que tu sortes couverte…

Claire - Mais je ne sors pas, moi ! C’est eux qui entrent.

Solange (amusée) - Oui, en principe…

Claire - Ma thérapie ne peut se mettre en branle que s’ils sont dedans.

Solange (toujours amusée) - Oui, bon, là on s’enfonce. On va s’arrêter là.

Claire - Mais ne t’en fais pas : je ferai bien attention. Tu sais, tu es une mère pour moi.

Solange - Après le père, voilà la mère qui débarque… Ouais… (Elle se prépare à partir et, soudain, elle a un petit doute.) Mais si tes fameux clients arrivent quand même, je te prierais de les recevoir chez toi. Parce que je risque de ne pas rentrer seule, ce soir…

Claire - Quoi ?

Solange - C’est-à-dire que moi aussi j’ai le droit de faire ma thérapie de couple…

Claire (pas du tout convaincue) - Avec ton patron ?

Solange - Ben quoi ? Il est très bien, mon patron.

Claire (toujours pas convaincue) - Oh oui…

Solange (avec force) - Ecoute, Claire. Si toi tu as besoin de faire le rocher pour t’éclater, c’est ton problème. Mais moi, j’ai besoin d’autre chose pour m’éclater, figure-toi.

Claire (simplement) - Bien sûr. C’est pourquoi, en tant que secrétaire d’un bureau d’architecte, tu as décidé de t’éclater avec ton patron… Oui… (Très ironique.) Pour quelqu’un qui a besoin « d’autre chose » pour s’éclater, tu as vraiment cherché très loin…

Solange - Je m’éclate comme je veux. Et puis, c’est un homme très bien, très gentil, très affectueux et très…

Claire - … Marié !

Solange (agacée) - Oui, il est marié ! Et alors ?

Claire - Alors rien. (Très ironique.) Je disais ça… juste pour mémoire…

Solange - C’est sympa, merci ! Mais ce soir, il s’est arrangé pour passer ici. Alors je ne voudrais pas que tu viennes tout gâcher avec tes chakras et surtout tes rappels de mémoire. C’est compris ? (Après un temps très court pour une éventuelle réponse qui ne sera que juste esquissée par Claire.) Alors si ça ne te fait rien, je vais bosser, moi, pour payer ton loyer et le mien. Et arrange-toi comme tu voudras, mais je ne veux personne ici, dans ma chambre, quand je reviendrai avec Pierre.

Claire - Ah bon ! Il s’appelle Pierre, en plus ? Finalement, c’est comme un rocher… mais en plus petit…

Solange (sur le pas de la porte d’entrée) - Ça va, hein !

Solange sort.

Claire (après un soupir d’attendrissement) - Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que son histoire ne va pas tourner comme elle le voudrait. Pauvre Solange… Elle vit vraiment trop dans ses rêves, la pauvre petite… (Elle se remet à son affaire.) Bon, c’est pas tout ça ! Où sont mes futurs clients ? (Elle se met dans la position du lotus et ferme les yeux.) Ah ! les voilà ! (Puis, avec une voix très familière.) Coucou ! Je suis là… (Un peu contrariée.) Non, là… (Amusée.) Non, voyons, ça c’est l’appartement du premier ! Il faut monter encore deux étages… Ce que vous pouvez être distraits, vous, alors… Tiens, là, c’est Solange qui descend. Dites-lui bonjour, ça lui fera plaisir. (Un petit temps durant lequel elle mime avec la tête des salutations.) Voilà. Encore un petit étage et vous y êtes. (Un petit temps.) Allons, allons, pressons le pas. Voilà… (Un petit temps.) C’est cette porte. Voilà, n’hésitez pas : frappez. (Elle se lève pour aller accueillir ses hôtes. Mais comme on ne frappe pas à la porte, elle esquisse un mouvement de la main qui devrait précéder les coups tant attendus.) Frappez ! (Il ne se passe rien. Elle s’énerve un peu.) J’ai dit : « frappez » ! (Toujours rien. Elle s’énerve vraiment.) Mais frappez, bon sang ! (Toujours rien.) Mais enfin, qu’est-ce que vous foutez ? Vous allez frapper à cette putain de porte ou il faut que je le fasse moi-même ? (On sonne. Elle est complètement interloquée.) Mais qu’est-ce que c’est que ça ? (Un petit temps. On sonne à nouveau.) Oui, ça va, j’arrive ! (Au public.) On n’est pas aux pièces, non ? (A elle-même.) C’est vrai, quoi ! (Elle ouvre la porte. Hildegarde et Jean apparaissent.) Ah ! c’est vous ! Je vous attendais. Mais pourquoi n’avez-vous pas frappé ?

Hildegarde (hautaine et distante) - Nous n’avons pas frappé parce qu’il y a une sonnette, madame.

Claire (stupéfaite) - Ah ?… Il y a une sonnette ? (Elle va voir et revient.) Tiens, oui ! Je ne l’avais jamais vue. (Elle s’explique.) C’est normal que je ne l’aie jamais vue, parce que c’est très rare que je sonne avant de rentrer chez moi. Et puis, une sonnette, ça ne se voit pas, ça s’entend : dring ! (Elle rit.)

Jean (riant aussi) - Oui… ou « ding dong » !

Hildegarde foudroie Jean du regard. Jean et Claire, impressionnés, cessent de rire. Un silence. Jean baisse la tête, comme un enfant qu’on a puni. Claire, pour détendre l’atmosphère, esquisse un nouveau rire, mais est aussitôt foudroyé du regard par Hildegarde. Claire baisse aussi la tête,...

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