Hors Antenne

Genres :
Thèmes : · ·
Distribution :
Durée :

François est un homme de gauche d’une soixantaine d’années, un retraité désabusé. Un laïcard et un républicain anéanti par l’effondrement du PS qui l’a forcé à voter et élire le président Macron. Depuis, c’est un homme sans conviction qui se branche sur les chaînes d’info en continu qu’il regarde passivement, comme un zombie. Il développe peu à peu une fascination pour l’émission polémique et réac de Fabien Traut sur CFM dont il ne rate aucune diffusion, aménageant son emploi du temps en fonction. Un jour, il enlève et séquestre Fabien Traut chez lui pour le comprendre. Peut-être même le convertir.

🔥 Ajouter aux favoris

Soyez le premier à donner votre avis !

Connectez-vous pour laisser un avis !

CHRISTOPHE NARBONNE

HORS ANTENNE

-Pièce de théâtre-

 

 

HORS ANTENNE

François est un homme de gauche d’une soixantaine d’années, un retraité désabusé. Un laïcard et un républicain anéanti par l’effondrement du PS qui l’a forcé à voter et élire le président Macron. Depuis, c’est un homme sans conviction qui se branche sur les chaînes d’info en continu qu’il regarde passivement, comme un zombie. Il développe peu à peu une fascination pour l’émission polémique et réac de Fabien Traut sur CFM dont il ne rate aucune diffusion, aménageant son emploi du temps en fonction. Un jour, il enlève et séquestre Fabien Traut chez lui pour le comprendre. Peut-être même le convertir.

PERSONNAGES

François Guelt, haut fonctionnaire retraité

Fabien Traut, animateur de télévision

DÉCORS

Un appartement

Un plateau de télévision

Christophe Narbonne : narbonnechristophe92@gmail.com

                                      06 63 78 41 90

ACTE I

 

La scène montre une table joliment dressée en plein milieu. Des bouchées sur de belles assiettes jalonnent le chemin de table, une bouteille de vin rouge est ouverte, un vase avec des anémones complète le tableau. A gauche, un coin salon avec canapé, table basse et téléviseur. A droite, un porte-manteau et un guéridon -près de l’entrée. Au fond, en face, une porte qui donne sur un espace invisible -la cuisine. Un homme de profil se tient devant la porte d’entrée.

FRANÇOIS GUELT

Au revoir. Saluez monsieur Tanzy de ma part.

SERVEUR

(voix off)

Je n’y manquerai pas. Veillez à bien suivre les consignes que je vous ai laissées. Bonne soirée.

FRANÇOIS

Parfait. Merci.

La porte claque. François Guelt se dirige vers le centre de la scène en sifflotant. C’est un bel homme d’une petite soixantaine d’années, pull jacquard, pantalon en flanelle gris. Il fait mine d’arranger, ici une serviette, là un verre.

FRANÇOIS

(il regarde sa montre et grommelle)

Il était temps qu’il finisse le zèbre... Bon, cinq minutes de retard. Ça va encore. J’espère que ce n’est pas le genre...

Une sonnerie retentit, qui fait sursauter François Guelt. Excité, il court vers l’interphone, situé près de la porte d’entrée, puis attend dix secondes.

FRANÇOIS

(artificiel)

Bonsoir, qui est-ce ?

FABIEN TRAUT

(voix off numérisée, neutre)

Fabien Traut.

FRANÇOIS

Je vous ouvre. Troisième étage.

Il se précipite sans réfléchir vers la cuisine de laquelle il ressort avec des bouchées froides joliment disposées dans quatre ramequins en porcelaine de Chine qu’il transporte avec délicatesse pour les placer sur le chemin de table. Une sonnerie retentit. Il se dirige vers la porte d’entrée qu’il ouvre avec la détermination d’un homme prêt à commettre un acte fou, dans un état second.

FRANÇOIS

(ton chaleureux)

Bonsoir Fabien. Je suis tellement content de vous rencontrer. Donnez-moi votre manteau que je vous débarrasse.

Pas de réponse. La porte se referme. François Guelt revient au milieu de la scène avec Fabien Traut, qui fait grise mine. Il est élégamment vêtu d’un costume trois-pièces dont il a le secret.

FRANÇOIS

(suave)

Entrez, je vous en prie.

FABIEN

(désagréable, jette un œil partout)

Où sont les invités ?

FRANÇOIS

(se raclant la gorge)

Hmm. Ils ne devraient pas tarder, vous...

FABIEN

(coupant)

Vous mentez. La table est mise pour deux.

FRANÇOIS

Plaît-il ?

FABIEN

(soupçonneux et sec)

La table est mise pour deux. Vous mentez. Depuis le début. J’aurais dû m’en douter, votre invitation n’était pas très orthodoxe. Quel idiot.

Fabien Traut a le visage sévère de l’homme conscient d’avoir été dupé. François Guelt ne se démonte pas.

FRANÇOIS

J’ai pensé que, finalement, nous serions mieux tous les deux. Seuls.

FABIEN

(à cran)

Parce que vous estimiez que j’avais du temps à perdre ?

FRANÇOIS

Seriez-vous venu si vous aviez su qu’il n’y avait pas de raout mondain ? Si je ne vous avais pas appâté avec des noms de la politique, des arts et des médias ? Soyez franc.

FABIEN

(toujours froid)

Bien sûr que non. Et vous le saviez.

FRANÇOIS

J’ai parié, sans trop prendre de risques, sur votre vanité.

FABIEN

Pourquoi vous en priver ?

FRANÇOIS

N’est-ce pas ?

FABIEN

Vous ne connaissez évidemment pas Alain Minc.

FRANÇOIS

(sursautant imperceptiblement)

Pas personnellement, mais nous nous sommes déjà croisés.

FABIEN

Je vois.  Si seulement j’avais vérifié, vous paraissiez tellement... crédible. Ce n’est donc pas par lui que vous avez eu mon numéro ?

FRANÇOIS

D’après vous ?

Fabien Traut se gratte le menton.

FABIEN

Mais pourquoi diable vouliez-vous que nous fussions seuls ?

FRANÇOIS

Pour avoir le temps de vous convaincre.

FABIEN

Me convaincre ? De quoi ?

FRANÇOIS

De collaborer à votre émission.

Fabien Traut fixe François Guelt sans un mot. On dirait qu’il voudrait entrer dans sa tête.

FABIEN

Dois-je m’inquiéter ?

FRANÇOIS

C’est-à-dire ?

FABIEN

Je me répète : dois-je m’inquiéter ?

FRANÇOIS

Comment ? Vous pensez que... Enfin, Fabien, je ne suis pas un criminel ni un fou ! C’est ainsi que vous me voyez ?

FABIEN

Mettez-vous un peu à ma place. Votre comportement n’est pas franchement rationnel.

FRANÇOIS

J’ai bien conscience de l’étrangeté de la situation mais de là à tirer des conclusions pareilles. Entre hommes du monde...

FABIEN

Me voilà rassuré. Il est maintenant temps de cesser cette comédie.

Fabien Traut se tourne brusquement et prend la direction de la porte d’entrée, laissant François Guelt, momentanément interdit.

FRANÇOIS

(implorant)

Restez, je vous en supplie ! J’ai commandé chez Lenôtre. Au moins, vous mangerez bien. Et puis, de toute façon, vous aviez réservé votre soirée, non ? Il n’y a rien qui vous attende chez vous ?

Fabien marque un temps d’arrêt et se retourne.

FABIEN

Des livres, ma femme, mes filles... J’ai une vie, qu’est-ce que vous croyez ? De votre côté, j’imagine que...

Fabien Traut conclut sa phrase sans un mot. Sa façon d’englober la pièce du regard, la bouche dépitée, les yeux écarquillés, les bras écartés, paumes des mains vers le haut, expriment clairement sa pensée et son mépris.

 

FRANÇOIS

(abattu)

Ce n’est pas très gentil.

FABIEN

Vous ne manquez pas d’air !

FRANÇOIS

(s’agenouillant, les mains en prière)

Je vous en conjure, restez ! S’il vous plaît ! Mon honneur, ma vie... Tout est fichu.

La mine abattue de François Guelt, qui fait soudainement son âge, paraît ébranler Fabien Traut qui réfléchit plusieurs secondes.

FABIEN

Après tout...  Maintenant que je suis là.... Ma femme reçoit des amies à elles à qui je n’ai aucunement envie de faire la conversation. Et puis, vous m’intriguez un peu, finalement. Tous les efforts que vous avez déployés, cette mise en scène absurde... J’ai l’impression que je ne vais pas m’ennuyer.

FRANÇOIS

(ne se tenant plus de joie, les bras tendus)

Cher ami !

FABIEN

(il opère un mouvement de recul)

Je reste mais, de grâce, évitons les effusions, monsieur Guelt !

 

FRANÇOIS

François, s’il vous plaît.

FABIEN

Nous ne sommes pas suffisamment intimes. Vous allez bientôt me demander de vous tutoyer à ce compte-là.

FRANÇOIS

Si jamais le courant passe entre nous...

Fabien Traut entre résolument dans la salle à manger et prend une chaise qu’il déplace vers l’arrière.

FABIEN

Je peux ?

FRANÇOIS

Bien sûr. Faites comme chez vous. Désirez-vous un apéritif ?

FABIEN

Je préférerais un verre de vin.

FRANÇOIS

Bien sûr. J’ai du Gigondas, cela vous conviendrait-il ?

FABIEN

Parfaitement.

François Guelt s’éclipse quelques secondes pour rapporter la carafe de vin. À son retour, Fabien Traut se trouve près de la fenêtre du salon.

 

FABIEN

Un grand appartement avec vue sur l’Île Saint-Louis, des beaux lambris, Lenôtre... Vous êtes un ancien haut fonctionnaire, m’avez-vous dit au téléphone ?

FRANÇOIS

J’ai été administrateur civil, oui, poste qui m’a valu de rédiger des projets de loi et des décrets au sein de différents ministères.

FABIEN

Impressionnant.

FRANÇOIS

(se gonflant d’orgueil)

Un parfait homme de l’ombre, de ceux qui font tourner la boutique de l’État avec toujours en tête, pour ma part, l’idée de progrès et d’avancée sociale.

FABIEN

Vous êtes de gauche, bien entendu ?

FRANÇOIS

Depuis toujours.

FABIEN

Intéressant.

Fabien Traut esquisse un sourire en balayant une nouvelle fois la pièce du regard. François Guelt remplit les verres. L’animateur se rassit à table et prend une bouchée froide. Un mini sandwich de rillette au saumon.

FABIEN

(la bouche pleine)

Exquis. Venons-en à l’objet caché de votre invitation. Si je comprends bien, vous êtes un fidèle de mon émission ?

FRANÇOIS

Disons que depuis que je suis à la retraite, il a bien fallu que je m’occupe pour tromper l’ennui. La télévision est devenue une alliée inattendue. Il faut savoir que je n’ai jamais été écran, à part celui de cinéma. Plasma, LCD, TNT, DVD, Blu-ray, ordinateurs portables, smartphones, très peu pour moi. J’en ai une consommation raisonnée. Vieux con un jour, vieux con toujours.

FABIEN

Ne vous surestimez pas.

FRANÇOIS

Pardon ?

FABIEN

C’était de l’humour.

FRANÇOIS

(ignorant la remarque)

J’ai donc découvert votre émission par hasard il y a quelques mois et je n’en ai pas raté pas une depuis.

FABIEN

Vous me flattez.

FRANÇOIS

Ne vous méprenez pas : c’est de la curiosité malsaine.

 

FABIEN

Malsaine ?

FRANÇOIS

Je suis trop franc, pardonnez-moi. Je ne sais pas mettre les formes.

FABIEN

Je ne peux pas vous en blâmer. Moi-même...

FRANÇOIS

(coupant)

J’étais sûr que vous me comprendriez !

FABIEN

À voir. Continuez.

FRANÇOIS

Rien ne me réjouit plus que de vous entendre répéter les mêmes fadaises à longueur d’antenne

FABIEN

(ne peut cacher sa stupéfaction)

Fadaises ? Vous avez une drôle de façon de vous vendre.

FRANÇOIS

Vous voyez bien ce que je veux dire ?

FABIEN

Non. Pas vraiment.

FRANÇOIS

Mais si, voyons ! Vous n’abordez que des sujets de société qui fâchent et polarisent un maximum. Votre périmètre de réflexion est par...

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Connectez-vous pour lire la fin de ce texte gratuitement.



error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut