Hôtel très particulier

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Une veuve d’ambassadeur désorientée par la mort de son mari qui la laisse dans une situation financière catastrophique veut par tous les moyens conserver l’hôtel particulier au bord du bois de Boulogne. Une bonne amie lui demande, pour recevoir son amant une fois par semaine, de lui prêter son hôtel particulier. Notre veuve accepte mais petit à petit la bonne amie transforme l’hôtel en maison de rendez-vous pour call-girls et messieurs aisés. La veuve de l’ambassadeur finit un jour par se faire du souci surtout quand on apprend que son frère est commissaire divisionnaire et que sa petite sœur qui vient lui rendre visite de temps en temps est entrée au couvent chez les sœurs dominicaines depuis une vingtaine d’années.

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TABLEAU 1

 

Quand le rideau se lève, le grand salon de l’hôtel particulier d’Isabelle de la Jonquière présente l’aspect désolant d’une fin de déménagement.

Des hommes enlèvent encore un meuble pendant qu’un huissier prend des notes. Il ne reste plus qu’un très joli secrétaire et une chaise.

Au mur, un tableau pend de travers et il traîne par terre un peu de fibre végétale.

On entend, venant du vestibule, des éclats de voix.

Isabelle - Voleurs ! Sales voleurs ! Vous n’avez pas honte ? Veuve ! Je suis veuve ! Lâches ! Salauds ! Fonctionnaires ! Ah non ! Je vous interdis de toucher à ce secrétaire ! C’est un souvenir ! Un souvenir de mon mari ! Non ! Non ! Non ! (Les deux déménageurs sortent en emportant le meuble et Isabelle est obligée de s’écarter pour ne pas être bousculée.) Ah ! elle est jolie la France ! Les veuves et les orphelins sont bien défendus, bravo ! Bravo ! Bravo ! (L’huissier sort. Furieuse, Isabelle donne un coup de pied dans un abat-jour qui traînait par terre. La porte de l’office s’ouvre et une jeune femme en imperméable traverse la pièce d’un pas décidé.) Zelda ! Non ! Zelda ! Vous ne partez pas ! Je vous jure que d’ici huit jours, je pourrai vous payer ! Zelda ! (Zelda va prendre deux valises dans un coin et, sans un mot ni un regard pour Isabelle, elle sort. Isabelle donne à nouveau un coup de pied dans l’abat-jour. Soudain, complètement découragée, elle se laisse choir sur l’unique chaise et enfouit son visage dans ses mains. On sonne. Une femme d’une cinquantaine d’années entre en s’appuyant sur deux cannes anglaises. Elle a le pied pris dans un énorme plâtre.)  Solange ! Tu es rentrée ? Mais…

Solange - C’est ma cheville ! À ma première descente… Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu déménages ?

Isabelle - J’ai juste vendu quelques meubles… On ne pouvait plus bouger, ici.

Solange - Tu appelles ça quelques meubles ?!

Isabelle - Je les avais achetés avec Jean-Édouard ; ils me rappelaient trop de souvenirs. Dis donc, pour ta cheville, c’est pas de chance.

Solange - Comme tu dis ! Pour une fois que mon ex m’offrait les sports d’hiver ! En plus, je m’étais arrangée pour descendre dans le même hôtel que Serge Dumoulin Bernier. Tu sais qu’il me fait un rentre-dedans à peine discret…

Isabelle - Le fils Bernier ?

Solange - Non, le père.

Isabelle - Le père ? Mais il est très âgé !

Solange - Ah ! tu ne l’as pas vu depuis son dernier lifting ! Il fait à peine soixante-dix ans. Ce qui m’inquiète, c’est que je l’ai laissé tout seul là-bas, et ce genre d’homme veuf, riche, généreux et amoureux, se fait de plus en plus rare.

Isabelle - Tout n’est peut-être pas perdu.

Solange - Avec ma cheville, j’en ai bien pour un mois.

Isabelle - Oui, et à cet âge-là ils sont pressés.

Solange - La vie devient de plus en plus dure, Isabelle.

Isabelle - À qui le dis-tu !

On sonne.

Un homme d’une soixantaine d’années et à l’air légèrement hors du temps entre.

C’est Paul du Plessis.

Paul - Bonsoir Isabelle. Il s’en passe des choses ! D’abord ce camion de déménagement, ensuite Solange avec ses cannes ! C’est grave ?

Solange - La cheville, non, mais c’est mon avenir qui me donne du souci.

Paul - Vous ne déménagez pas, Isabelle ?

Isabelle - Non, pas du tout ! J’ai vendu quelques meubles. Je vous raconterai plus tard. Paul, est-ce que nous pourrions remettre notre partie de dames à demain ? J’attends mon frère.

Paul - Bien sûr. Mais c’est dommage : je me sentais en pleine forme ce soir.

Solange - Dis-moi, Isabelle, ce n’est pas Zelda que j’ai vu partir avec deux valises ?

Isabelle - Je lui ai donné congé.

Paul - Elle va me manquer.

Solange - Veux-tu que j’essaie de trouver quelqu’un en parlant dans le quartier ?

Isabelle - Non, pas pour le moment. Et, à propos de parler, je préfèrerais que tu ne racontes pas que j’ai vendu des meubles.

Solange - Isabelle ! Tu me connais !

Isabelle - C’est pourquoi je te le demande.

Paul - Cette pièce vide me rappelle la vente de mon château. J’ai fait le tour une dernière fois de toutes les salles vides, je suis monté dans ma voiture… un dernier regard dans le rétroviseur et j’ai vu le château diminuer… diminuer pour doucement disparaître dans mon passé.

Solange - Brr… Vous n’êtes pas gai, ce soir, Paul, et en plus il fait froid ici.

Isabelle - Ma chaudière est en panne.

Solange - Je vais rentrer. Paul, voulez-vous m’aider à traverser l’avenue ? (À Isabelle.) Si tu veux en profiter pendant que c’est vide pour repeindre, je connais un décorateur génial. Et ils ont le culot d’appeler ça un plâtre de marche !

Ils se dirigent vers la porte du fond.

Paul - Doucement, Solange. Si je tombe, je risque de me casser quelque chose.

Solange - Vous ne m’avez pas demandé comment ça m’était arrivé.

Paul - C’est vrai ! Comment ça vous est arrivé ?

Solange - Il y avait du brouillard sur la piste.

Ils sortent.

Isabelle se laisse à nouveau choir sur sa chaise. On la sent remuer des pensées moroses.

Soudain, par la porte de l’office, passe la tête et la coiffe d’une sœur dominicaine. Isabelle l’aperçoit. Elle se lève.

Isabelle - Ma petite Hélène !

Sœur Hélène - Tu ne m’attendais pas ? Tu n’as pas reçu ma lettre ?

Isabelle - Je n’ouvre plus ma boîte aux lettres depuis deux mois. Elle est bourrée de factures. Mais pourquoi entres-tu toujours par le service ?

Sœur Hélène - J’ai toujours aimé les petites portes. Mais où sont tes meubles ?

Isabelle - Hélène, c’est affreux : on vient de me saisir !

Sœur Hélène - Tu as des ennuis d’argent ?

Isabelle - Oui. Depuis le décès de Jean-Édouard, ça n’a pas arrêté. C’est tout d’abord le Quai d’Orsay qui m’a supprimé tous les frais de fonctionnement et de représentation, la voiture, le chauffeur et ensuite m’est tombé dessus une avalanche de factures. J’ai dû vendre la maison de Dampierre ! Mal, d’ailleurs.

Sœur Hélène - Tu ne touches pas la retraite de Jean-Édouard ?

Isabelle - Oui, mais comme sa première femme en prend la moitié pour élever leur fils, il me reste juste de quoi payer le minimum. Mille trois cents euros à peine ! Tu pourrais vivre avec ça, toi ?

Sœur Hélène - Dans mon couvent, à Sainte-Pauline, nous vivons avec beaucoup moins.

Isabelle - Oui, forcément, mais vous, vous ne recevez jamais, et puis pour vous la mode ne change pas tous les ans. Hier, j’ai payé une paire de bottes trois cents euros ! On ne peut tout de même pas aller pieds nus ! (Le téléphone sonne. Elle sursaute et va se réfugier dans un coin.) Ça y est ! Ça recommence ! J’étais bien plus tranquille quand il était coupé. Hélène, sois gentille, réponds. Fais comme si tu étais Zelda. Je ne suis pas là.

Sœur Hélène - Mais, Isabelle, je ne sais pas imiter Zelda !

Isabelle - Imite qui tu veux, mais je t’en supplie !

Sœur Hélène - Espagnole, ça ira ? (Elle décroche l’appareil.) Cé dé la part dé qui ? (…) Lé director dé la Société Générale ! (Isabelle fait des grands signes désespérés pour dire qu’elle n’est pas là.) Non, monsieur, la madame elle é pas là. (…) Jé né sais pas. Au révoir. (Elle raccroche.) Tu dois de l’argent à ta banque ?

Isabelle a un geste qui en dit long. On sonne.

Isabelle sursaute. Un homme entre. Il est en pardessus et a l’air soucieux.

C’est Charles Joubert, le frère d’Isabelle et de sœur Hélène.

Charles - Ta porte est grande ouverte. Il fait un froid de canard ici. (À sœur Hélène.) Je ne savais pas que tu étais à Paris !

Sœur Hélène - Je suis venue me faire soigner les dents.

Isabelle (montrant le salon vide) - Charles ! Tu as vu ce qu’ils ont osé me faire ?

Charles - Je t’assure que j’ai tout essayé. Même Rousseau n’a rien pu faire.

Isabelle - Ce n’est tout de même pas la première fois qu’on étoufferait une affaire !

Charles - Une grosse, oui ! Mais une saisie !

Isabelle - Mais crois-moi : je ne me suis pas laissé faire. Je leur ai dit que tu étais commissaire divisionnaire de police et que…

Charles (la coupant) - Tu n’aurais pas dû. Pourquoi aussi m’appelles-tu toujours quand c’est trop tard ?

Isabelle - Parce qu’il faut bien que j’arrive à me débrouiller toute seule.

Charles - Il y a un mois, c’était cette sale affaire de chèques.

Isabelle - Une erreur de soustraction.

Le téléphone sonne. Sœur Hélène décroche et reprend l’accent espagnol.

Sœur Hélène - Non, la señora elle pas là. (…) Jé né chais pas, jé lui dire. (Elle raccroche.) La B.N.P. (On sonne à la porte. Isabelle va ouvrir.) Ça lui rend service que je réponde qu’elle n’est pas là.

Charles - Avec l’accent espagnol ?!

Sœur Hélène - C’est ma sœur.

Charles - C’est aussi la mienne. N’empêche que si elle refuse de changer de train de vie, elle va droit à la catastrophe. (Isabelle revient en lisant une feuille de papier qu’elle finit par déchirer.) Qu’est-ce que c’est ?

Isabelle - Une vieille facture.

Charles - Une facture de quoi ?

Isabelle - Une veste en vison noir achetée pour l’enterrement. Il fait si froid dans ces cimetières… J’ai un peu traîné pour payer et maintenant ils parlent de la saisir. (Elle rit nerveusement.)

Charles - Rends-la.

Isabelle - Je ne peux pas, je l’ai revendue pour payer l’amende.

Charles - Quelle amende ?

Isabelle - J’ai oublié de déclarer au fisc la vente de la maison de Dampierre.

Charles - Mais tu ne me l’avais pas dit ! Tu as vendu Dampierre ? Mais est-ce que tu réalises dans quelle situation tu te trouves ?

Isabelle - Oui, parfaitement. C’est une mauvaise passe, mais il faut me laisser un peu de temps. Je vais trouver du travail ou bien je me remettrai sérieusement à la peinture. J’avais un certain talent, tu sais. J’ai fait deux ans aux Beaux-Arts !

Sœur Hélène - C’est vrai qu’elle a du talent. Mère Bernadette dit toujours que le bouquet de fleurs accroché dans ma chambre est si réussi qu’il embaume !

Charles - On pourrait peut-être parler peinture un autre jour. Je préférerais qu’on parle de ton loyer. Tu ne le trouves pas un peu cher ?

Isabelle - Cher ? Mille sept cents par mois ?!

Charles - Mille sept cents francs ?

Isabelle - Non, mille sept cents euros ! Mais pour un hôtel particulier en bordure du bois de Boulogne, c’est une affaire exceptionnelle !

Charles - Oui, mais hors de tes moyens, Isabelle. Je persiste à dire que tu dois déménager.

Isabelle - Partir d’ici ? Jamais. J’ai vécu dans cette maison les plus belles années de ma vie. J’y ai tous mes souvenirs. J’ai le bois en face, Solange et Paul à deux pas… Jamais je ne partirai… Je préférerais mourir !

Charles - Je suis sûr qu’avec quatre cents euros, tu pourrais trouver quelque chose de très bien.

Isabelle - Un studio avec deux plaques chauffantes et une douchette dans un placard à balai !

Charles - Alors remarie-toi.

Isabelle - Si tu crois que c’est facile !

Charles - Ce François d’Aroise, il est toujours en poste en Turquie ? Où en êtes-vous ?

Isabelle - Nulle part. Il m’a toujours fait une cour discrète, mais de là à m’épouser…

Charles - Eh bien, peut-être que tu devrais l’encourager un peu plus, parce que mille sept cents euros par mois…

Isabelle - Écoute, Charles, moi c’est toujours dans les situations désespérées que je trouve le plus de ressources.

Charles (vaincu) - Je te le souhaite. Je te raccompagne, Hélène ?

Sœur Hélène - À Montparnasse, si tu veux bien. Mère Bernadette vient me chercher à la gare de Rambouillet.

Isabelle - On te revoit quand ?

Sœur Hélène - Tous les vendredis et tous les mardis. J’en ai pour six mois de soins chez le dentiste.

Isabelle - Viens me voir après tes séances et, si par hasard j’avais un peu de retard, tu sais où se trouve la clé : sous la troisième marche… Tu continues de refuser de t’habiller en civil ?

Sœur Hélène - Plus que jamais. Je trouve que les traditions se perdent de plus en plus. Et puis, on ne change pas ses habitudes comme ça.

Isabelle - À qui le dis-tu !

Charles - Je crains qu’un jour, Isabelle, tu ne sois obligée de reconsidérer ta situation.

Isabelle - Ne t’inquiète pas, j’ai toujours eu beaucoup de chance. Pourquoi veux-tu que ça s’arrête ?

Sœur Hélène - Tous les soirs, je ferai une prière pour toi.

Isabelle - À sainte Rita, alors : c’est la patronne des cas désespérés. Au revoir.

Sœur Hélène et Charles sortent. À nouveau, dès qu’ils ont disparu, Isabelle s’effondre sur la chaise. Elle reste un instant la tête dans les mains puis, tout à coup, elle frissonne.

Dans l’encadrement de la porte apparaît une grande et magnifique femme emmitouflée dans un magnifique manteau de fourrure.

Isabelle se retourne et, après un instant d’hésitation, elle reconnaît la personne.

Isabelle - Tina !

Tina - Je pensais que vous ne me reconnaîtriez pas. Cela fait si longtemps…

Isabelle - Oublier la star de la haute couture ?! Depuis combien de temps êtes-vous partie, Tina ? Six ans ?

Tina - Huit.

Isabelle - Un beau jour, vous avez disparu, enlevée par un Brésilien.

Tina - Oui, et justement c’est à Rio, par des amis, que j’ai appris votre...

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