Innocentes manies

Bonnie, jeune révoltée, s’est embarquée dans un hold-up foireux dont une vieille dame indigne la sauve en l’enlevant dans sa vieille 2 CV à la barbe de la police. L’une et l’autre ne rêvent que de détruire ce monde absurde et invivable dans lequel nous avons le navrant avantage de vivre. Deux conceptions s’affrontent. Pour Bonnie, la violence : attaquer bêtement des banques, par exemple. Pour la vieille dame indigne, la solution est plus simple, et affirme-t-elle, plus efficace : déranger, inquiéter, énerver, irriter, affoler jusqu’à l’exaspération, c’est-à-dire jusqu’à l’explosion… Et alors ce monde s’écroulera de lui-même. Quelques exemples : convoquer 300 personnes ; portant le même patronyme, au commissariat de police ou à la morgue, belle pagaie, qui ne peut que se terminer dans un joyeux désordre, répandre du poil à gratter dans le bloc opératoire d’un hôpital, ou des boules puantes chez un fleuriste, et bien d’autres joyeusetés du même acabit. L’une veut semer la terreur, l’autre la folie. Mais un troisième personnage leur propose une troisième solution…

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On assiste à la mort cahotique, hoquetante et somme toute déchirante du moteur. Quelques pétarades de fumée seraient de bon ton. À son bord, derrière le volant, R, et à côté d'elle, Bonnie.

R (démarreur, le moteur tousse, s'essouffle) - On a calé ! Chaque fois qu'on la contrarie, elle cale ! Vous ne direz pas que ce n'est pas la journée. (Elle essaie encore de démarrer. Bonnie se penche vers elle, pour voir.)

Ne touchez pas ! On ne touche pas à Marguerite !

Bonnie - Laissez-moi essayer au moins.

R - Jamais.

Nouvel essai de démarrage. Bonnie s'énerve.

Bonnie - Je vais le faire démarrer, moi, votre tombereau ! Mais poussez-vous !

R - Ne nous agitez pas comme ça, vous allez tout casser. Elle est fragile...

Bonnie - Bon. Maintenant, descendez.

R - Quand elle ne veut pas démarrer, elle ne démarre pas. Têtue, elle est.

Bonnie - C'est ce qu'on va voir. (Elle s'énerve après la portière, n'arrive pas l'ouvrir.) Mais ce n'est pas vrai ! Qu'est-ce que c'est que cette merde ! (Elle secoue la portière.)

R (ouvrant la portière comme décrit) - Ça ne sert à rien de s'énerver. Il y a un truc. Il faut d'abord la tirer vers soi, doucement, la soulever, doucement, puis la baisser, doucement, et crac on pousse, et elle s'ouvre. Enfin, neuf fois sur dix, elle s'ouvre. Si vous la travaillez en force, vous n'arriverez à rien. Laissez-moi faire.

Elle ouvre la portière, comme décrit.

Et voilà...

Bonnie (la regardant)  - Depuis que je vous ai rencontrée, j'ai l'impression de faire un cauchemar.

R (doucement, avec ironie)  - Il avait commencé avant de m'avoir rencontrée, quand même...

Bonnie (avant de descendre)  - Il y a peut-être un grand trou derrière la portière. Je vais tomber dedans et me réveiller.

Elle descend.

La terre est ferme ! Donc, je ne dors pas. (Elle fait le tour de la voiture, par devant, et ouvre la portière côté R.)

Celle-ci, elle marche. Allez, descendez...

R - Vous voulez me faire sortir de votre cauchemar ?

Bonnie (sort un revolver et la braque) - Y'en a marre grand-mère. On ne joue plus. Vous descendez où je vous envoie un pruneau en pleine poire !

R (s'extirpant de la 2 CV) - Vous avez de ces expressions... Un pruneau en pleine poire !... C'est d'un ringard. Voilà je suis sortie, vous êtes contente ?

Bonnie - On ne joue plus. Compris ? Ou vous disparaissez de ma vue, ou vous disparaissez de la vie.

R - C'est bien ce que je pensais : vous êtes une intellectuelle.

Bonnie - Ça fait trois heures que vous vous accrochez à moi ! Terminé !

R - Quand, dans une situation comme celle-ci, on trouve le moyen de dire : "disparaissez de ma vue ou disparaissez de la vie", c'est qu'on est une intellectuelle, voire même une littéraire. (Puis) Quand on menace quelqu'un avec son revolver, on enlève le cran d'arrêt, ça fait plus sérieux.

Bonnie - Tchao grand-mère... (Elle monte dans la voiture côté volant.)

R - Je vois bien que vous avez envie d'enlever Marguerite, mais...

Bonnie - Désolée, grand-mère, dans la vie, c'est chacun pour soi. On m'a appris ça, et je l'ai retenu.

R - Mais c'est idiot...

Bonnie - Oh non, ce n'est pas idiot. Il y a ceux qui s'en sortent, et les autres, ceux qui en crèvent.

R - C'est idiot. Je la connais Marguerite : quand elle cale, elle ne veut plus repartir. Il faut la pousser. Comme en plus elle est embourbée...

Bonnie s'acharne sur le démarreur. Rien. Longue agonie. Elle sort furieuse et désespérée de la voiture.

Bonnie - Merde ! Merde ! Et merde ! Il faut que ça foire ! Il faut que ça rate ! Toujours ! Marre ! Marre ! Marre !

R (tandis que Bonnie remonte dans la 2 CV et  essaie, en vain, de la faire démarrer) - Pas de crise de nerfs, je vous en prie. C'est vous qui nous fourrez dans le pétrin. Non mais sans blague ! Qui a voulu quitter la route départementale, pour rouler au milieu du bois ? C'est vous. Alors qu'on était lancé, cap vers le nord-nord-ouest. En prenant des risques on pouvait arriver avant dix heures, c'est-à-dire avant la fermeture des grilles. Après, pour entrer, il faut sonner le concierge, qui sonne la directrice, qui sonne le tocsin, et qui vous sonne les cloches. Ils interrogent, ils questionnent, ils sont capables de fouiller. Au lieu de ça, on est embourbé jusqu'aux jantes.

Bonnie - On n'y serait jamais arrivé. Et puis d'abord, c'est quoi vos grilles ?

R - On arrive toujours aux grilles à condition de prendre la bonne route, sinon on arrive aux murs. On n'était pas loin.

Bonnie (cri) - Avec votre tire, on ne serait arrivé nulle part !

R - Marguerite ? Qu'est-ce qu'elle a de spécial ? Avec elle on arrive toujours.

Bonnie - C'est vous qui avez quelque chose de spécial.

R - Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Vous avez l'air d'insinuer que je conduis mal ? C'est grotesque. Avec ma Titite, on ne dépasse jamais le soixante, et encore en descente. À soixante à l'heure, on n'a jamais d'accident. C'est scientifique.

Bonnie (excédée) - À droite ! En France, on conduit à droite !

R - Je le sais bien qu'en France on conduit à droite ! Ce n'est pas la peine de crier !

Bonnie (id) - Et vous, vous roulez à gauche ! Toujours à gauche !

R - Alors, ça, c'est comique...

Bonnie - Je n'allais pas, en plus, me faire sauter en l'air en deux-chevaux. J'ai peut-être des défauts, mais j'ai au moins le sens du ridicule. (Elle essaie de la faire démarrer.)

R - Vous allez vider la batterie, après elle ne démarrera même plus en pente.

Bonnie - Je m'en fous ! Vous n'avez qu'à rentrer à pied.

R - Ça, c'est quand même un peu fort ! Comment ? Je vous vois. Je fonce. J'ouvre ma portière. Mademoiselle s'engouffre. On fait du slalom au milieu des cars de police, de la mitraillade, de la pétarade, des barricades, de la débandade. Les flics nous font une haie d'honneur. On traverse la ville en brûlant les feux rouges. Comme à Chicago. On s'élance sur la départementale 8, comme sur une aurotoute... Et mademoiselle s'affole, mademoiselle panique, parce que, dans ma hâte, j'ai pris un ou deux virages à gauche ! Eh bien, pour quelqu'un qui se targue de vivre dangereusement, merci !

Bonnie - Je ne vous ai rien demandé, moi ! Je ne vous dois rien, moi ! Quand on ne demande rien, on ne doit rien. On prend. Compris ?

R - Compris. Maintenant, qu'est-ce qu'on fait de Marguerite ? Vous la désembourbez. Vous la poussez jusqu'à la route. On attend la première descente, on lâche tout ; en principe, elle démarre, en seconde... Si elle veut. Mais... Mais qu'est-ce que vous faites ?

Bonnie a ouvert le capot et regarde.

Je vous interdis de tripatouiller dans les intérieurs de Marguerite ! Vous entendez !

Bonnie - C'est où le delco ? Les mecs, ils parlent toujours du delco.

R - Je vous ordonne de cesser de fouiller dans Marguerite !

Bonnie secoue le moteur, on entend un bruit de quincaillerie.

Bonnie - C'est plein de fils de fer et de bouts de ficelle là-dedans ! La courroie du ventilateur... On dirait un serpentin !

R - Cessez ces enfantillages, c'est complétement ridicule.

Bonnie - Il y a même des trucs qui tiennent avec du sparadrap. Comment voulez-vous que ça marche ?

R - Si vous voulez faire votre numéro, faites-le. Vous me permettrez de m'asseoir, debout je fatigue, question de varices.

Bonnie - Vous avez l'intention de rester assise?

R - Parfaitement.

Bonnie - Écoutez grand-mère, vous avez fait votre B.A. quotidienne. Je vous dis merci. Bon. Maintenant, basta, adieu et bon vent. Nos destins se sont croisés, ici ils se décroisent.

R - Franchement... Vraiment, vous ne devriez pas utiliser des phrases aussi littéraires. Nos destins se sont croisés, ici ils se décroisent. Ça ne va pas avec votre physique...

Bonnie - Un conseil : quand les flics vous retrouveront, essayez de passer pour une amnésique.

R - Amnésique ? Moi ? Vous plaisantez.

Bonnie - Pour les vieux, c'est un truc qui marche toujours. Le choc... Ça disjoncte.

R - J'ai une excellente mémoire : à la résidence, on m'appelle "l'éléphant".

Bonnie - Je vais être obligée de vous abandonner, grand-mère.

R - Arrêtez de m'appeler grand-mère, ça m'énerve.

Bonnie - Il ne faut pas vous vexer, c'est de votre âge...

R - être grand-mère, ce n'est pas une question d'âge, c'est une question de tempérament.

Bonnie - Je pourrais vous tuer. Mais je prends le risque d'être dénoncée... Parce que le coup de l'amnésie ça marche ou ça ne marche pas. Je veux bien tout prendre sur moi. Dites que je vous ai enlevée. Dites...

R - Poussez Marguerite jusqu'à la route. Si elle refuse de démarrer en descente, on l'abandonne et on fait
du stop.

Bonnie (hausse le ton) - Je ne veux plus rester avec...

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