Je vous fais visiter l’appartement ?
Grâce à une clé obtenue par son ami Bruno chargé de vendre un appartement pour le compte d’une agence immobilière, Alex, détenu en congé pénitentiaire, débarque dans ce qu’il pense être un nid d’amour pour y passer « un week-end de liberté » en compagnie de Florence, l’élue de son coeur. Alors qu’ils pensaient tous deux y être seuls au monde comme tous les amoureux, ils vont s’y retrouver cloîtrés, victimes du va-et-vient de trois autres couples : Sylvie et Max, Claire et François et celui formé par la propriétaire, Juliette et son amant Bruno.
Pire : à son corps défendant, Alex, qui na plus que deux mois à purger avant sa libération, va se retrouver mêlé à une sombre affaire de trafic de faux billets, orchestrée, semble-t-il, par Max qui le prend pour le véritable propriétaire de l’appartement. De quoi occulter un avenir qui s’annonçait souriant.
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ACTE I
Scène 1
Alex et Florence
Alex entre par le fond, côté jardin.
Alex - Nous y voilà. (Il parcourt des yeux l’appartement, tenant en main des clés.) Pas mal, cette piaule ! Alex, je sens que tu vas passer un bon week-end… Un week-end de liberté, bien tranquille. (Il se tourne vers la porte et crie.) Tu peux venir, c’est calme !
Florence (entrant et se précipitant dans ses bras) - Enfin un week-end à nous deux ! Tu es sûr qu’on ne risque rien ?
Alex - Rien. Les proprios ne rentreront pas avant dimanche soir, ça nous laisse plus de deux jours pour en profiter.
Florence - Et dans deux mois, la liberté… totale.
Alex - Totale, mon ange : finis les congés pénitentiaires, terminées aussi les magouilles de Bruno.
Florence - Tu as de la chance d’avoir un copain dans une agence immobilière.
Alex (agitant les clés et les déposant sur le bureau) - De la chance, oui, mais le service n’est pas gratuit.
Florence - Mais tu es vraiment sûr qu’on ne risque rien ?
Alex - Rien, je te dis. Les proprios sont partis en week-end et Bruno possède le double des clés pour faire visiter l’appartement puisqu’ils veulent le vendre.
Florence - Bien. Profitons-en, alors. Nous ne sommes pas les propriétaires mais je vais quand même faire le tour… de la propriétaire. (Elle sort dans le fond, côté cour.)
Alex (souriant) - Tant qu’il y a une chambre…
Florence (revenant) - Il y a une grande cuisine. Je vais voir par là. (Elle sort à l’avant-scène, côté cour.)
Alex - On s’fera une petite bouffe histoire de recharger les batteries, mais tant qu’il y a une chambre…
Florence (revenant) - Par là, c’est la chambre et puis la salle de bains.
Alex - C’est bien ce que je disais : tant qu’il y a une chambre… et une baignoire olympique pour un bain de minuit à deux.
Florence (regardant côté jardin, à l’avant-scène) - Et là, ce sont les toilettes, mais elles sont petites. Il y a aussi un W.-C. dans la salle de bains.
Alex - En cas de besoin, si j’ose dire.
Florence (se blottissant contre lui) - Ah ! un week-end en amoureux, un week-end de liberté, rien qu’à nous deux, mon Alex !
Alex - Un week-end de liberté… rien qu’avec moi, je laisse tomber les fausses identités utilisées pour mes escroqueries.
Florence - Quand je t’ai connu, tu te faisais appeler Frank Lupin.
Alex - En hommage à Arsène…
Ils rient, complices.
Florence - Et tu sortais déjà de prison pour ton premier week-end de liberté.
Alex - Je n’allais évidemment pas te l’avouer, ni te révéler ma véritable identité… Question d’habitude.
Florence - À deux mois de ta libération, maintenant : plus de risques, on en prend déjà suffisamment en se retrouvant ici…
Alex (souriant) - … en séjour illégal.
Florence - Et je veux passer un week-end tranquille, rien qu’avec toi, pas besoin de ceux pour qui tu t’es fait passer : pas de Didier Lefort, Julien Lambert ou Philippe Gilbert…
Alex - Tu en oublies…
Florence - Rien que mon Alex pour un week-end à nous deux.
Alex - Rien qu’à deux, rien que toi et moi, ma Florence, promis !
On sonne à la porte.
Florence - On sonne ! Tu attends quelqu’un ?
Alex - Mais enfin, réfléchis ! Comment veux-tu que j’attende quelqu’un puisque je ne suis pas chez moi et que l’appartement est censé être inoccupé ?
Florence - Mais qu’est-ce qu’on va faire ?
Alex - Est-ce que je sais, moi ?
On sonne à nouveau. Alex fait signe à Florence de se taire et d’aller dans la chambre. Elle sort. Il va ouvrir, embarrassé.
Scène 2
Alex et Max puis Florence
Max - Bonjour, je peux entrer ?
Alex - Euh… oui… mais…
Max (rentrant d’un pas décidé) - Allons-y alors, le plus tôt sera le mieux.
Alex (de plus en plus embarrassé) - Mais… mais… attendez… Où allez-vous ?
Max - Chez vous.
Alex - Chez… moi ?
Max - Vous vous appelez bien Jacques Russel ?
Alex - Euh… je… mais vous avez sonné, vous avez quand même vu le nom affiché sur la sonnette…
Max - Le nom affiché, c’est Jacques Russel.
Alex - Eh bien, alors, je m’appelle Jacques Russel. Pourquoi voudriez-vous que je m’appelle autrement ?
Max - Je prends mes précautions, on ne sait jamais.
Alex - On ne sait jamais ?
Max - Oui, au cas bien improbable où vous ne vous appelleriez pas Jacques Russel, je prendrais des risques et vous encore plus.
Alex - Moi encore plus ?
Max - Oui ! Mettez-vous à ma place : si nous parlons disons affaires et que vous n’êtes pas Jacques Russel, qu’est-ce que vous faites ?
Alex - À votre place ? Mais je ne sais pas, moi !
Max - Vous devenez un témoin gênant. Sacré Jacques… Vous permettez que je vous appelle Jacques, n’est-ce pas ?
Alex - Mais ne vous gênez surtout pas.
Max - Surtout que nous allons travailler ensemble.
Alex - Travailler ensemble ?
Max - Mais oui, je suis votre nouveau voisin de palier, je viens d’emménager ce matin.
Alex - Vous aussi ?
Max - Pourquoi « moi aussi » ?
Alex - Mais non… non… Qu’est-ce que je raconte, moi ? Vous allez croire que je viens d’emménager ici alors que…
Max - Alors que ?
Alex - J’habite ici depuis… au moins… enfin… oui, même plus longtemps encore.
Max - Sacré Jacques, vous êtes prudent, je comprends. Je remplace Pierrot.
Alex - Vous remplacez Pierrot ?
Max - Pierrot, votre ancien voisin… Je suis le nouveau.
Alex - Ah oui ! Pierrot, suis-je bête… Il m’avait dit qu’il allait déménager…
Max - En taule.
Alex - En taule ?
Max - En taule, oui, mais ne crains rien, il a été pris pour une autre affaire que notre petit trafic.
Alex - Notre petit trafic ?
Max - Toujours prudent ! Sacré Jacques !
Alex - Euh… oui… Qu’est-ce que vous voulez, s’il est en prison…
Max - Mais ne t’en fais pas, il ne crachera pas le morceau, surtout que les poulets n’ont aucune raison de penser à autre chose.
Alex - Eh bien, tant mieux, parce que moi, la prison…
Max - T’as déjà donné, je sais.
Alex - Comment ça, vous savez ?
Max - Pierrot m’a raconté que t’avais passé un an à l’ombre.
Alex - Ah… Il a dit ça, Pierrot ?
Max - Mais rassure-toi, il n’y a qu’avec moi qu’il cause, il n’est pas du genre à se mettre à table… surtout pour manger du poulet. (Il se met à rire. Alex rit également, un peu gêné.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Oui, elle est bonne.
Max - Tu peux m’appeler Max, tu sais.
Alex - Comme tu veux… Max.
Max - Et Juliette ?
Alex - Juliette ?
Max - Mais oui, ta femme ! Ta poule, quoi !
Alex - Elle est à côté.
Max - Dans la basse-cour ?
Alex (étonné) - Dans la basse-cour ?
Max - Mais oui, ta poule, elle est dans la basse-cour. (Il se met à rire en imitant une poule.) Elle est bonne, hein ?
Alex (avec un sourire forcé) - Elle est bonne.
Max - Appelle-la que je fasse sa connaissance.
Alex - Mais… je…
Max - Allez ! Appelle-la, on va quand même travailler tous ensemble… Appelle-la, j’te dis.
Alex (se dirigeant lentement vers la porte de la chambre et l’ouvrant) - Tu… tu peux venir une seconde ?
Florence (entrant) - Me voilà, mon chéri.
Max - Alors, comme ça, voilà Juliette !
Florence se retourne, pensant qu’une autre personne se trouve derrière elle.
Alex - Mais viens, Juliette… (Il la présente.) Juliette !
Florence - Juliette ?
Max - Et votre Roméo s’appelle Jacques ? (Il se met à rire.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Elle est bonne.
Florence interroge Alex du regard.
Max - À moins que Jacques ne roule en Alfa… Roméo ? (Il se met à rire.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Elle est bonne, Max, elle est bonne.
Florence, de plus en plus perplexe, regarde Alex.
Florence - Ce monsieur s’appelle Max ?
Alex (en aparté) - Hélas !
Florence (même jeu) - Mais pourquoi m’appelle-t-il Juliette ?
Alex (idem) - Je t’expliquerai tout à l’heure, mais le week-end bien tranquille, il est parti à cent à l’heure, crois-moi. En tout cas, pour l’instant, tu t’appelles Juliette et moi Jacques, c’est compris ?
Max - Pierrot ne m’avait pas menti : vous êtes ravissante, Juliette, une femme de tempérament.
Florence - Qu’est-ce que vous appelez « de tempérament » ?
Max - Simple remarque… physique. (Il s’approche d’elle ; elle recule.)
Alex - Sacré Max, je vous vois venir.
Max - Vous avez de bons yeux, alors. (Il se met à rire.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Elle est bonne, Max, elle est bonne.
Florence interroge Alex du regard.
Florence (à Alex) - Il ne serait pas un peu demeuré ?
Max - Pardon ?
Alex - Elle demande où vous demeurez… enfin, où tu demeures.
Max - À dix mètres, Juliette, sur le palier.
Florence (qui n’a pas bien saisi) - Sur le palier ?
Alex - Max est notre nouveau voisin… de palier… à dix mètres… à gauche en sortant de l’ascenseur… Nous, on tourne à droite ; lui, c’est le contraire.
Max - Je remplace Pierrot.
Florence - Pierrot ?
Alex - Notre ancien voisin. (Il donne un coup de coude à Florence.) Tu n’as pas déjà oublié Pierrot, Flo… euh… Juliette ?
Florence (comprenant) - Pierrot ?… Ah ! Pierrot ! Il a déménagé ?
Max - En taule et, comme je le connais, il doit avoir un air renfermé. (Il se met à rire.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Elle est bonne, Max, elle est bonne.
Florence interroge Alex du regard.
Florence (à Alex) - C’est pénible.
Alex - Et encore, tu en as raté quelques-unes !
Max - Alors, vous avez le colis ?
Alex - Le colis ?
Max - Mais oui, les deux briques, quoi !
Florence - Les deux briques ?
Alex (à Florence) - Oui, monsieur… enfin, Max pense que je travaille dans le bâtiment.
Max - Les deux briques… dans le bâtiment… (Il se met à rire.) Elle est bonne, Jacques, elle est bonne.
Alex - Vous me flattez, Max.
Max - Allez, allez !
Alex - Si, si, venant d’un spécialiste comme vous, c’est un beau compliment.
Florence - Je dirais même plus : un très beau compliment. Mais Max, c’est quoi au juste vos deux briques ?
Max - Vous me faites marcher, là ?
Florence - Non, non, mais on ne vous connaît pas, on veut juste s’assurer qu’on ne risque rien.
Alex (en aparté, à Florence) - Tu fais des progrès, dis donc !
Florence (même jeu) - Mais tu ne vas pas me dire que tu ne comprends pas où il veut en venir ?
Alex (idem) - Tu me jettes mon passé à la figure, c’est délicat. Mais si, je comprends très bien où il veut en venir, hélas !
Florence (à Max) - Nous sommes convaincus, Max, rassurez-vous, mais une dernière précaution malgré tout : comment devons-nous vous les remettre ces deux briques ?
Max - Comme vous faisiez avec Pierrot, dans un sac de sport.
Alex - Et je me les procurais comment ?
Max - ça, c’est ton affaire. La fausse monnaie, c’est comme la blanche : moins on en sait, moins on peut remonter la filière.
Florence - Bien parlé, Max, bien parlé !
Alex (en aparté, à Florence) - De la fausse monnaie, à deux mois de ma libération, je vais en prendre pour un max.
Florence (même jeu, à Alex) - Et que fait-on avec ton Max ?
Alex (même jeu, à Florence) - Pour l’instant, on le flanque dehors.
Max - Alors les tourtereaux, qu’est-ce qu’on mijote ? Un bon plat ? (Il se met à rire.) Elle est bonne, hein ?
Alex - Elle est bonne, Max, elle est bonne. Mais à propos de tourtereaux justement, figure-toi que nous fêtons notre anniversaire de mariage…
Max - Non ?
Florence - Si !
Alex (enlaçant Florence) - Et nous voudrions un peu d’intimité, tu comprends ?
Florence (serrant Alex) - Oh oui !
Max - Je comprends, je comprends, donnez-moi le colis et je pars tout de suite.
Alex - Mais nous ne l’avons pas encore, Max.
Max - Mais je le livre dans deux heures au plus tard !
Alex - On va aller le chercher, mais d’abord nous voudrions…
Florence (le serrant encore plus fort) - Oh oui !
Max - Je comprends mais je reviens le chercher dans une bonne heure, O.K. ?
Alex - O.K., Max, O.K.
Max - Je vous laisse roucouler, alors. Bye ! (Il sort.)
Alex - Il nous laisse roucouler mais ce sera moi le pigeon de l’histoire. Quel con ! (Il l’imite.) « Elle est bonne, hein ! » Nous sommes tombés sur un champion du monde.
Florence - Mais qu’est-ce qu’on va faire ?
Max - On file à l’anglaise, ce qui ne devrait pas poser de problème puisqu’il croit que nous allons sortir pour aller chercher la marchandise… Ou alors…
Florence - Ou alors ?
Alex - On jette un coup d’œil dans l’appartement, l’argent est peut-être ici… Si je balance leur trafic, ça me vaudrait sans doute quelques belles années d’impunité.
Florence - Moi, si tu le permets, je vais d’abord aux toilettes… même si elles sont petites.
Alex - Ce n’est pas grave, on n’y va jamais à plusieurs.
On entend du bruit. Un homme rentre. Florence et Alex s’engouffrent précipitamment dans les toilettes.
Scène 3
Claire et François
François (en voix off) - Attention à la marche ! Viens, Claire.
Claire (en voix off) - Mais où sommes-nous ?
François (rentrant) - Allez, viens, Claire ! Il n’y a personne, détends-toi.
Claire (depuis l’extérieur) - Tu es sûr ?
François - Mais oui, rassure-toi.
Claire (entrant, le visage caché par un foulard...