Premier acte
La fête a Landru
Tandis qu’un gros soleil blanc émerge très lentement au-dessus de la façade de la prison de Versailles (c’est un long mur gris courant sur toute la longueur du fond de scène, avec une grande porte au centre, fermée, à deux battants ; sur ce mur, côté cour, une fresque pourrait représenter une foule de curieux), comme donc ce gros soleil met le jour au ciel de nuit (au-dessus du long mur gris, sur toute la partie supérieure du fond de scène, un ciel d’abord très sombre, puis – au fur et à mesure que le gros soleil y grimpe – pâlissant jusqu’à ce gris typique du ciel d’hiver huit mois sur douze à Paris – sensiblement plus clair que le gris du mur), comme arrive le soleil, donc, entre N’importe-qui pour dire son prologue.
La scène, c’est le trottoir : quelque part la guillotine avec son panier à têtes et son panier à corps ; ailleurs, peut-être un arbre, platane de boulevard, peut-être que c’est trop, ou inutile, à vous de voir. N’importe-qui se place où vous voulez, puis en silence contemple le public. A la fin du prologue, le soleil sera levé et demeurera au centre du ciel gris, sans plus bouger.
N’importe-qui
Dans ce lieu tout interlope,
maintenant, rassurez-vous.
Nous sommes entre voyous ;
nous sommes entre salopes.
Il n’y eut plus laid que nous
ni jamais il y aura ;
on ne tombe pas plus bas ;
on est bien au fond du trou ;
rien ne va, rien ne va pas,
rien n’est grave, rien n’est grand.
On s’en fout absolument.
Parfois quelqu’un périra…
mais plus rien n’est important.
Quant à moi, que puis-je faire ?
Ben… Vaquer à mes affaires…
Faire un peu ce que j’entends…
Liberté, quelle galère.
On la recherche et désire,
puis on ne sait en jouir.
Pourquoi pas pomper mon père ?
Banal… Il faut se le dire…
Je crois qu’on peut trouver mieux.
Maintenant, soyons sérieux :
il nous faut trouver le pire
et du pire faire un dieu.
J’en sais un qui n’est pas mal,
du genre monstre total…
Je vous le présente un peu.
Un tueur phénoménal !
Savez-vous ce qu’il a fait ?
Ah c’est un mauvais sujet !
Oh c’est un sacré chacal !
C’est un très méchant Français.
Il séduisait des nénettes,
et puis dans la maisonnette
qu’il louait près de Gambais…
vlan ! Un grand coup sur la tête,
il les découpe et s’en sert
comme bois de cuisinière.
De femmes il fit bûchettes.
Ce ne sont pas des manières.
Par souci de perfection,
il brûle aussi un garçon
dont il a brûlé la mère
et qui pose des questions.
Il choisit des vieilles filles,
en général sans famille,
obtient leur procuration,
dès qu’il l’a, les tue, les grille,
va retirer leur argent
et le donne à ses enfants
pour qu’ils s’achètent des billes,
à sa femme, à sa maîtresse,
ou alors il se le laisse
et il passe du bon temps.
Il fallait que cela cesse.
Et, alors, un beau matin,
Le commissaire Belin
le prend par la peau des fesses.
Tout est bien qui finit bien.
Sauf que l’abject n’avoue pas.
«Où sont les corps ?», il dira,
et n’avouera jamais rien.
Aucun doute qu’on a là
certainement le coupable,
mais ce monstre détestable
n’a laissé trace de pas.
Nulle preuve irréfragable.
N’y a que des témoignages.
Mais beaucoup de témoignages.
Alors, on se dit : «Ce diable,
malgré tout il est plus sage
qu’on le retourne à l’enfer.»
Et c’est bien ce qu’on va faire.
Aujourd’hui, il sort de cage,
mais c’est pour aller sous terre.
Derrière moi, la prison
de Versailles, sa maison.
C’est un beau matin d’hiver.
Mais vous ai-je dit le nom
de ce bâtard sans vertu,
de ce salopard qu’on tue ?
Il me semble bien que non,
vous n’avez que la charrue
sans le bœuf. Allons, allons,
la bête a quand même un nom :
Henri Désiré Landru.
La guerre est loin, mes bichons.
Mille neuf cent vingt-et-deux…
Désormais, tout ira mieux !
Coupons-lui le bourrichon.
N’importe-qui va se mettre à droite de la porte, devant l’éventuelle fresque de foule. Un grand coup se fait entendre – et la porte de trembler. Un deuxième coup plus fort – et la porte tremble encore. Au troisième coup, ça s’ouvre et voilà que sur le seuil apparaît L’exécuteur, derrière qui l’on devine Le premier aide et un garde : ils ont enfoncé la porte en se servant de Landru comme on se sert d’un bélier. Petit numéro de cirque, s’il y a la place et l’envie : ils avancent sur la scène et s’amusent comme ils veulent, lançant Landru dans les airs pour ensuite le rattraper ; ou bien deux d’entre eux le tiennent par la tête et par les pieds pour faire faire au troisième un peu de corde à sauter (vous vous doutez que ce Landru n’est qu’un pantin). N’importe-qui s’esclaffe, applaudit et encourage. Puis le groupe des trois se recompose tel qu’il était apparu ; ils vont à la guillotine, font le geste d’«à la une, à la deux, à la trois» et ils enfilent d’un coup fort et net la tête de Landru dans le trou de la machine. Le garde ouvre le panier à corps tandis que L’exécuteur et Le premier aide contemplent Landru allongé, coudes et poignets attachés. Sur ce pantin, une remarque : on pourrait s’en passer et se passer aussi, donc, du numéro de cirque, qui de toute manière me semble superflu. Dans ce cas, ce serait l’interprète de Landru lui-même que L’exécuteur et Le premier aide porteraient comme un sac de patates jusqu’à la guillotine, ligoté. Dans cette version, il n’y aurait pas Le garde, personnage plutôt dispensable. Et l’interprète de Landru ne serait pas forcé ensuite de réciter allongé, tête dans le trou, pendant toute la durée du premier acte. Au bout d’un moment, il pourrait, si j’ose dire, oublier qu’il est ligoté, se mouvoir librement, s’asseoir sur le bord de la guillotine. Une dramaturge experte et attentive m’a fait remarquer que le pantin posait le problème de mise en scène suivant : un double Landru sur scène, moitié-vivant, moitié-inerte, ce n’est pas rien. Auquel des deux s’adressent les autres personnages, quand ils parlent à Landru ? Il ne faut pas que le pantin dans sa guillotine devienne un centre mou. Mais si un metteur en scène trouvait une bonne façon d’employer ce pantin, peut-être que cela produirait un effet intéressant. Je ne sais pas. Je garde dans les didascalies la trace de ce pantin, au cas où. Donc L’exécuteur et Le premier aide contemplent le pantin, ou l’interprète de Landru s’il n’y a pas de pantin.
L’Exécuteur
N’est-ce pas beau, cher neveu,
de travailler à Versailles ?
Aïe aïe aïe aïe aïe aïe aïe.
Je t’ai dit de faire un nœud,
pas de faire une pagaille.
Avant que la mort le sauve,
dénoue et renoue ce chauve.
Quels aveux dans les entrailles
de son méchant cerveau mauve
nous cache ce massacreur ?
Vivement que Landru meure !
Le Premier Aide
Tonton, tu comprends les fauves…
Moi ils me font encor peur.
D’ailleurs, regarde : je vibre.
Le voir ainsi, à l’air libre,
me met d’une étrange humeur.
J’en perds quasi l’équilibre.
Dis donc, Monsieur l’Assassin,
pourquoi, plutôt que le Bien
qui, comme à Rome le Tibre,
coule dans tout chrétien,
avez-vous choisi le Mal ?
Vous trouvez que c’est moral ?
Et maintenant, gros malin,
au lieu d’un endroit normal,
vous allez vivre en enfer !
Admettez qu’on peut mieux faire !
Franchement, quel animal.
Ça, pour moi, c’est un mystère :
que, sachant qu’il ne faudrait,
quand même l’on soit mauvais,
au lieu du simple contraire,
qui est l’horizon français.
Je vous le dis nettement :
Vous n’êtes qu’un Allemand.
L’Exécuteur
Ce nœud, est-ce qu’on y est ?
Tu sermonnes le néant.
Cet homme est un trou de nuit.
Le Premier Aide
Tout homme… a un homme en lui.
L’Exécuteur
Peut-être… initialement…
L’homme de cet homme a fui.
Le Premier Aide
Et comment sais-tu cela ?
L’Exécuteur
Ou, s’il est encore là,
c’est postillon dans la pluie.
Le Premier Aide
Mais, mort, qu’est-ce qu’il sera ?
L’Exécuteur
L’important, puisqu’on le tue,
c’est plutôt qu’il ne soit plus.
Le Premier Aide
Ce métier ne me plaît pas.
L’Exécuteur
Gni-gni-gni-gna-gna-gnu-gnu.
On ne vit pas pour choisir.
Le Premier Aide
Je commence à me le dire.
L’Exécuteur
Tu sais bien faire l’ému,
mais le nœud tarde à venir.
Le Premier Aide
Ça ne veut pas se délier.
L’Exécuteur
C’est toi qui t’en es chargé.
Bâtisseur puisse détruire.
Le Premier Aide
Oui, mais c’est trop emmêlé.
L’Exécuteur
Tire ça, comme ceci,
pour desserrer ça aussi.
Le Premier Aide
Non, c’est ça qui doit bouger.
L’Exécuteur
Ou, peut-être, celui-ci,
fais-le passer par derrière.
Le Premier Aide
Mais ça que faut-il en faire ?
L’Exécuteur
Non, ça, ça coulisse ici
et ça, c’est une autre affaire.
Le Premier Aide
Mais c’est ça qui retient ça.
L’Exécuteur
Non ça tu ne touches pas.
Ça, plutôt, ce n’est pas clair.
Le Premier Aide
Si, si, ça ressort par là.
L’Exécuteur
Non, c’est un deuxième nœud.
Attends que j’essaye un peu.
Le Premier Aide
Et en passant par le bas ?
L’Exécuteur
Quel bordel vertigineux.
Enfin, qu’est-ce qui t’a pris ?
Le Premier Aide
Laissons ça peut-être ainsi…
L’Exécuteur
Eh bien oui, faute de mieux…
mais trouves-tu ça joli ?
Le Premier Aide
Non, j’ai raté le nouage.
L’Exécuteur
Ce n’est pas que ça m’enrage,
mais un peu quand même, si.
Le Premier Aide
Oui, je comprends, c’est dommage.
L’Exécuteur
Henri Désiré Landru,
le moment semble venu
de couper dans le fromage
et c’est tant pis pour ton cul.
Si tu voulais...