La fille de Murano

Un écrivain connu qui traverse une période de sécheresse créative reçoit une jeune comédienne qui l’admire et qui a joué l’une de ses pièces. Mais dans une troupe amateure. Ce qui rend l’auteur acerbe. La comédienne ne se laisse pas démonter et entreprend de convaincre l’auteur qu’il peut écrire encore des pièces à succès. Elle y parvient mais, sans qu’il n’y ait rien de plus que de l’amitié entre eux, l’auteur développe une jalousie vis à vis du petit copain de la comédienne. Une tension va s’en suivre ainsi qu’un événement sombre.

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Le bureau d’un écrivain. Pierre Jourdan.
Il y a bien sûr une bibliothèque avec des livres, beaucoup de livres. Un petit lecteur de CD.
Sur le mur, des affiches de pièces écrites par Jourdan. Un diplôme de la SACD pour un Prix. Un portait dédicacé de Claude Piéplu.

Sur le bureau un ordinateur, des dossiers, des feuilles blanches dans une corbeille, des stylos dans un pot et en vrac sur le bureau.

Une chaise, peut-être un petit canapé.
Une console avec une bouteille de whisky et deux verres.

 

SCENE 1

Pierre est à son bureau. Il regarde l’écran de son ordinateur mais il n’écrit pas. Il ne semble pas inspiré. Il regarde son téléphone portable. Prend un dossier, l’ouvre, tourne des pages, lit quelques lignes, le referme et le remet en place.
On entend une sonnette assez loin.
Pierre se lève, sort du bureau, semble traverser une autre pièce.
Il ouvre une porte, invite quelqu’un à entrer.
On l’entend dire « Venez, allons dans mon bureau il y fait plus chaud ».

Pierre entre suivi de Carole.

PIERRE
Vous avez trouvé facilement ?

CAROLE
Oui, merci.

PIERRE
Pas problème avec le code de la porte d’entrée ?

CAROLE
Non, je l’avais noté.

PIERRE
Et pour venir du métro, ce n’était pas trop glissant ?

CAROLE
Non, ils ont bien déneigé.

Pierre invite Carole à s’asseoir.

PIERRE
Tant mieux.

Il s’assoit derrière son bureau.

PIERRE
Voulez-vous un thé ?

CAROLE
Non, merci, ne vous dérangez pas.

PIERRE
Ça ne me dérangerait pas beaucoup, j’ai une bouilloire et des dosettes.

Il montre le matériel sur la console.

CAROLE
C’est très aimable mais non, merci.

PIERRE
Alors comme ça, vous avez joué l’une de mes pièces ?

CAROLE
Oui, « Les voyageuses », pendant presque trois années.

PIERRE
Trois années ? Mais c’est donc grâce à vous que j’ai gagné autant d’argent ?

CAROLE
Oh non. Nous sommes des amateurs. Nos représentations étaient très espacées. Mais enfin, nous l’avons tout de même jouée une soixantaine de fois.

PIERRE
Ah oui, ça fait 20 par an. Ce n’est pas le record.

CAROLE
Ce n’est pas si mal pour une compagnie d’amateurs. J’en connais qui ne jouent qu’une ou deux fois.

PIERRE
Je sais, j’ai vu ça sur mes bordereaux, trente balles par ci, trente balles par là. Quel courage ! Monter mes pièces pour les jouer si peu, c’est gâché.

CAROLE
Vous trouvez ? Vous préfèreriez qu’elles dorment en librairie ?

PIERRE
Non. Qu’elles soient jouées 300 fois par an !

CAROLE
Ça vous est déjà arrivé si j’en juge par vos affiches.

PIERRE
Il y a longtemps, oui. Faut croire que mes nouvelles pièces sont moins bonnes. Ou qu’elles ne sont pas à la mode. Mon fils me dit : tes pièces sont trop sombres. Les gens veulent rire. Ecris des comédies ! Et quand j’écris des comédies il me dit : tes pièces ne sont pas drôles.

CAROLE
Moi je les trouve drôles. Même vos pièces sombres, comme vous dites. Vous vous arrangez toujours pour y glisser de l’humour…

PIERRE
L’humour du désespoir.

CAROLE
…une réplique piquante…

PIERRE
Un cache-misère.

CAROLE
…une vacherie cinglante, oui…mais drôle.

PIERRE
Alors c’est que vous êtes plus âgée que mon fils. L’humour est une denrée périssable dès qu’elle franchit une frontière générationnelle.

CAROLE
Ne généralisez pas. Quand on jouait « Les voyageuses » il y avait des jeunes dans la salle et ce n’étaient pas les derniers à rire. Et à nous féliciter à la sortie.

PIERRE
Alors faites-moi rêver. Racontez-moi vos succès provinciaux. Ces salles des fêtes de campagne résonnant d’éclats de rire champêtres à mes bons mots.

CAROLE
J’aime moins cet humour-là.

PIERRE
Excusez-moi. Donc ?...

CAROLE
Euh…je ne sais pas par quoi commencer…

PIERRE
Un jour, vous avez lu ma pièce, vous l’avez aimée et vous vous êtes dit : elle a tenu l’affiche deux ans à Paris, essayons de faire mieux et de battre le record.

CAROLE
Pas du tout. Je vais vous décevoir, je ne vous connaissais pas. Je n’avais même jamais lu une de vos pièces.

PIERRE
Vous avez raison, elles sont mauvaises.

CAROLE
Pas du tout. Je me suis rattrapé depuis et je suis incollable sur le théâtre de Pierre Jourdan.

PIERRE
On se croirait à Question pour un champion.

CAROLE
Allez-y, interrogez-moi, sur n’importe laquelle de vos pièces, vous verrez.

PIERRE
L’ennui c’est que mon théâtre est le sujet auquel je m’intéresse le moins.

CAROLE
Vous avez tort. Il y a de quoi écrire une thèse.

PIERRE
Pourquoi pas. On écrit des thèses sur tout et n’importe quoi alors pourquoi pas sur mes pièces. Donc, si je comprends bien, il y a trois ans vous ne me connaissiez pas et vous n’aviez rien lu de moi. Et du jour au lendemain, révélation, la sainte vierge vous apparait et vous dit : lève-toi et marche jusqu’à la Librairie Théâtrale, prends « Les voyageuses » dans la collection de poche c’est moins cher et monte-la, du succès tu auras.

CAROLE
Toujours pas. C’est une copine comédienne qui l’a lue. Je crois même qu’elle l’a vue au Théâtre de… du…

PIERRE
Théâtre de l’Oeuvre.

CAROLE
Voilà.

PIERRE
Ah, c’était donc elle…la seule spectatrice…

CAROLE
Elle m’a dit que c’était complet tous les soirs, qu’elle avait dû attendre deux mois pour avoir une place…

PIERRE
Belle persévérance. Vous la féliciterez de ma part.

CAROLE
Mais c’est ce que je compte faire. Bref, elle a adoré et elle s’est jurée de monter la pièce dès qu’elle rencontrerait une partenaire qui corresponde au personnage.

PIERRE
Attendez, si elle a vu la pièce au Théâtre de l’Oeuvre, c’est que c’était en…

CAROLE

Il y a...

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