La fin de l’ivresse

Julien, Sofiane et Hervé, trois amis se retrouvent chez l’un d’eux pour se retrouver et tenter d’oublier leurs soucis. Entre souvenirs du bon vieux temps et angoisse du temps actuel (Julien est empêtré dans une affaire judiciaire, Sofiane subit du harcèlement au travail), ils mangent et boivent. Hervé, lui, est “en pause” avec Tara, qui est partie depuis un moment pour se reconnecter à elle-même. Alors, quand elle débarque, soudain, et voit un appartement en bazar, une dispute commence, qui se termine par un coup de poêle involontaire dans la figure. Hervé se demande alors s’il a tué sa compagne. La paranoïa commence. Faut-il appeler les secours ? la police ? Les trois amis, ivres, se mettent d’accord pour assumer, mais Pierre débarque à ce moment, et tente de convaincre ses amis que c’était un geste de légitime défense. Le dilemme reprend, dans cette nuit d’ivresse.

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La scène se passe dans l’appartement d’Hervé.

A gauche, la porte. Dans la partie gauche de la scène, la table à manger avec des chaises et le salon, avec un canapé, une table basse et une plante verte. Au fond, une fenêtre avec vue sur la ville dans la nuit. Dans la partie droite, la cuisine, avec un frigo, un four avec des plaques de cuissons, un lave-vaisselle et un évier, ainsi que des étagères, au fond, et une petite table devant.

Scène 1. Hervé, Sofiane, Julien.

Hervé, Sofiane et Julien ont tous les trois leur verre rempli de vin blanc. Ils trinquent. Hervé est assis face au public, au milieu, à gauche, Julien, à droite, Sofiane. Ils sont attablés. Dos à la scène, une quatrième chaise est installée, mais vide.

Julien : Et donc, c’est toi qui a fait ça tout seul ?

Hervé : Ouais, bah tu sais, c’est pas difficile, hein. Suffit de suivre la recette. Et si t’as pas tel ingrédient ou tel ustensile, suffit de le remplacer par quelque chose d’à peu près pareil, en gros ! C’est Tara qui m’a expliqué ça…

Sofiane : Ah ouais, je me disais bien ! La cuisine, c’était jamais ton truc dans mes souvenirs, toi, tu faisais la vaisselle. Je sais pas pourquoi d’ailleurs, ce que tu kiffais, c’est faire la vaisselle.

Julien : Le plan idéal. Moi, de toute façon, comme j’ai longtemps habité tout seul, j’ai bien dû me démerder pour faire la vaisselle. Mais maintenant qu’il y a le lave-vaisselle, j’avoue que bon…

Sofiane : T’imagine, recevoir des meufs dans un studio dégueulasse… ?!

Hervé : Bah ! J’espère que c’est pas que pour les meufs que tu faisais la vaisselle, quand-même !

Julien : Non, bah non, mais bon… disons que c’était une source de motivation pour la faire, quoi, à l’époque en tout cas.

Sofiane : C’est vrai que c’est chiant, la vaisselle.

Hervé : Comme vous le savez, moi, j’aime bien.

Sofiane : C’était pas ta technique pour décuver, aussi ?

Hervé : Ouais, mais pas que, en vrai. Et pas très futé de gerber dans un évier où tu fais la vaisselle. C’est plus que ça me détend. Je sais pas, c’est peut-être l’eau chaude sur les mains, le fait de frotter, ou la mousse, mais ça m’apaise.

Sofiane : Ah ouais ? Moi, rien que les éclaboussures d’eau bouillante, j’aime pas. Je fais la vaisselle à l’eau tiède.

Julien : Chochotte !

Sofiane : Mais attends, en plus j’ai lu un article comme quoi faire la vaisselle avec de l’eau trop chaude ça pouvait abîmer les assiettes ! Ha !

Hervé : Où est-ce que t’as encore lu ça, toi ?

Sofiane : Sur Twitter je crois… enfin X.

Julien : Ah nan mais forcément, si tu te renseignes avec Twitter, alors ! C’est un truc de fachos et c’est des conneries, et dire que tu as lu un article sur X, pfff…

Sofiane : Moquez-vous, moquez-vous ! Moi au moins je suis pas sur TikTok, hein Juju…

Hervé : On arrive bientôt à la fin de l’alphabet avec leurs conneries de tout nommer par des lettres isolées, et quand on sera au Z, ça sera la fin du monde. Faut vite porter plainte contre X.

Julien : Badum tss ! Tu savais qu’on en était à la génération alpha, d’ailleurs. On a fini l’alphabet latin, alors on passe au grec.

Sofiane : Vous croyez que dans vingt-six générations on passera à l’alphabet arabe ?

Hervé : Si j’avais su, j’aurais pas pris espagnol au collège…

Sofiane : Nan mais sérieux, toi t’as appris comment ?

Hervé : Appris quoi ? A faire la vaisselle ? Bah… avec mes parents. On avait des tours de taches ménagères.

Sofiane : Rhooo ouais, là : carrément !

Julien : La classe. Franchement. J’admire, moi, ce genre d’éducation, surtout à notre époque, c’était rare le pas-trop-genré.

Hervé : Ah, mais c’est pas spécialement ça, la raison. Sur le non-genré, mes parents c’était pas des flèches, ils auraient pas trop aimé que je change de genre ou de sexe, si vous voyez ce que je veux dire.

Julien : Un peu transphobes ?

Hervé : Ouais, ils auraient pu écrire Harry Potter, quoi.

Sofiane : C’est quoi le rapport avec Harry Potter ?

Julien : Ça commence à être connu, Souf : c’est une terf !

Sofiane : Une quoi ?

Julien : Elle aime pas les trans.

Hervé : Elle s’est même délectée de critiquer aux JO la boxeuse algérienne qui avait trop de testostérone en lui reprochant de tricher, et lui dire d’aller concourir chez les mecs.

Sofiane : De qui tu parles là ? De ta mère ?

Hervé : Surtout de JK Rowling.

Sofiane : Ah ouais… elle est raciste, en fait. Pour quelqu’un qui défend les elfes de maison, franchement euh…

Hervé : Comme si on allait demander à un mec qui n’a pas assez de testostérone d’aller concourir chez les filles ! Quelle conne, surtout ! Elle me donne pas envie de faire lire Harry Potter à mes gosses, si jamais j’en ai un jour.

Julien : Ah, carrément ? Même si tu lui expliques, et que vous en parlez ? Même si vous lisez les livres volés ou empruntés à la bibliothèque et que vous regardez les films sans payer ? Par exemple, Dora, ça y est, elle a commencé à les lire ! On a dû lui expliquer ce que c’était une terf.

Hervé : Ta fille en sait plus que Sofiane sur le monde.

Sofiane : C’est pas mon domaine.

Julien : Dis plutôt que ça t’intéresse pas plus que ça. Et c’est ok, comme disent les jeunes.

Sofiane : Tu sais ce qui n’est pas de mon domaine non plus ? Les vieux qui veulent parler comme les jeunes.

Hervé : Paf ! Mais attends, du coup, ça lui fait quel âge à ta fille ?

Julien : Bah… Huit ans.

Sofiane : Ah ouais, déjà ?! Eh bah ! Ça veut dire que ses cinq ans c’était déjà y a trois ans !

Hervé : Sofiane, toujours premier de la classe en maths !

Ils se marrent.

Sofiane : Et elle aime bien Harry Potter ?

Julien : Ouais, ça a l’air.

Sofiane : Moi je lisais Cabane Magique.

Hervé : Hunger games, les gars… !

Julien : Puisse le sort vous être favorable.

Sofiane : Ouais, enfin il est sacrément corruptible, ce sort.

Hervé : Mais, donc, pour en revenir au sujet, en vrai y a pas que les trans qui soûlaient ma mère, mais surtout de tout faire à la maison, alors elle a imposé à mon père de l’aider, et ils ont fait leur planning à deux, et comme ça soûlait aussi mon père, il a décidé de m’inclure dans le planning.

Julien : Malin, le Max ! Eh ! (ironique) Ça c’est un bonhomme !

Sofiane : Vous aviez pas de lave-vaisselle, ça veut dire ?

Hervé : Si. Mais tout ne tenait pas dedans.

Julien : C’est le principe du lave-vaisselle : il en reste toujours à côté. Ça, je suis bien d’accord !

Sofiane : Moi, j’avoue que ça fait des années maintenant que je me contente de tout mettre dans le lave-vaisselle, et hop ! En plus, c’est plus économique en eau.

Julien : T’es un gros bourrin, toi, aussi.

Sofiane : Je suis pas spécialiste de la vaisselle, c’est vrai. J’assume.

Julien : Après « C’est pas mon domaine », « Je suis pas spécialiste », le nouveau single de Souf ! Tu pourrais te lancer en politique, mon vieux.

Sofiane (amusé) : La politique non plus, je suis pas spécialiste et c’est pas mon domaine.

Julien : Raison de plus pour t’y lancer.

Hervé : Oui, excuse-moi, mais à part les ingénieurs qui les fabriquent et les commerciaux qui les vendent, je vois pas qui est spécialiste du lave-vaisselle.

Sofiane : Ok, t’as raison… mais par exemple je suis bien plus enclin à m’y connaître en robot de cuisine qu’en lave-vaisselle. C’est tout, c’est juste ça que je voulais dire. Bon, et du coup, ton lave-vaisselle ne te chagrine pas trop ?

Hervé : Orf… Bof. Parfois je fais la vaisselle, quand je suis seul pendant plusieurs jours ou que, je sais pas… y a toujours des plats qui passent pas à la machine ou qui sont mal nettoyés. Mais bon, c’est plus écologique la machine, c’est vrai.

Sofiane : J’avoue, en général le reste, le pas lavé par la machine, c’est plutôt Anissa qui s’en occupe. Une fois sur deux elle repassais derrière ou elle me faisait remarquer que j’avais oublié un truc, genre vider le trou du lavabo, ou que j’utilisais pas la bonne éponge. Entre l’éponge jaune, l’éponge verte, la gratounette, la brosse, vous savez… Et ça me soûlait et à chaque fois on était à deux doigts de s’embrouiller, alors…

Hervé, poliment : Olala ! Avec le côté vert de l’éponge, y a aucun risque, hein.

Sofiane : Même pour les trucs fragiles, genre les verres en cristal ? J’ai lu, sur X, que si on grattait trop fort avec la paille de fer, ça risquait de détacher les PFAS.

Julien : Les quoi ?

Sofiane : Les polluants éternels qu’ils mettent pour pas que ça accroche sur les poêles genres. Et qui sont méga dangereux pour la santé. T’as pas vu passer ça ?

Julien : Bof. « C’est pas mon domaine. », comme tu dis. Mais si X le dit…

Hervé : T’inquiète en tout cas, de un t’en as déjà dans le corps, des PFAS, et si tu veux vraiment stopper leur ingestion, tu peux acheter des poêles en inox, et de deux avec le côté vert de l’éponge ça craint rien !

Sofiane : Sûr ?

Hervé hoche la tête en souriant poliment, pour retenir la moquerie.

Hervé : Mais les poêles en inox, ça coûte une blinde… Contrairement aux éponges vertes.

Sofiane : Ok, ok, Monsieur Propre. De toute façon, maintenant Anissa veut plus que je fasse la vaisselle, elle a décidé que ça serait sa tâche. Mais je fais autre chose, hein. Je fais les carreaux ! J’aime bien laver le vitres pour le coup. Faire pshipshit et hop ça disparaît, c’est hyper satisfaisant ! Et puis je fais la cuisine comme Anissa aime pas ça. Elle stresse à chaque fois avec les quantités et les temps de cuisson.

Julien : Ah ouais ? Pourtant qu’est-ce qu’elle cuisine bien ! Je me rappelle encore de sa tarte aux abricots rôtis au miel d’il y a dix ans !

Sofiane : Je dois te révéler quelque chose, Juju. Elle l’avait ratée à tel point que celle qu’on avait apporté venait de chez le boulanger.

Julien : Putain, l’arnaque eh ! Dix ans après en plus.

Ils gloussent.

Hervé, songeur : C’est comme le balai, enfin je sais pas vous mais moi j’y retrouve les mêmes sensations que dans la vaisselle. Ça aussi, ça m’apaise.

Julien : Le balai ?

Sofiane : Laisse tombe Julien, Hervé vient d’une autre planète.

Hervé : Tu peux parler, toi et ton pshitpshit sur les vitres, là !

Julien : Non, je crois que je comprends. Même si je préfère l’aspirateur, perso. Plus rapide. Et puis ce petit mouvement d’aspiration qui avale la saleté, c’est hyper satisfaisant je trouve. Ffffiut !

Sofiane : Pshitpshit… !

Hervé : Comme moi, le gros tas de poussière dans la pelle. Mais ça fait pas de bruit, déso.

Sofiane : Le balai je trouve ça chiant parce qu’après l’avoir passé, t’es obligé de passer l’aspirateur parce qu’il y a toujours des trucs qui sont pas allés dans la pelle, c’est frustrant !

Hervé : Nan, pas forcément. Ça dépend de ton sol. Si ton sol a des rainures, ok je veux bien, sinon, y a pas de souci. Et puis y a aussi des endroits que l’aspirateur n’atteint pas, et que le balai peut atteindre.

Julien : Désolé Hervé, mais ton sol a des rainures. Regarde, ton sol a des rainures.

Hervé : En tout cas, moi, le balai ça me va. Vous savez, avec Tara (à ce prénom, les yeux des deux autres amis s’écarquillent et se regardent) de toute façon on avait mis en place un principe de base : on fait chacun des tâches ménagères, de la manière qui nous plaît le plus. Elle, parfois, elle passait l’aspirateur alors qu’une heure ou...

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