La mémoire en cartons

Alors que l’on vide la maison de Mamie, tous ces souvenirs que l’on trie, que l’on jette, que l’on vend, sont un peu sa mémoire. Or Mamie oublie… Quand on retrouve une lettre datant de la guerre, un passé enfoui fait surgir de nouvelles questions. Entre rires et tendres silences, la pièce interroge surtout les vivants : pourquoi attend-on que la parole devienne impossible pour vouloir la faire surgir ?

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Liste des personnages (7)

Julien Homme • Adulte
Sarcastique, anxieux, attaché aux souvenirs.
Judith Femme • Jeune
Sensible et déterminée. Elle tente de faire parler Mamie.
Maman Femme • Adulte
Pragmatique, croyante, avec un humour pince- sans - rire.
Le Prêtre Homme • Adulte
Double de JULIEN. Il peut être joué par le même comédien.
La 1ère Psy Femme • Jeune
Double de JUDITH. Elle peut être jouée par la même comédienne.
La 2ème psy Femme • Adulte
Double de MAMAN. Elle peut être jouée par la même comédienne.
Mamie Femme • Âgé
Elle n'apparait réellement que dans la dernière scène, et elle est jouée par la même comédienne que Maman à qui elle ressemble.

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SCÈNE 1 : LES SOUVENIRS QU’ON JETTE

Julien, Maman et Judith font le tri dans la maison de Mamie et remplissent des cartons de souvenirs. 

JULIEN. Vider sa maison comme on le fait là, c’est comme si on enterrait Mamie avant qu’elle soit morte. J’aime pas ça…

MAMAN. La vente est signée. On n’a pas le choix.  C’est comme ça.

JULIEN. On bazarde tout ce qui lui a appartenu sur la brocante!  9 € par ci, 14 € par là… Remarque, c’est toujours ça de pris… Dans cette famille on connaît le prix de tout… mais la valeur de rien!

MAMAN. Tu crois que ça me fait plaisir, à moi ? J’y ai grandi dans cette maison… Votre grand-mère, ça fait quatre ans qu’elle est en maison de retraites.

JUDITH : Maman, Julien exagère, mais tout de même…  Ces objets, c’est un peu la mémoire de Mamie.

JULIEN. Surtout qu’elle la perd.

JUDITH. Tu vois, c’est dans ce poste TSF qu’elle a entendu De Gaulle le 18 juin.

JULIEN. C’est aussi dans ce poste qu’elle a entendu la capitulation de Pétain, la veille.

JUDITH. Pourquoi tu dis ça ?

JULIEN. Quand je vois comment on fait table rase du passé, je me dis qu’il a davantage influencé l’inconscient familial.

MAMAN. Julien…

JULIEN. Non mais tu vois ce que je veux dire? On n’a même pas le temps de trier, on jette tout !

MAMAN : Dis-le à ton oncle, c’est lui qui a voulu faire partir la maison en quinze jours. Il a accepté la première offre!

JULIEN. Comme Pétain… Il capitule vite.

JUDITH. Parce que vous la vendez combien ?

MAMAN. 190 000 €.

JUDITH. C’est tout ?

MAMAN. Frais d’agence compris.

JULIEN. Si on arrive à refourguer le poste qui a entendu De Gaulle sur la brocante, ça fera 190 014 euros. Il sera content oncle Henri.

JUDITH. Si tu racontais moins de conneries, on aurait le temps de faire des cartons de ce qu’on veut garder. (elle décroche un cadre d’un mur, ou le sort d’un carton).  Comme ce poème de Du Bellay, “Les regrets”.

JULIEN. Attention !

JUDITH. Quoi ?

JULIEN. Le casse pas !

JUDITH. Je le connais par coeur. “Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, ou comme cestuy-là qui conquit la toison”

MAMAN. “Et puis est retourné, plein d’usage et de raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge !”

JUDITH. Je ne sais pas pourquoi Mamie l’aime tant…

MAMAN. Va lui demander, ça lui fera plaisir de te voir.

JULIEN. Malheureusement elle oublie, Mamie.

JUDITH. Pas tout… La semaine dernière, elle a su m'expliquer comment elle aidait sa mère à faire du beurre après la guerre.

JULIEN. Tu parles de beurre avec Mamie ?

JUDITH. On buvait un chocolat chaud à la maison de retraite. Je lui ai demandé comment on vivait dans les années 40 avec juste des pâtures… Quelques vaches. “Mamie, il fallait en traire des vaches pour vivre de ça"… Elle m’a répondu qu'avec le lait on faisait du beurre, et que c'est ça qui faisait vivre sa famille.

MAMAN. C'est bizarre la mémoire. On se souvient de trucs anciens, mais les trucs récents on oublie.

JULIEN. C'est comme moi, je suis incapable de me souvenir du dernier film que j’ai vu, mais je me souviens très bien des VHS avec De Funès que papi nous montrait.

JUDITH. C’est quoi des VHS?

JULIEN. C’est bon, on a que 5 ans d’écart.

JUDITH (en fouillant dans un carton). Regardez !

JULIEN. C’est quoi ?

JUDITH. Une lettre de papi datant de la guerre. (elle commence à lire la lettre). Ma chère maman, mon cher papa, si vous recevez cette lettre, c’est que les choses ont mal tourné. Ne soyez pas triste, j’ai combattu courageusement. La bataille de Dunkerque est terrible. Hier, Dieu, s’il existe - je viens à en douter - m’a donné une seconde chance. Une bombe a éclaté à quelques pas de moi. Il s’en est fallu de peu. Si vous recevez ces mots, c’est qu’il aura décidé de ne pas me sauver une nouvelle fois. J’ai en effet pris des dispositions pour que cette lettre ne vous soit remise que s’il m’arrive quelque chose. Ne me pleurez pas trop. C’est peut-être mieux ainsi…

Un silence. La lettre passe dans les mains de Maman qui l’observe avant de revenir à Judith.

MAMAN. Je ne connaissais pas cette lettre. Je ne savais même pas que mon père avait combattu à Dunkerque…

JULIEN.  Je ne comprends pas pourquoi cette lettre est arrivée à destination, puisque papi est rentré vivant… Elle est datée ? Signée ?

JUDITH. Dunkerque, le 3 juin 1940. Signé “votre fils”. Mais pas de prénom.

MAMAN. J’interrogerais bien votre grand-mère…

JUDITH. On ne peut plus trop compter sur sa mémoire.

JULIEN. (à sa sœur qui plie la lettre). Attention !

JUDITH. Quoi ?

JULIEN. Ne la froisse pas ! C’est une page de l’Histoire que tu as entre tes mains.

JUDITH. Ça va…

JULIEN. Et cache-là. Si tonton Henri tombe dessus, il est capable de la vendre à un collectionneur sur le Bon coin.

JUDITH. Je vais aller la lire à Mamie, peut-être qu’elle parlera. Qui m’accompagne ?

MAMAN. Je vais continuer de faire le tri.

JULIEN. Je vais aussi faire le tri… Dans mes pensées… J’ai mon rendez-vous de psy.

Julien se dirige vers le canapé. Il ne s’agit plus du canapé du salon mais du divan du psy.

 

 

SCÈNE 2: LES NÉVROSES DE JULIEN

La 1ère PSY peut être jouée par JUDITH.

LA 1ère PSY (double de JUDITH). Je vous écoute.

JULIEN (sur le divan). Je ne sais pas par quoi commencer.

LA 1ère PSY. Dites ce qui vous passe par la tête.

JULIEN. Vous ressemblez à ma sœur.

LA 1ère PSY. On ne choisit pas sa thérapeute par hasard… Votre mère vous étouffe ?

JULIEN. Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

LA 1ère PSY. Deux raisons. Déjà vous auriez pu choisir une thérapeute qui vous rappelle votre première figure d’attachement, votre mère. Mais comme cette castratrice vous étouffe, vous l’avez remplacée par une figure féminine qui n’a pas son pouvoir : votre sœur.

JULIEN (sceptique). Et la deuxième raison ?

LA 1ère PSY. Oh, en psychanalyse, c’est toujours de la faute de la mère.

JULIEN. Ma mère m’étouffe, c’est vrai. En ce moment, on vide la maison de notre grand-mère. Mon oncle la brade. Ma mère veut tout jeter. Et moi, plus la maison se vide, plus j’étouffe.

LA 1ère PSY. Vous semblez très attaché aux lieux… Aux objets.

JULIEN. Plus qu’aux gens en tous cas… On a découvert une lettre de notre grand-père datant de la guerre.

LA 1ère PSY. Ça a dû vous faire un choc.

JULIEN. Ma mère est bouleversée.

LA 1ère PSY. On la comprend.

JULIEN. Mais moi, c’est le papier jauni et froissé de la lettre qui me bouleverse. Une lettre écrite il y a 80 ans, qui traverse l’Histoire, et qui resurgit, comme ça.

LA 1ère PSY. C’est un transfert.

JULIEN. Un transfert ?

LA 1ère PSY. Vous transférez vos émotions sur les objets pour moins les ressentir... A défaut d’avoir de l’empathie pour les gens, vous en avez pour leurs biens.

JULIEN. Mmh… Ça expliquerait pourquoi je suis devenu assureur.

LA 1ère PSY. Vous voyez, grâce à la thérapie, vous trouvez des réponses.

(un temps)

JULIEN. Mais cet étouffement familial me rend obsessionnel.

LA 1ère PSY. Quel genre d’obsessions...

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