La princesse aux toilettes
Il fallait oser écrire une pièce de théâtre dont l’action se déroule dans des toilettes publiques. Eh bien voilà, c’est fait ! Le résultat ? Une pièce truffée de situations comiques, le tout enveloppé d’une tendre histoire d’amour.
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Acte I
Le rideau s’ouvre, le décor n’est pas éclairé. Suzon entre par la porte principale et la ferme à clé. Elle appuie sur l’interrupteur, la lumière inonde le plateau. Suzon pose son sac sur le comptoir. Elle appelle d’une voix forte.
Suzon. – Fernand ! Fernand ! Tu es là ? Réponds si tu m’entends ! (Elle ouvre la porte des hommes et sans entrer complètement, crie.) Fernand, sors ! Il est l’heure ! (Elle traverse le plateau.) Il n’est pas chez les femmes ?!
Elle va pour ouvrir la porte réservée aux femmes quand Fernand en sort.
Fernand. – Ne crie pas comme ça, tu m’as réveillé !
Suzon. – Qu’est-ce que tu fais là, chez les femmes, pour dormir ? C’est chez les hommes que tu dois passer la nuit !
Fernand. – Je me sens mieux chez les femmes. J’ai l’impression qu’il y en a une qui va me prendre dans ses bras, me tenir compagnie…
Suzon. – Faudrait peut-être atterrir, Fernand. Ici, ce sont des toilettes publiques. D’ailleurs les premiers clients ne vont pas tarder, j’aimerais qu’on ne te trouve pas là.
Fernand. – Merci, ma Suzon, de me donner une piaule. Grâce à toi, je suis au chaud. Et puis ici, si j’ai une petite envie en pleine nuit, les toilettes, c’est pas ça qui manque !
Suzon. – Allez, dépêche-toi !
Fernand. – Je vais aller prendre mes affaires et je reviens.
Il sort par la porte des femmes. Quelqu’un tente d’ouvrir la porte principale.
Suzon. – C’est fermé ! Il est trop tôt.
Homme, off. – C’est pour une envie pressante.
Suzon. – Je suis en train de faire le ménage. Repassez dans cinq minutes.
Homme, off. – Ça va être difficile. Je ne tiendrai jamais.
Suzon, pour elle. – Ils prennent des cafés sans penser aux conséquences ! (Elle range quelques affaires. Fernand sort. Elle ne l’entend pas. Il l’observe. Elle se retourne brusquement.) Oh ! tu m’as fait peur !
Fernand. – Tu es belle.
Suzon. – Ne dis donc pas de sottises. Tes affaires sont prêtes ?
Fernand. – Tu ne voudrais pas vivre avec moi ?
Suzon. – Arrête de dire n’importe quoi.
Fernand. – On est bien ensemble.
Suzon. – Je passe mes journées ici, tu ne voudrais pas que j’y passe mes nuits !
Fernand. – C’est différent l’obscurité. Le silence. Seules quelques gouttes de chasses d’eau donnent du rythme à la nuit. Cet endroit m’inspire. Je ne produis aucun effort pour ma créativité, je sens… je sens…
Suzon. – Ça pour sentir, on ne peut pas mieux !
Fernand, poursuivant. – Il y a une certaine intimité dans cet endroit. C’est troublant. T’es pas une poète, Suzon.
Suzon. – Il n’y a que toi pour y trouver de la poésie ! Allez, va vivre ta journée au grand air.
Fernand. – Si tu acceptes ma proposition, je me remets au travail.
Suzon. – Au travail ? T’en as un ?
Fernand. – Parfaitement.
Suzon. – Pourquoi tu ne le fais pas ? Tu gagnerais de l’argent ; plus obligé de dormir ici, de faire l’aumône.
Fernand. – Quelque part je me sens bien ici. Et puis, j’attends que tu m’épouses.
Suzon. – C’est ça. Tu n’as pas remarqué que j’étais une princesse et qu’une princesse vit avec beaucoup d’argent. En attendant, tu mérites des coups de pied au…
Fernand. – Oui, tu as raison, t’es une princesse.
Il prend son baluchon, se dirige vers la porte, tourne la clé et sort. L’homme derrière la porte passe la tête.
Homme. – Je peux entrer ?
Suzon, comme agacée par le départ de Fernand. – C’est fermé.
Homme. – Ah bon ! (Il disparaît en refermant la porte.)
Suzon, seule. – Qu’est-ce qu’il a mon Fernand ce matin ? Il n’est pas comme d’habitude. (Elle se dirige vers la porte d’entrée et l’ouvre.) Allez-y, c’est ouvert maintenant.
L’homme entre courbé et marche lentement, les mains sur le ventre. Il va directement vers la porte des hommes. Il tient une mallette.
Homme. – Je ne sais pas si je vais y arriver… Oh ! que j’ai envie ! Je ne me retiens plus. Tellement envie que je vais faire un blocage, je vais coincer, c’est toujours comme ça quand j’attends trop ! (Il disparaît par la porte des hommes.)
Suzon. – Pourquoi il me raconte tout ça ? Je ne suis pas toubib. Je vais faire le ménage ici. (Elle entre chez les femmes. La scène est vide. Elle revient tout de suite avec un paquet large et plat.) Fernand a encore oublié ça. Chaque jour, il laisse quelque chose et j’attends le soir pour le lui remettre. Ah ! lui et ses paquets ! (Elle le range sous son comptoir et s’assoit.)
Homme, sort des toilettes des hommes, il se tient droit. – Vous m’avez fait du bien.
Suzon. – Je n’ai rien fait du tout.
Homme. – Le café, ça me fait toujours ça. Une heure après, je n’en peux plus. Pardon d’avoir insisté. Je me sauve. (Il sort porte principale.)
Suzon. – Ça discute, ça discute… et le pourboire, il me passe sous le nez ! Tous pareils ! (Elle se dirige vers la porte des hommes.) Allons mettre du désinfectant, je crois que je ne l’ai pas fait ce matin. (Elle sort porte cour. Elle revient immédiatement avec la mallette de l’homme.) Trop tard, il est déjà parti ! (Elle se dirige vers son comptoir.) Impressionnant le nombre d’objets qu’on me laisse. Les gens doivent avoir la tête ailleurs. (Elle range la mallette.) Il repassera.
Trois femmes entrent. Elles parlent tout le temps et ne font pas attention à Suzon.
Femme 1. – Aujourd’hui je suis tranquille, mon patron n’est pas là.
Femme 2. – Moi c’est pareil que toi, je suis en réunion toute la journée, rien à faire, qu’à écouter !
Femme 3. – Tu ne pourras pas déjeuner avec nous ?
Femme 2. – Pas d’inquiétude, les filles, je trouverai bien un prétexte pour sortir.
Femme 1. – À treize heures, on déjeune ?
Femmes 2 et 3. – Comme d’habitude.
Elles disparaissent dans les toilettes des femmes.
Suzon. – Comme commères, on ne fait pas mieux. (Elle les imite.) « Où on va déjeuner ?… » Tous les matins, c’est la même discussion. « Et patati et patata… » (Un homme élégant entre et surprend Suzon dans ses méditations.) Excusez-moi, je pense toute seule. C’est pour quoi ?
L’élégant, gêné par la question. – Ben pour… je veux dire… pour faire… enfin… Les toilettes, s’il vous plaît ?
Suzon. – Hommes ou… Excusez-moi, je suis déconcentrée… Les hommes, c’est cette porte. (Elle la montre.)
L’élégant. – Merci, madame. (Il sort.)
Suzon, rit de la situation. – Je vous jure, quand je ne suis pas dans ma tête, je suis gaffeuse. Là ou là… (Elle montre les deux portes, femmes-hommes.) La distribution est facile ! (Suzon se met à son comptoir et écrit. Elle ne fait pas attention à ce qui se passe. Un Écossais arborant son traditionnel kilt entre. Il se place au-devant de la scène, face public. Il tourne la tête à droite, voit que ce sont les femmes, puis à gauche, voit que ce sont les hommes. Il part dans cette direction. Avant de pénétrer, Suzon l’immobilise de sa voix.) Stop ! On ne franchit pas cette porte.
L’Écossais. – Pourquoi ? (Il examine le logo de la porte des hommes.)
Suzon. – Faut vous faire un autre dessin ? Les jupes, c’est de l’autre côté.
L’Écossais. – Je ne porte pas une jupe, c’est…
Suzon, l’interrompt. – … un kilt. J’en ai porté également… avec des nattes. Allez, pas d’histoires, pour vous c’est de l’autre côté.
L’Écossais. – Je ne suis pas une femme.
Suzon. – Pourquoi vous portez une jupe ?
L’Écossais. – Vous êtes une femme et vous portez un pantalon.
Suzon. – Et alors ? J’ai le droit de porter un pantalon comme un homme.
L’Écossais. – Et moi un kilt comme une femme.
Suzon. – J’ai affaire à une forte tête. Je ne veux pas d’histoires. Chez les femmes, sinon j’appelle la police.
L’Écossais. – Vous l’aurez cherché ! Je connais un seul moyen pour vous prouver que je suis bien un homme…
Suzon. – Je voudrais bien voir ça ! (Dos au public, l’Écossais soulève juste le devant de son kilt. Le regard de Suzon est hypnotisé par l’étrange apparition, le visage rougissant.) C’est pas possible ! Je n’ai jamais vu pareil… Oh ! la grossière erreur que j’allais commettre ! Chez les hommes ! Sans aucune hésitation.
L’Écossais pousse la porte des hommes.
L’Écossais. – Je vous avais prévenue !
Il disparaît. Suzon reste figée. Fernand entre par la porte principale.
Fernand. – Suzon, qu’est-ce qui t’arrive ? On dirait que tu as vu un monstre !
Suzon, reprenant lentement ses esprits. – C’est exactement ça : monstrueux ! Et dire que j’allais me tromper… Faut le voir pour le croire.
Fernand. – Tu parles de quoi ?
Suzon. – Rien, c’est purement professionnel. Mais qu’est-ce que tu viens faire là ?
Fernand. – Je ne te dérange pas, je vais aller dormir.
Suzon. – T’as la belle vie, toi ! Tu dors tout le temps.
Fernand. – Je n’ai pas dormi cette nuit. Tu n’as pas vu ce que j’ai fait chez les femmes ?
Suzon. – Pas fait attention. Faut dire que ce matin, j’en vois de toutes les couleurs.
Deux femmes entrent, une jeune et une plus âgée, dure d’oreille.
Femme âgée. – Bonjour, madame. Faut-il prendre un jeton ?
Suzon. – Bonjour, mesdames. Non, pas de jeton.
Femme âgée. – Bien, dans ce cas j’en prendrai deux.
Suzon. – Non, pas besoin de jetons ici.
Femme âgée. – Je voudrais deux jetons. Vous êtes sourde ?
La fille. – Maman, les jetons ne sont pas nécessaires.
Femme âgée. – Tu n’as pas envie ? (À Suzon.) Dans ce cas un seul...