La tique étoilée
L’histoire se déroule le soir de la Saint Valentin dans un restaurant étoilé nommé « Delacour au jardin ». La soirée, qui devait être un moment de prestige, tourne rapidement à la crise lorsque le chef de cuisine, Roger, démissionne après une dispute violente avec Gislaine, la femme du propriétaire. Face à l’urgence, Jean Delacour, le propriétaire humaniste et poète, décide de confier les cuisines à Marco, le plongeur, espérant qu’il saura relever le défi. La situation est sous haute tension, d’autant plus qu’un critique gastronomique semble s’être installé à la table numéro 4. Pauline, la réceptionniste, gère les opérations tout en protégeant l’équipe des comportements toxiques de Gislaine.
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Texte déposé : SACD n° 000906806
Acte 1 – Scène 1 : Au standard
Ambiance plutôt calme d’une salle de restaurant.
à Jardin, l’accueil : Pauline est derrière le comptoir, son téléphone portable à l’oreille
à cour, un coin privatif de la salle de restaurant. Deux tables préparées avec un couvert chacune. Encore personne.
PAULINE (Au téléphone)
(Agacée) Non, Paul. Je sais que c’est la St Valentin. Et tu veux fêter ça ? Mais fêter quoi, Paul ? Les six mois de notre couple ? Mais ça fait un mois que c’est fini, Paul. Pourquoi ? Un détail : tu baises tout le monde, sauf ta copine. Ça fait un mois que tu t’accroches à mon appart sous prétexte que tu n’as rien trouvé d’autre. Et moi qui suis assez conne pour te laisser squatter !
Tu cherches un appart ou une meuf qui a un appart, Paul ?
Alors, écoute-moi bien : non seulement je ne peux pas ce soir, Paul, mais je ne veux pas. Je bosse. Et à la Saint Valentin encore plus que les autres soirs.
(Ironique) Quoi ? Tu veux m’inviter ce soir « en pote » dans le restaurant où je bosse ? Mais, tu es pire qu’un morpion, toi !… Et même si dans un moment d’égarement j’avais envie d’un repas « entre potes », tu n’as pas les moyens de m’inviter ici. Moi non plus, d’ailleurs. C’est un restaurant étoilé, je te rappelle ! Deux étoiles. C’est-à-dire que tu payes deux fois plus cher que le plus cher des restaurants non étoilés de la ville. Tu comprends ? Le repas coûte bien plus cher que ce que je vais me faire ce soir. Et en étant payée double !
Alors, si t’as du fric en trop, paye-moi un loyer.
(Sarcastique) Et si tu n’en a plus, demande à ton Ex, la tique ! Oui, celle qui te suçait le sang… entre autres. Tu as l’image, là ? Celle qui m’a laissé un mec tout desséché, que j’ai mis des mois à regonfler. Oui, oui, j’ai l’image ?! Invite-la, Paul, ta tique. Elle était pétée de thunes, elle. C’est bizarre, c’est toujours à l’approche du printemps qu’elle se ramène, celle-là.
Pardon, Paul ? Ça fait longtemps que tu ne l’as pas vue ? Tu l’as au moins entendue, non ? Regarde ton historique d’appel, Paul. (Hurlant) REGARDE !!! (Factuelle) Dernier appel : hier, enfin, ce matin, 2h36, durée de la conversation : 45 minutes, Paul. Elle a pas trouvé plus court comme histoire, la pouf, pour que tu t’endormes ?!!!
Comment je sais ? Je te rappelle que c’est moi qui te paye ton forfait free, Paul, plus pour longtemps, je pense. J’ai tout en direct sur l’ordi. (S’excusant) OH… Pardon… c’est pas elle qui t’a appelé cette nuit à 2h36 pendant 45 minutes… C’EST TOI QUI L’A APPELEE !!!
(Tout à coup calmée) Whaouuu… Faut que je me calme. (Elle aperçoit madame Delacour, gênée) Tout va bien, Paul… Bisous… et à tout à l’heure…
Entre Madame Gislaine Delacour
MME DELACOUR
(Hautaine) Pauline ! Jésus, Marie, Joseph ! Vous n’étiez pas en train de passer un coup de fil personnel, j’espère. Je vous rappelle que nous sommes surveillés. Tous les jours. Tout doit être impeccable. Il en va de la réputation du nom Delacour. (Elle entame un « Je vous salue, Marie » machinal)
PAULINE
Bonjour à vous aussi, Madame Delacour. Ne vous inquiétez pas, les réservations sont presque complètes. Je vous ai gardé une table de choix, la numéro 3, avec Monsieur Delacour.
MME DELACOUR
(Froide) Idiote ! Et vous voudriez qu’on paye, aussi ? De toutes façons, Jean préfère diner avec tous ces gens de spectacle plutôt que d’écouter les conseils avisés de sa femme. (Une pointe de tristesse exagérée et insincère) Même le soir de la Saint-Valentin, il me délaisse… (En prière) Gloire à toi, mon seigneur…
(Condescendante) Vous devez connaitre ça, vous. Sinon vous ne seriez pas derrière ce comptoir. (Directive) Proposez plutôt la table que vous nous réserviez à un très bon client, ou au critique gastronomique qui pourrait venir. On n’en a pas encore vu un, cette année.
J’arrive toujours à les repérer, ceux-là : petit veston, mais pas trop chic ; petite moustache provocante, pas un sourire, les yeux constamment rivés sur l’assiette ou la carte. Je tiens à les garder mes deux étoiles. Trois, ce sera impossible tant que cet incapable de Roger sera là.
(Minaudant) « Monsieur le Chef cuisinier » n’est pas là pour faire mieux, mais pour faire « autre chose », « toujours surprendre le client ». (Aigrie) Il va bientôt pointer à France Travail celui-là. Moi aussi je vais savoir le surprendre !
PAULINE
Comme vous avez surpris Mohamed, son second, non pas en train de piquer dans la caisse, comme vous l’avez prétendu sans preuve, mais en le harcelant jusqu’à ce qu’il craque, après dix ans d’un excellent service. Heureusement que votre mari a pu lui trouver une place chez un de ses amis.
MME DELACOUR
Jean est trop faible et n’a aucune autorité sur ses ouailles.
Le standard du restaurant sonne. Mme Delacour observe Pauline
PAULINE (Se sentant observée, zélée)
Établissement « Delacour au jardin », bonjour, Pauline pour vous servir.
… À quel nom ?...
… Oui, tout à fait, Monsieur. Une table pour six personnes…
… Ah, désolée, Monsieur, mais nos chers animaux de compagnie ne sont pas admis au sein de l’établissement… Même à poil ras… Même sans poils…
… Pardon ? Eh non, encore désolée, mais nos chers enfants de compagnie ne sont pas admis non plus… C’est exactement cela, Monsieur, il faudra attendre qu’ils aient des poils…
… Bien sûr Monsieur, à tout à l’heure, et merci pour votre humour, ça fait du bien…
MME DELACOUR
(En prière) Jésus, Marie, Joseph, Jésus, Marie, Joseph… (Normal) Je ne veux même pas réagir à ce que je viens d’entendre. J’ai déjà trop à faire avec le Chef Cuisinier. Si vous croisez mon mari, prévenez-moi, je dois lui parler en urgence. (Pauline lui fait signe qu’elle peut l’appeler) Je crois qu’il m’a blacklistée.
Elle va quitter la salle, puis se retourne au dernier moment
Et… un conseil : tâchez de trouver rapidement le numéro de France Travail.
Elle sort
Acte 1 – Scène 2 : Le client mécontent
Pauline est remontée contre Madame Delacour
PAULINE
(Dénigrante, imitant Mme Delacour) Et tâchez de trouver rapidement le numéro de France Travail… (Sèche) Quelle connasse, celle-là ! (Imitant) « Madame Gislaine Delacour ». « De la courge , oui ! » (Se reprenant) Non, je ne devrais pas maltraiter le nom Delacour. C’est celui de Jean, le boss. Et je l’aime bien, Jean. Un amour de gentillesse. Un...