La vie sexuelle des champignons de Paris

Entouré d’une famille excentrique, le quotidien de Norbert relève de l’exploit. Écrivain farfelu, il n’arrive pas à se concentrer pour écrire son dernier livre. L’arrivée d’une employée de maison va transformer sa vie en cauchemar.

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ACTE I

le matin

 

Huit heures du matin. Norbert entre en scène en robe de chambre, va au bar et se prépare un café tout en lisant à haute voix un document.

Norbert - « Chez les champignons de Paris, la parade nuptiale se fait par les racines. Elles vibrent. C’est un chant d’amour très complexe… »

Gaston (off) - Ouvrez-moi ! Ouvrez-moi ou je casse la porte !

Norbert va ouvrir la porte à Gaston qui est assis sur une chaise en bois montée sur roulettes (prévoir une chaise avec de multiples gadgets).

Norbert - Papa ! Tu ne peux pas être plus discret ? Tu vas réveiller tout l’immeuble !

Gaston (hurlant) - Je m’en fous des voisins ! Tous des collabos ! Si je n’avais pas perdu l’usage de mes pauvres jambes en sauvant la France…

Norbert - Papa ! Tu vas te calmer sinon…

Gaston - Tu bois quoi ?

Norbert - Du café. Tu en veux une tasse ?

Gaston - Tu n’aurais pas un petit coup de rouge par hasard ?

Norbert - À huit heures du matin ?!

Gaston (hurlant) - Il n’y a pas d’heure pour les braves !

Anne-Catherine entre en scène en chemise de nuit.

Anne-Catherine - Dans cette maison, le silence n’est pas l’invention du siècle.

Norbert - Ce n’est rien ma chérie. Tu connais papa : le matin, il est un peu ronchon.

Anne-Catherine - « Abominable » me paraît être un qualificatif plus adapté à sa nature.

Gaston - Toi, la belle-fille, tu retournes dans ta chambre au pas de course et tu fais ton lit au carré. Inspection dans dix minutes !

Anne-Catherine - Norbert, je vais craquer ! Il va falloir que tu fasses un choix : c’est lui ou moi. Sans réponse de ta part, je mets ce vieux débris imbibé d’alcool à l’hospice.

Gaston - Mon fils ne m’abandonnera jamais ! Hors de ma vue, fesses plates !

Anne-Catherine - Tu as entendu ? Il m’a traitée de fesses plates !

Norbert (à Anne-Catherine) - Ne fais pas attention à ce qu’il dit, je suis sûr qu’il le regrette déjà. (À Gaston.) Hein, papa ?

Gaston - Je ne regrette rien !

Norbert - Ma chérie, oublie tout ça, le principal c’est que je t’aime telle que tu es.

Anne-Catherine - Telle que je suis ? Donc tu donnes raison à ton père : j’ai les fesses plates ! (Elle se dirige vers la chambre.) Tu sais ce qu’elles te disent mes fesses ?

Norbert - Ma chérie, je me suis mal exprimé, écoute-moi…

Norbert la suit, laissant Gaston seul. Il se lève, va au bar se servir un verre de rouge et revient s’asseoir avec la bouteille qu’il cache sur lui. Retour de Norbert.

Norbert - Papa, il faut absolument que je te parle.

Gaston - Je t’écoute. Mais si c’est pour me parler de « fesses plates »…

Norbert - Anne-Catherine. Elle s’appelle an-ne-cath-eri-ne.

Gaston - Si ça te fait plaisir.

Norbert - C’est ma femme et je l’aime.

Gaston - C’est ton problème, pas le mien.

Norbert - Tu ne peux pas rester cinq minutes sans parler ? Je te le demande gentiment. Juste cinq petites minutes !

Gaston - Si je veux.

Norbert - Bon, je reprends. Anne-Catherine est ma femme, je l’aime et je ne veux pas la perdre. Malheureusement, ta façon de te comporter vis-à-vis d’elle se retourne contre moi et je risque d’aller droit au divorce.

Gaston - Eh bien, vas-y mon gars, nous vivrons entre hommes.

Norbert - S’il te plaît papa, fais un effort. Si ce n’est pas pour elle, fais-le pour moi. À cause de toi, je n’ai même plus de vie… disons privée.

Gaston - Sexuelle !

Norbert - Si tu veux. Mais quand j’ai la chance d’obtenir un petit câlin, tu ne trouves rien d’autre à faire que de taper avec ta canne sur le mur de notre chambre en hurlant : « C’est bientôt fini vos cochonneries ? Je n’arrive pas à dormir ! » Mets-toi à ma place dans ces moments-là !

Gaston - Je n’en veux pas de ta place.

Norbert - Bon ! Puisque tu refuses de comprendre, excuse-moi d’être brutal avec toi, mais je ne te laisse pas le choix. Si tu ne te comportes pas normalement avec Anne-Catherine c’est l’hospice.

Gaston - J’espère que ta mère n’a pas entendu ce que tu viens de me dire, sinon elle doit se retourner dans sa tombe.

Norbert - Ah non ! Ne parle pas de maman. Avec un mari comme toi, elle l’a bien mérité son paradis.

Gaston - Silence, deuxième classe. Direction ma chambre.

Norbert et Gaston sortent. Pendant ce temps, Anne-Catherine entre en scène, habillée, prête à partir au bureau.

Anne-Catherine (hurlant) - Norbert ! Norbert !

Norbert - Oui, j’arrive !

Anne-Catherine - La cuvette des toilettes est bouchée.

Le portable de Norbert sonne. Il répond.

Norbert - J’attends un appel de mon éditeur, ce doit être lui. (Au téléphone.) Allô ! Allô ! (…) Belle-maman ! Quelle joie de vous entendre ! Trois mois sans donner de nouvelles, je vais vous disputer ! J’espère qu’il ne vous est rien arrivé de grave ! (…) Alors tout va bien… (…) Vous avez une grande nouvelle à nous annoncer ? (…) Ce soir ? Mais avec plaisir ! (…) Vers vingt heures, c’est parfait. Je vous embrasse très fort ! (Il raccroche.) Quelle femme merveilleuse… Tu ne devineras jamais qui vient de téléphoner !

Anne-Catherine - Il est vrai que ta question est très pertinente.

Norbert - C’est Pamela, ta mère ! Elle passe ce soir nous annoncer une grande nouvelle !

Anne-Catherine - Excuse-moi mon pauvre Norbert, mais au risque de te décevoir, j’avais compris. Une catastrophe n’arrive jamais seule. Après les toilettes bouchées, ma mère.

Norbert - La visite de ta mère est quand même plus importante que tes chiottes bouchées.

Anne-Catherine - Je te prie de surveiller ton langage pour parler des toilettes.

Norbert (vexé) - Je te prie de surveiller ton langage…

Anne-Catherine - Si tu aimes autant ma mère, il fallait l’épouser !

Norbert - Au cas où tu l’aurais oublié, je t’ai connue avant.

Anne-Catherine - Le divorce existe !

Norbert - Ne dis pas de bêtises, ma chérie ! Je ne suis pas amoureux de ta mère, je l’adore tout simplement comme on aime un joli bouquet de fleurs ou un coucher de soleil…

Anne-Catherine - Admettons que tu sois sincère. Toujours est-il que chaque fois qu’elle vient nous rendre visite, ce n’est jamais gratuit. Souviens-toi le jour où elle nous a annoncé qu’elle voulait se faire refaire la poitrine…

Norbert - Oui ! C’était très drôle !

Anne-Catherine - Pour toi peut-être, mais pas pour moi.

Norbert - Elle faisait le tour du salon seins nus pour nous prouver la nécessité de l’opération.

Anne-Catherine - J’ai refusé de lui prêter l’argent que lui demandait le chirurgien et elle a disparu six mois.

Norbert - À son âge, elle peut bien se faire quelques petits plaisirs.

Anne-Catherine - Justement, à son âge, je ne vois pas l’intérêt d’avoir une poitrine de jeune fille !

Norbert - Nous en reparlerons le jour où tu auras des gants de toilette à la place des seins.

Anne-Catherine - Je te prierais d’avoir un peu plus de respect concernant ma féminité. De toute façon, le jour où j’aurai des gants de toilette, comme tu le dis si bien, je ne préfère même pas imaginer l’état dans lequel seront tes coucougnettes.

Norbert - En attendant que ça pende de tous les côtés, je vais me changer.

Anne-Catherine - Tu as raison, tu fais désordre. Mais avant de passer sous la douche, rappelle-toi quand elle voulait partir au pôle Nord pour tenter l’expérience de vivre dans un igloo avec des esquimaux. Et pourquoi ? Parce qu’elle a lu dans un magazine que les esquimaux, pour ne pas mourir de froid, faisaient l’amour constamment. Et ses cours de french cancan qui se sont terminés par deux mois d’hôpital…

Norbert - C’est vrai qu’il lui arrive d’avoir des idées un peu farfelues, mais elle est seule dans la vie. Un peu de piquant dans ses longues journées de solitude.…

Anne-Catherine - Tu ne vas quand même pas prendre sa défense ! C’est le monde à l’envers ! Il a fallu que j’épouse un homme qui aime sa belle-mère…

Norbert - Je l’adore, nuance ! Et sans vouloir te donner des ordres, tu ferais bien de téléphoner à un plombier, sinon ce soir nous risquons d’être dans le caca… Excuse-moi, ça m’échappé.

Norbert sort. Anne-Catherine cherche dans les « Pages Jaunes » l’adresse d’un plombier.

Anne-Catherine - Comme c’est amusant un plombier qui s’appelle M. Robinet. Avec un nom pareil, ça doit être un bon professionnel. (Au téléphone.) Allô ! M. Robinet ? (…) Bonjour… Une catastrophe vient d’arriver : mes toilettes sont bouchées et je reçois du monde ce soir… (…) Vous ne pouvez rien faire avant trois jours ? Vous n’avez pas un collègue qui pourrait… (…) Pour un autre plombier c’est quinze jours ? Et je fais comment en attendant ? (…) Je ne possède pas de quoi ? (…) De vase de nuit ? C’est quoi un vase de nuit ? (…) Je suis désolée, mais nous n’avons pas pensé à mettre un pot de chambre sur notre liste de mariage… C’est un tort, peut-être ? (…) Vous pouvez nous en prêter un ?...

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