ACTE I
SCÈNE 1
Entrée de Catherine, furieuse, suivie de ses deux amies Julie et Isabelle.
Catherine - Mais qu’est-ce qu’on est venu faire dans ce trou, vous pouvez me le dire ?
Julie - Ah non ! Tu ne vas pas jouer les ingrates. Après tout, c’est pour toi qu’on est ici.
Isabelle - Julie a raison. Tu ne peux pas t’enterrer dans ta solitude. La seule façon de te caser c’est de faire les Foires aux célibataires.
Julie - Les agences matrimoniales, zéro ; les petites annonces du « Chasseur Français », d’après toi c’est ringard !
Catherine - Mais je ne vous ai rien demandé, moi ! J’aime bien ma solitude, elle me plaît bien ma solitude.
Isabelle - Mais enfin, il te faut un homme !
Catherine - Vous en avez un, vous ? Non, bien sûr, mais vous ne pouvez pas vous empêcher de vouloir faire ce que vous appelez mon « bonheur ».
Julie - Mais nous ma chérie, on sort, on va en boîte, on vit.
Isabelle - Tandis que toi, tu reste cloîtrée dans ton appart’, tu t’étioles, tu te recroquevilles dans ta littérature romantique et ta musique classique, tu te concertises, tu te symphonises…
Julie - Ici au moins, ça bouge, il y a de la musique, c’est la fête !
Catherine (explosant) - De la musique ! C’est ce tintamarre que vous appelez de la musique ?
Isabelle - Qu’est-ce que tu as contre le cornet à piston ou la clarinette ?
Catherine - J’ai que justement, on est loin du concerto pour clarinette en « la » de Mozart, si tu veux mon avis !
Isabelle - Ce n’est pas comparable !
Catherine - Vous fondez devant une dizaine de majorettes qui s’imaginent qu’elles sont jolies parce qu’elles ont les cuisses à l’air et une jupette affriolante mais qui ne sont pas fichues de marcher en musique, vous vous liquéfiez au son des fanfares locales plutôt approximatives et qui devraient pourtant savoir que la musique c’est fait avec des notes…
Julie (à Isabelle) - Et elle ne s’est pas encore déchaînée après les bandas !
Catherine - Les bandas, les bandas ! Le coude bien levé à la hauteur du menton pour souffler dans leurs trompettes ou pour écluser les canettes ! De toute façon le geste est le même !
Isabelle - Bon, ça va, calme-toi !
Catherine - Me calmer ! Alors que vous m’avez entraînée dans cette mascarade, cette soi-disant Foire aux célibataires.
Julie - Quoi, ce n’est pas une Foire aux célibataires peut-être ?
Catherine - Vois-tu, ce que je viens d’entendre me fait plutôt penser à une « foire aux canards » !
Isabelle - Oh ! tu es injuste !
Catherine - Et tous ces siffleurs de bière, avec le foie qu’ils trimballent, n’ont surtout pas à s’inquiéter, ils l’auront leur label « foie gras authentique » !
Isabelle - Quelle râleuse tu fais !
Catherine - À qui la faute ? Quand je pense que ce soir, à dix kilomètres de chez moi, on donne la « Passion selon saint Matthieu ».
Julie - C’est de qui ?
Catherine - Du grand Jean-Sébastien, forcément !
Julie - Tu connais un Jean-Sébastien, toi ?
Catherine - Bach, imbécile.
Julie - Oh ! ça va ! Tout le monde n’a pas ta culture !
Isabelle - Bon, vous n’allez pas vous engueuler pour une malheureuse messe.
Julie - Je n’y connais peut-être pas grand-chose en musique classique mais je crois me souvenir qu’il existe une célèbre marche nuptiale…
Catherine - Oui, eh bien vous pouvez en faire votre deuil. Je ne suis pas partante pour vous arranger une rencontre avec ce cher Mendelssohn.
Julie - C’est dommage ! À propos de rencontre, tu connais Richard et Franck ?
Catherine - Non, ça ne me dit rien.
Isabelle - Mais si, les deux types avec qui nous avons passé la soirée d’hier !
Catherine - Ah oui ! Je vois. Mais je t’arrête tout de suite : ce n’est pas mon genre. C’est macho et compagnie ces deux-là, surtout un !
Julie - De toute façon, ils ne cherchent pas à se caser !
Catherine - Ah ! mais alors, qu’est-ce qu’ils font là ?
Julie - Ils essaient de rendre service.
Catherine - Je vois. Encore deux cavaleurs qui recherchent une aventure pour le week-end !
Isabelle - Ce n’est pas impossible !
Catherine - Eh bien, ça y est, vous avez trouvé chaussure à votre pied.
Isabelle - Ils ont eux aussi un problème à résoudre. En l’occurrence, un copain très timide qui s’enfonce dans le célibat.
Catherine - Et tous les quatre vous vous êtes dit : « Ce serait super si on pouvait accoupler ces deux-là ! »
Julie - Oh ! accoupler… Tu as de ces expressions !
Isabelle - Tu vois, tout de suite, tu te braques !
Catherine - Vous voyez, les filles, ce mec timide, je ne le connais pas mais déjà, grâce à vous, je sens que je vais le prendre en grippe. Salut, je monte dans ma chambre ! (Elle monte l’escalier.)
Isabelle - Bon, eh ben, c’est pas gagné !
Julie - Oui, elle n’y met vraiment aucune bonne volonté !
Isabelle - C’est bête, on s’était donné rendez-vous ici, avec les autres, c’était l’occasion ou jamais de les faire se rencontrer.
Julie - Cette tête de mule va tout faire rater !
Isabelle - Tu as vu Richard, comme il te regardait ?
Julie - Tu parles si j’ai vu. Avec lui je crois que je vais passer un bon moment.
Isabelle - Moi, Franck, il me plaît bien. Mais je ne sais pas si tu penses comme moi… je le trouve un peu réservé.
On sonne.
Julie - Tiens, ce doit être eux !
Elle va ouvrir. Entrée de Richard, Franck et du timide Rodolphe. Ils se font la bise comme de vieux amis sauf Rodolphe qui serre la main.
SCÈNE 2
Richard - Salut les filles ! On n’est pas trop en retard ?
Julie - Non, ça va ! Tu sais, le week-end est loin d’être fini. Vous prenez quelque chose ?
Richard - Si je m’écoutais je sais bien ce que je consommerais…
Julie - Il y en a qui sont pressés on dirait !
Franck - On est venu accompagner Rodolphe. Il n’osait pas !
Richard - Mais votre copine Catherine, elle n’est pas là ?
Isabelle - Si, elle est montée dans sa chambre.
Franck - Pour se faire belle ?
Julie - Pas vraiment ! En fait elle ne veut voir personne.
Richard - Ah ! mais c’est embêtant ça ! Ce n’est pas du tout ce qu’on avait prévu au programme.
Franck - Il faudrait peut-être aller la voir… pour la convaincre !
Julie - Tu as raison ! Isabelle, essaie de lui faire comprendre. Il ne va pas la bouffer Rodolphe !
Richard (sceptique) - Si déjà il pouvait au moins la dévorer des yeux…
Julie - Ah ! parce que… lui aussi…
Franck - Il a fallu qu’on insiste.
Rodolphe - On s’en va d’ici, les gars ?
Richard - Tu sais bien ce qu’on t’a dit, mon vieux. Cette fête, c’est ta dernière chance !
Rodolphe - Mais tu as entendu, elle ne veut voir personne !
Julie - Monte la chercher, Isabelle !
Isabelle - Non, vas-y toi, tu as plus d’autorité que moi.
Julie - Bon, je vous la ramène, mais soyez patients !
Elle monte l’escalier. Isabelle sort vers la cuisine.
Richard - On avait parlé de boire quelque chose, je crois !
Isabelle (revenant avec un plateau et des boissons) - J’arrive ! Servez-vous ! (Ils se servent.)
Richard - Elle a vraiment peur des hommes, Catherine ?
Isabelle - Je ne sais pas. Elle est un peu vieux jeu. Je ne l’ai jamais vue flirter.
Franck - Jamais ?
Isabelle - Julie m’a dit que vers dix-huit ans elle avait eu un chagrin d’amour. Et depuis… plus rien.
Rodolphe (gêné) - Il vaudrait mieux s’en aller.
Richard - Toi, tu restes là ! On s’est donné assez de mal pour te décider à venir ici, alors tu nous laisses faire. O.K. ? (On sonne.) Vous attendiez quelqu’un ?
Isabelle - Une copine d’enfance de Julie. Il y a longtemps qu’elles ne se sont pas vues. (Elle va ouvrir.)
SCÈNE 3
Version M. Lemaire
Entrée de M. Lemaire.
Isabelle - Ah ! c’est vous ?
- Lemaire - Eh oui, ce n’est que moi ! Vous attendiez l’âme sœur ? Puis-je faire l’affaire ?
Isabelle - Monsieur Lemaire, vous n’êtes pas sérieux.
- Lemaire - Dame, quand des jeunes femmes viennent de si loin à cette Foire aux célibataires, ça n’est pas seulement pour jouer au Scrabble ou taper une belote !
Richard - C’est peut-être pour commencer le jeu de sept familles.
- Lemaire - Ou pour jouer aux dames ! À qui ai-je l’honneur ?
Isabelle - Excusez-moi ! M. Lemaire, le propriétaire de ce gîte. Richard, Franck et Rodolphe, des amis.
Franck - Monsieur le maire ! Vous tombez à pic. Il va certainement y avoir un mariage à faire !
Rodolphe - J’espère que tu ne parles pas du mien ?
Franck - Mais si mon vieux !
- Lemaire - Ne vous méprenez pas ! Je m’appelle Lemaire en un seul mot et je ne suis pas autorisé à faire ce genre de cérémonie.
Isabelle - Alors qu’est-ce qui vous amène ?
- Lemaire - Accompagnez-moi jusqu’aux toilettes. La chasse d’eau pose quelques problèmes depuis peu. Il faut que je vous fasse voir comment y remédier. Suivez-moi ! (Il sort vers la salle de bains, suivi d’Isabelle.)
SCÈNE 3 Bis
Version Mme Lemaire
Entrée de Mme Lemaire.
Isabelle - Ah ! c’est vous ?
Mme Lemaire - Eh oui, ce n’est que moi ! Vous attendiez l’âme sœur ?
Isabelle - Oh ! nous ne sommes pas pressées !
Mme Lemaire - Pourtant, la maison est déjà remplie d’hommes à ce que je vois !
Isabelle - Et ça vous embête ?
Mme Lemaire - Comprenez-moi bien ! Cette maison appartenait à ma tante qui a été pendant quarante ans la gouvernante de M. le curé. Alors, vous pensez bien que les murs ne sont pas habitués aux orgies.
Isabelle - Chère madame, sans aller jusque-là, lorsque des jeunes femmes viennent de si loin à cette Foire aux célibataires, ça n’est pas seulement pour jouer au Scrabble ou au tarot !
Richard (ironique) - C’est peut-être pour commencer le jeu des sept familles.
Mme Lemaire - Ou pour jouer aux dames ! À qui ai-je l’honneur ?
Isabelle - Excusez-moi ! Mme Lemaire, la propriétaire de ce gîte… Richard, Franck et Rodolphe, des amis.
Franck - Madame le maire ! Vous tombez à pic. Il va certainement y avoir un mariage à célébrer !
Rodolphe - J’espère que tu ne parles pas du mien ?
Franck - Mais si mon vieux !
Mme Lemaire - Ne vous méprenez pas ! Je m’appelle Lemaire en un seul mot et je ne suis pas autorisée à faire ce genre de cérémonie.
Isabelle - Alors qu’est-ce qui vous amène ?
Mme Lemaire - Accompagnez-moi, je n’ai pas eu le temps de vous faire certaines recommandations. Venez, j’ai plusieurs petites choses à vous montrer. (Elle sort vers la salle de bains, suivie d’Isabelle.)
SCÈNE 4
Rodolphe - Si on en profitait pour s’en aller ? Je la sens pas cette affaire !
Richard - Ce que tu peux être défaitiste, toi, alors ! On se décarcasse et toi tu ne penses qu’à partir d’ici !
Franck - Je ne voudrais pas abonder dans son sens, mais on prend des risques.
Richard - On prend des risques ? À marier cet individu ?
Rodolphe - Je te...