Le casse à la Lemat
Pièce en alexandrins, hommage aux comédies cultes de Molière, Le casse à la Lemat raconte comment un serviteur sans scrupule monte une machination alambiquée pour permettre à son maître d’épouser son amour, fille unique d’une famille rivale. En 14 scènes, le serviteur Lemat va échafauder son plan en allant rencontrer les membres des clans rivaux ainsi que des malfrats pour arriver à ses fins. Au cours de l’aventure, il se mettra à dos nombre de gens, entre autres une dangereuse cheffe du banditisme local.
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Dramatis personae :
Lemat (Fidèle valet de Cléandre)
Cléandre Callune (Fils de Philémon Callune, fou amoureux de Rosemonde Grenat)
Philémon Callune (Père de Cléandre et ennemi des Grenat)
Rosemonde Grenat (Fille des Grenat surnommée la Roncière, folle amoureuse de Cléandre)
Le père Grenat (Père de Rosemonde, ennemi des Callune)
Madame Grenat (Mère de Rosemonde)
Lachère (Fidèle valet de Philémon)
Augusta (Fidèle servante de Rosemonde)
L’Abbé (Abbé complice de Lemat)
Le tavernier (Aubergiste complice de Lemat)
Aphaz (Brigand aidant le plus offrant, complice de Lasourd)
Lasourd (Brigand aidant le plus offrant, complice de Aphaz)
Le messager (Messager aux services variés)
Scène I
En scène : Cléandre, Lemat
Arrivée sur scène du fils suivi de près par son serviteur.
Cléandre
Hélas ! je suis fini, ma fortune est perdue !
Ce soir prend fin ma vie, je le dis en ces rues !
Soyez témoins pour moi, ô allées silencieuses,
Du drame qui me broie, de ma faillite odieuse !
Lemat
Silencieuses ? Du tout ! et ceci depuis que
Nous quittâmes sans sou ce tripot aux cent jeux.
Cléandre
Va donc te taire enfin ! Va donc te taire un peu ?!
Lemat
Me taire ? Je veux bien !
Cléandre
Ferme-la, nom de Dieu !
Silence pendant un instant. Personne ne bouge.
Cléandre
Ne comprends-tu donc pas ? Sans sou je ne vaux rien…
Lemat
Ce fut toujours le cas.
Cléandre se tourne brutalement vers Lemat.
Lemat
Simple trait d’esprit…
Cléandre
Tiens !!
Il le frappe.
Servant impétueux ! Tiens, tiens, tiens vil menteur !
Te croyant astucieux tu jouas tout sans peur
Pour le pique en valet ! Ce fut Dame de cœur !
Il le bat.
Lemat
J’ai fauté je l’admets ! Je me repens sur l’heure !!
Cléandre cesse de le rouster et marque un temps de réflexion.
Cléandre
Tu as raison Lemat ! Tu vas te racheter.
Je chasse mon tracas afin de t’expliquer
La raison de mon mal me donnant mauvais sang
Mais jure avant, vassal, de t’en montrer prudent !
Lemat
Je vous entends maître, si j’y sauve ma peau
Je vous promets d’être silencieux
Il fait signe de ses doigts sur sa bouche qu’il se tait.
Plus un mot.
Cléandre
J’ai rencontré naguère, une enfant de la ville,
Aux yeux pleins de lumières
Lemat
A la taille gracile ?
Cléandre le regarde furieux, Lemat refait geste qu’il se tait.
Cléandre
Je sus dès lors, pour elle, que je braverai père
À la cruauté telle qu’il dédira ma chère.
Lemat
Pourquoi donc un refus ? J’admets être perdu !
Est-ce un ange déchu, aux trop basses vertus ?
Cléandre
Que nenni, mon ami, son nom résonne chez
Les grandes baronnies. Elle est noble et bien née.
Lemat
Mais pourquoi donc alors ? Est-elle gâtée ? Ruinée ?
Ou sur son lit de mort ? Ou bien déjà mariée ?
Cléandre
Elle est ruinée, c’est vrai, mais l’enjeu n’est pas là,
Mais bien qu’elle me plait et a pour nom Grenat.
Lemat
Ô mon Dieu je comprends tout l’intérêt du jeu !
C’est plus clair à présent mais dites-moi un peu,
Je les savais ruinés mais pas vos ennemis.
Quelle animosité tiraille vos partis ?
Cléandre
Le conflit s’annonçant, les mit en concurrence.
La course à l’armement fit pencher la balance.
Ma maison produisant tout cela pour moins cher,
Les ruina lentement faisant fi des prières.
Père les condamna, par le biais des affaires.
Il les déposséda et racheta leurs terres.
C’est ainsi pour la haine nourrissant cette faide,
Me causant tant de peine, que j’implore ton aide.
Lemat
Je vous entends et pense savoir comment aider,
Bientôt votre souffrance sera du temps passé.
Aussi écoutez-moi, retrouvez votre père,
J’arrange de ce pas la chose à ma manière.
Je vous promets seigneur de pouvoir vous offrir
Avec toutes faveurs l’amour qui vous déchire.
Cléandre
Merci ! Merci ! Merci tu me redonnes vie !
Il quitte la scène.
Lemat
Mais oui ! Mais oui ! Mais oui ! Lemat est de sortie.
Vous sublimes idées de mon âme limpide !
Par vous c’est sans trembler, que je clame l’égide
D’Hermès le dieu voleur car le dessein qu’il souffle
À son bon serviteur tient du divin baroufle !
Au public
Suivez donc mes amis ma fourbe mascarade !
Et je tiens le pari par ma courte tirade
Qu’à la fin de la pièce les noces seront dites
Ou bien par une messe je deviendrai Hermite.
Il quitte la scène.
Scène 2
En scène : Rosemonde, Augusta
Rosemonde trottine en tête suivie par sa servante l’interpelant.
Augusta
Madame revenez, la joie vous fit don d’ailes
Nous ayant emmenées dans de sombres ruelles !
Rosemonde
Augusta, cesse un peu de vouloir deviner
Un destin malheureux au bout de ces pavés.
Après tout n’oublie pas que je suis la Roncière
Et qu’aucun ici-bas ne cherche sa colère.
Augusta
Vous avez, il est vrai, par cette alter ego
Commis tant de forfaits ayant trouvés écho
Que tous les chapardeurs, truands et écorcheurs
Sont habités de peur devant votre grandeur.
Mais je crains cependant que votre joie nouvelle
Invite un imprudent à nous chercher querelle.
Car bien que redoutées nous demeurons deux femmes
Dans un lieu malfamé dépossédées de lames.
Rosemonde
Les hommes sont dociles si l’on sait les dresser
Plus ils se montrent vils plus ils sont sans danger
Car un être grossier est empli de défauts
Qui sont tant de leviers pour le prendre de haut.
Seul un dans la cité est vierge de tout vice
Et est immunisé à mes fines malices.
Augusta
En parlant du galant animant votre cœur
Et pour qui tout un plan fut fait avec ardeur.
Pensez-vous qu’à la fin, malgré vos fiançailles
Il ne jugera rien de ce troublant travail ?
Rosemonde
Marchander de l’opium n’est en rien infamant
Bien que les gentilshommes s’en montrent réticents.
Devenir la baronne et ériger ma cour
En portant la couronne des bandits du faubourg
N’est en rien nécessaire à mon activité
Mais me permet de faire le meilleur du marché
Si mon tendre Cléandre voulait me voir cesser
De peur de me voir pendre ou bien déshonorée
Je pourrais aussitôt redevenir honnête
Car rien d’autre ne vaut de faire ce qu’il souhaite.
Augusta
Vous aurez son pardon si vos dires sont vrais
Vous le dites si bon mais je le vois fort niais.
Conservez en mémoire mon avertissement
Un homme ne peut voir que par ses sentiments
Son esprit est léger et agit par pulsion
S’il se sent donc lésé ou a des suspicions
Il agira en hâte pour vous faire payer
Et alors bonne pâte il deviendra boucher.
Rosemonde
Cléandre est différent car il n’est pas de ceux
Louant le fer, le sang et les combats glorieux.
Il hait toute violence au point que le gibier
Manquerait à sa panse s’il devait le tuer.
Aussi je ne crains pas son courroux, sa vengeance
Car de l’agneau il a la même bienveillance.
Il est de ces cœurs purs que tu nommes benêts
Mais moi je vois l’injure avec ce sobriquet
Que tu fais au Très-Haut en osant proclamer
Que ses fils sans défaut sont des idiots comblés.
Ce n’est l’esprit qui noie certes mon tendre ami
Mais il fallait cela pour qu’en son corps fini
Niche son grand amour avec sa gentillesse
Fructifiant chaque jour pour ma plus belle ivresse.
Il éructe bonté et sue pure tendresse
Tant il est engorgé de sa propre allégresse.
D’aucuns le diraient laid, certains peut-être beau
Mais par lui transparaît l’immaculé tableau
De l’être humain parfait comme voulu conçu
M’offrant par son portrait le Paradis perdu.
Et pourtant en sa foi il n’est des puritains
Ne voyant en la croix qu’un énième moyen
D’arranger les écrits pour haïr son prochain
Il est de ces Bénis au cœur droit sur la main.
Alors oui sa carrure pourrait être un défaut
Mais ses mots preux et purs me le font voir si haut.
Alors non son bon sens n’est pas celui des saints
Mais les hommes de sciences ne sont jamais badins.
Alors oui sa bravoure n’est pas celle des rois
Mais il m’a fait la cour comme un héros guerroie.
Alors non sa famille n’est pas de mes alliés
Mais quand ces doux yeux brillent la paix vient m’habiter
Sans doute me croit-on folle ou bien aveuglée
Pour voir en ce garçon ma raison d’exister
Eh bien moi je le dis les juges et moqueurs
Sont les bien tristes fruits de la vie sans bonheur.
Car oui je suis heureuse grâce à mon tendre ami
Et il me rend rêveuse de vouloir être à lui.
Et devant rien au monde je ne le laisserai
Car foi de Rosemonde oui je l’épouserai !
Augusta
Vraiment un saint amour que je ne peux blâmer
Car c’est à votre tour, la jeunesse, d’aimer.
Quand vous aurez mon âge alors là vous verrez
Que mes paroles sages n’étaient pas insensées.
Rosemonde
Es-tu toujours aigrie de la sorte Augusta ?
Augusta
Moi j’ai eu un mari d’où mon juste constat.
Ils vous font entrevoir des monts et des merveilles
Mais dormant chaque soir dessus vos deux oreilles
Ils se montrent lubriques et vont aux maisons closes
Ou se font alcooliques et vont chercher leurs doses.
J’ai testé les amants, j’en ai eu des dizaines,
Et tous absolument me donnèrent des peines.
Voici donc la raison de ma piètre opinion
Concernant les garçons, les hommes, les cochons.
Car de mon point de vue ils sont au moins cousins
Dieu les ayant voulus tous deux êtres porcins.
Rosemonde
Tu verras mon amie que tu t’es fourvoyée
Et...