Le Coeur Battant

Pierre et Colombe sont voisins de tombe au cimetière. Ils font connaissance et nouent une relation… débridée. Autant lui est réservé autant elle déborde d’énergie, d’envie de vivre, de mordre et de boxer la vieillesse. Lui se laisse entrainer par ce bouillonnement de vitalité, cette folie joyeuse et communicative. “Pas question de repartir à zéro à nos âges mais si on se faisait du bien ?”. Une histoire pas banale. Un message d’espoir pour ceux qu’on appelle les seniors et qui ont quatorze ans dans leur tête.

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La scène est divisée en deux, d’un côté le cimetière, de l’autre l’appartement. Mais on peut aussi apporter les éléments de décor nécessaires selon les scènes.
L’homme arrive et dépose des fleurs sur la tombe.
Il jette négligemment les fleurs fanées sur la tombe d’à côté.

LUI
Je suis un peu en retard. Désolé. Pourtant je suis parti à la même heure que la semaine dernière mais j’ai quand même loupé le bus. Je dois marcher plus lentement. Ou alors c’est le bus qui roule plus vite. Ça va ? Tu n’as pas froid ? Il y a un vilain courant d’air dans cette allée, si j’avais su j’aurais choisi un emplacement près du mur. Avec les arbres tout près. Ça t’aurait protégé de la pluie l’hiver et du soleil l’été. Tu ne t’ennuies pas trop ? Tu as eu de la visite ? Le monsieur d’à côté ne t’embête pas ? Tu me le dis sinon. Même morts il y en a qui ne peuvent pas s’empêcher de conter fleurette à leurs voisines. J’ai fait un osso bucco hier, il était bon. Tu te souviens comme tu aimais que je cuisine ? Il en reste pour aujourd’hui. Je penserai à toi en le finissant et en léchant la sauce avec du pain. (il rit doucement) « Mange pas autant de pain, tu vas grossir » c’est ce que tu me disais toujours. Regarde, j’ai pas pris un gramme.

Il soulève sa chemise pour montrer son ventre, au même moment une femme arrive.

ELLE
Ah ben c’est du propre ! Vous pouvez pas faire vos cochonneries ailleurs ?

LUI
Pardon, désolé. Je montrais à ma femme que je n’ai pas pris un gramme depuis son départ.

ELLE
Vous avez bien de la chance. Moi c’est le yoyo, je prends-je perds, je prends-je perds.

Elle voit les fleurs sur la tombe.

ELLE
Qui c’est qui a jeté ses saletés sur mon mari ? Les gens ne respectent rien.

LUI
A qui le dites-vous.

ELLE
C’est récent, elles sont encore humides.

LUI
Oui, c’est des jeunes. Ils les ont jetées en passant.

Il s’est apporté un petit pliant qu’il ouvre pour s’asseoir.

ELLE
Ah les jeunes ! Enfin, on va pas rouspéter sur les jeunes, comme font tous les vieux. C’est tout de même bien qu’ils n’oublient pas leurs morts.

LUI
Mais oui. C’est ce que je disais.

ELLE
À qui ?

LUI
À personne. Si, à Michou.

ELLE
C’est qui, ça, Michou.

LUI
Michelle, ma femme, ici présente. Enfin, plutôt absente.

Elle sort une lettre de son sac qu’elle pose sur sa tombe avec une pierre dessus.

ELLE
Vous lui parlez alors ?

LUI
Oui. Pas vous ?

ELLE
Oh non. De son vivant il n’écoutait jamais ce que je pouvais dire alors imaginez, une fois mort…

LUI
Je peux m’éloigner si vous voulez un peu d’intimité.

ELLE
Non, non, pensez-donc. Il y a des années que l’intimité n’a plus cours entre nous.

LUI
Il y a longtemps ?

ELLE
Qu’il est parti ? Cinq ans. Et vous ?

LUI
Cinq ans aussi. Et c’est la première fois que nous nous rencontrons.

ELLE
Pourtant je viens tous les quinze jours. Mais aujourd’hui je suis en retard. J’avais un rendez-vous chez le coiffeur, dans un autre quartier.

LUI
Moi aussi je suis en retard. J’ai loupé le bus.

Un temps assez long. Ils n’ont rien à faire. Elle ouvre sa canne-siège-pliante et s’assoit.

LUI

Ce qui m’a le plus manqué, quand elle est partie, c’est son odeur. Elle avait une odeur bien à elle.

ELLE
Un parfum vous voulez dire ?

LUI
Non, une odeur. Ça venait d’elle, pas d’un produit.... Oui, un jour, j’ai « senti » qu’elle n’était plus là.

ELLE
Moi c’est son chien qui m’a le plus manqué. Ils sont morts en même temps. Deux d’un coup, hop, du balai ! S’il avait pu emmener ses poissons rouges dans sa voiture, j’aurais été bien débarrassée, en une fois. Mais ils sont là, eux, ils tournent dans leur bocal. Quand je m’approche, ils s’en vont. Ils me font la gueule. Comme si j’y étais pour quelque chose !

LUI
Elle, elle n’aimait pas les chiens. Elle n’aimait pas les chats non plus, ni les poissons rouges. Elle n’aimait pas ce qui lui tenait tête, en général.

ELLE
Oh lui non plus il n’aimait pas son chien, c’est son chien qui l’aimait. Lui, ce qu’il aimait c’est l’idée de me l’avoir piqué. Ce chien était à moi...mais allez savoir pourquoi il préférait mon mari. Je n’ai jamais eu de chance avec les animaux.

LUI
Ce qui m’a le plus manqué, après son odeur, c’est sa sujétion.

ELLE
Sa "sujétion" ?

LUI
Oui, cette façon d’être ". Cette façon d’exister même sans être présente qui faisait que j’étais obligé de tenir compte d’elle. Depuis qu’elle est partie je me rase un jour sur deux, je mange n’importe quand, je laisse traîner la vaisselle sale, je pète au lit. Des trucs auxquels je ne pensais même pas. Comme quoi, on a besoin des autres pour se respecter soi-même sinon...le chiendent est pas bien loin, prêt à traverser la croûte.

ELLE
Depuis qu’il est parti, je prends deux cafés par jour. Avant, je me privais, il était cardiaque.

LUI
Ce qui me manque le plus, maintenant, ce sont ses pieds dans le lit. Une vraie bouillotte. Je me couchais toujours dix minutes après elle. Le temps qu’elle bassine les draps.

ELLE
Lui, il n’aimait pas dormir la fenêtre ouverte. Depuis, je l’ouvre.

LUI
Moi aussi je l’ouvre.........Je n’arrive plus à me souvenir de son odeur, croyez-vous ?

ELLE
Ce sont toujours les choses auxquelles on tient qui partent en premier.

 

LUI
Oh, je n’y tenais pas tant que ça, remarquez. Mais je me dis que si j’oublie déjà son odeur, après ce sera la couleur de ses yeux, le son de sa voix, ses manies, le bruit de ses chaussons sur le carrelage, sa petite toux du matin, la chanson d’Edith Piaf dans la salle de bains, le jus de viande sur la salade...Et alors, combien de temps encore je garderai le sentiment d’avoir partagé ma vie avec quelqu’un ?

ELLE
Partager sa vie...l’expression est juste. Quand on regarde bien, une vie ce n’est pas grand-chose et en plus, faut qu’on la partage !...

LUI
Moi ce qui me manque le plus c’est de ne plus lui parler. On se disputait une fois sur deux mais c’étaient des paroles. Un jour je l’ai traitée de salope. Je ne sais plus pour quoi.  Elle a levé sa main sur moi. On est restés comme ça un long moment, elle la main levée et moi la fureur dans les sangs. Je crois que j’étais prêt à la tuer.

ELLE
Nous, on ne se causait plus depuis dix ans. Depuis que j’avais découvert ses saletés de lettres.

LUI (pensif):
.......sa main......sur moi....

ELLE
Il les avait mises sous ses souvenirs d’Algérie. Quand je les...

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