SCÈNE 1
Marie, Thérèse puis David
Marie, entrant. – Elle me gêne. Mais pourquoi avoir engagé une femme de chambre ?
Thérèse, même jeu. – C’est un signe extérieur de richesse.
Marie. – Un signe extérieur de richesse ?
Thérèse. – Parfaitement. Ainsi, on nous croit riches.
Marie. – Nous ne le sommes plus ?
Thérèse. – Plus pour longtemps. Ce mariage est notre dernière chance puisque la faillite semble inéluctable.
Marie. – Tu en es sûre ?
Thérèse. – Aussi sûre qu’un et un font deux et que tous les chiffres de nos livres de comptes sont dans le rouge.
Marie. – Mais je ne pourrais jamais vivre pauvre ! Il n’y a pas de solution ?
Thérèse. – La solution, c’est ton mariage avec cet écervelé de Thomas qui croit tout comme le saint du même nom…
Marie. – Maman, je t’en prie, ne te moque pas de lui.
Thérèse. – … et qui est le fils d’un gros industriel qui renflouera nos caisses.
Marie. – Tu as une vision très romantique du mariage.
Thérèse. – Réaliste seulement : qui se marie encore à l’heure actuelle ?
Marie. – Moi… un peu contrainte et forcée par le poids de la famille.
Thérèse. – Et par ton ventre qui va bientôt s’arrondir. Puisque tout en fréquentant Thomas, tu as visiblement batifolé avec un illustre inconnu…
Marie. – Disons que je préfère qu’il le reste.
Thérèse. – … qui serait le père de ton futur enfant. Autant faire endosser à saint Thomas la paternité, il n’ira pas demander un test.
Marie. – Qu’en sais-tu ?
Thérèse. – Je suppose qu’il ne doute pas. Donc, il s’est forcément passé des choses avec lui.
Marie. – Maman, je porte le prénom de la Vierge mais je n’ai pas attendu l’intervention divine.
Thérèse. – Ne fais jamais ce genre de réflexion devant ta tante ; tu sais comme elle est bigote…
Marie. – Il n’y a pas qu’elle pour que tonton soit devenu curé.
Thérèse. – Si tu avais mieux connu tes arrière-grands-parents, tu comprendrais : ils seraient allés jusqu’au Vatican à pied rien que pour apercevoir le pape.
Marie. – Heureusement que tu n’es pas entrée dans les ordres, je ne serais pas là pour en parler.
Thérèse. – Je suis croyante et pratiquante mais je me relâche de temps en temps. Et il m’arrive de jurer, nom de Dieu ! (Le curé entre alors.) Au nom de Dieu, Marie, au nom de Dieu tu t’engageras…
David. – … avec Thomas par les liens sacrés du mariage dans deux jours déjà alors que c’était initialement prévu dans trois mois… Mais pourquoi tant de précipitation ?
Thérèse. – Elle… elle n’en peut plus.
David. – Elle n’en peut plus ?
Thérèse. – Elle est jeune et sa… sa libido la travaille.
Marie, surprise. – Ma libido ?
David, se signant. – Sa libido ? Mon Dieu ! Mais elle n’a qu’à prier !
Marie. – J’ai… j’ai essayé… mais ça ne fait pas le même effet.
David, même jeu. – Pas le même effet ? Mon Dieu !
Thérèse. – Mais oui, enfin, David, tu dois quand même le savoir… mais oui, tu le sais…
David, même jeu. – Oui… bon… ne nous étendons pas sur le sujet… C’était il y a bien longtemps.
Thérèse. – Et ça ne fait pas le même effet.
David, même jeu. – Mon Dieu, ma sœur…
Thérèse. – Arrête de m’appeler « ma sœur », j’ai l’impression d’être une nonne au lieu d’être ta sœur.
David. – Justement, j’appelle « ma sœur » ma sœur.
Thérèse. – Et je ne suis pas une nonne… enfin, tu m’as comprise.
Marie. – Les voies du Seigneur sont impénétrables… Non, réflexion faite, je vais aller prier.
Thérèse. – C’est ça, ça calmera ta libido.
Marie sort.
SCÈNE 2
Thérèse, David puis Laetitia
David, même jeu. – Sa libido ? Mon Dieu, ma sœur !
Thérèse. – Arrête de m’appeler « ma sœur » !
David. – Pardon, ça m’a échappé… Tu sais, Thérèse, je suis très heureux de pouvoir marier Marie. Notre famille est vraiment un exemple dans un monde sans foi ni loi.
Thérèse. – Tout le plaisir est pour nous.
David. – Et c’est un plaisir également de passer quelques jours près de vous.
Thérèse. – Surtout que tu t’es fait rare depuis ton départ.
David. – Tu sais que j’avais des raisons de ne pas revenir.
Thérèse. – Et pas de souci pour te loger dans cette grande maison ; ça aide d’avoir des parents qui ont réussi.
David. – À propos, les affaires vont toujours bien ?
Thérèse. – Très… très bien.
David. – Tu es sûre ? Je te sens hésitante.
Thérèse. – Je… je n’ai pas envie d’en parler… étaler toute notre richesse alors que toi, tu as choisi une autre vie.
David. – Ce n’est plus l’Église des premiers temps, je ne vis pas dans le dénuement.
Thérèse. – Toutes ces histoires d’argent ne feraient que te distraire de ta mission spirituelle.
Laetitia, rentrant. – Veuillez m’excuser, Madame, Monsieur.
Thérèse, désignant David. – Laetitia, on ne dit pas « Monsieur » mais « mon père ».
Laetitia. – Mais mon père, il est à la maison et je l’appelle « papa ».
David. – Mon enfant…
Laetitia. – Mais je ne suis pas votre fille.
David. – Je le sais, c’est une façon de parler.
Thérèse. – Laetitia, quand vous vous adressez à un prêtre, vous l’appelez « mon père ».
David. – Et quand je m’adresse à vous, je vous appelle « ma fille » ou « mon enfant » comme j’appelle ma sœur « ma sœur ».
Thérèse. – Non, pas « ma sœur », justement.
Laetitia. – Dites, c’est vraiment compliqué votre truc, j’ai rien compris.
David. – Écoutez, ma fille…
Laetitia. – Mais puisque je vous dis que je ne suis pas votre fille !
David. – Écoutez, Laetitia, simplifions : appelez-moi Monsieur et n’en parlons plus.
Thérèse. – N’en parlons plus, en effet. Mais pourquoi nous avoir dérangés, Laetitia ?
Laetitia. – Pour dire à Madame que le parrain de Mlle Marie a téléphoné.
Thérèse. – Ah bon ! Et pourquoi ?
Laetitia. – Comme il arrivera demain soir et prendra son petit-déjeuner ici samedi matin, il demandait qu’on aille acheter du pain sans gluten.
David. – Du pain sans gluten ?
Thérèse, à David. – C’est vrai qu’aux dernières nouvelles, il y était devenu intolérant.
Laetitia. – Et il voudrait qu’on achète un pain spécial.
Thérèse. – Eh bien, ça promet pour le mariage : il y aura fatalement du gluten au menu.
David. – Le pauvre, il doit porter sa croix.
Thérèse. – Nous la portons tous, David.
David. – Oui, ma sœur.
Thérèse. – Tu le fais exprès ?
David. – Mais non, ça m’a échappé.
Laetitia, à David. – Mais pourquoi ne pouvez-vous pas appeler « ma sœur » votre sœur ou votre sœur « ma sœur » ?… Enfin, vous m’avez comprise.
David. – Écoutez, ma fille…
Laetitia. – Mais puisque je vous répète que je ne suis pas votre fille !
Thérèse, énervée, à Laetitia. – Sortez, ma fille !
Laetitia. – Mais je ne suis pas la vôtre non plus !
David et Thérèse, en chœur. – Sortez !
Laetitia. – Bien, je sors mais j’ai toujours rien compris. (Elle sort mais revient aussitôt.) Madame, il y a aussi autre chose.
Thérèse. – Quoi donc ?
Laetitia. – Mon frère a téléphoné.
Thérèse, se déplaçant très vite vers elle et en aparté. – Soyez discrète, ma fille.
Laetitia, en aparté également. – Encore « ma fille » ? Mais je vous répète…
Thérèse, en aparté. – Vous le faites exprès ! Que demande-t-il votre frère ?
Laetitia, même jeu. – S’il faut parier cinq cents ou mille euros.
Thérèse, même jeu. – Mille, je dois me refaire. Et Arsenal va gagner, c’est sûr ?
Laetitia. – Les doigts dans le nez, vous verrez.
Thérèse, même jeu. – La dernière fois, Chelsea allait aussi gagner les doigts dans le nez…
Laetitia, même jeu. – Il y a eu deux buts sur hors-jeu. Il demande aussi quand il va avoir l’argent.
Thérèse, même jeu. – Allez-y, je vous rejoins dans cinq minutes.
Laetitia. – Bien, Madame. (Elle sort.)
SCÈNE 3
Thérèse, David puis Angélique
Thérèse. – Elle n’est pas très futée… Le propre des domestiques, sans doute.
David. – Voyons, Thérèse, sont-ce là des propos dignes d’une chrétienne ?
Thérèse, souriant. – Tu as raison, frère David, ce ne sont-ce pas des propos chrétiens.
David, souriant. – Voilà, dédramatisons, ne sonsons pas… et je répète mon plaisir d’être ici présent pour le mariage de Marie et la valeur d’exemple de notre famille.
Thérèse. – Je ne pouvais décemment pas demander à un autre prêtre de bénir cette union.
David. – Je l’aurais pris pour une offense, je suis quand même et surtout ton frère. (Angélique fait son entrée.) Et voilà mon autre sœur, ma sœur Angélique.
Angélique. – Mais je n’ai pourtant pas toujours été un ange !
Thérèse. – Mais si : trop souvent puisque tu es restée célibataire.
Angélique. – J’ai pourtant eu l’occasion de me marier… avec Benoît. (Elle pleurniche.)
Thérèse, en aparté. – Mince, j’aurais mieux fait de me taire, c’est reparti !
David. – Benoît ?
Thérèse. – Tu ne te rappelles pas ? Le sacristain.
David. – Mon Dieu : le sacristain, j’avais oublié !
Angélique. – Il était seul à minuit dans la sacristie… C’était un jeudi. (Elle pleurniche de plus belle.)
David. – Que faisait-il là ? À Noël on aurait compris, mais n’est-ce pas arrivé à la fin de l’été ?
Angélique, pleurnichant de plus belle. – Si… Pourquoi y a-t-il eu cette tempête ?
David. – Comme le rappelait Marie, les voies du Seigneur sont impénétrables.
Thérèse. – Et surtout ce toit qui s’est effondré.
Angélique, même jeu. – En plein sur sa tête.
David. – Pour une tuile, c’était une tuile. (Elles le regardent, étonnées. Angélique pousse un énorme sanglot.) Oh ! pardon ! (Il se signe.) Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Angélique, même jeu. – Je… je vais enfin vous dire… pourquoi il était là.
David. – Mais oui, libère-toi. Cela restera entre nous, considère qu’il s’agit presque du secret de la confession.
Thérèse. – Je ne peux décemment dire la même chose mais cela ne sera pas ébruité.
Angélique, même jeu. – Il… il se repentait et demandait du courage à Dieu.
David. – Et de quoi se repentait-il ?
Angélique, même jeu. – Il avait osé m’inviter à danser au bal de la paroisse.
David. – Quoi de plus normal pourtant ; moi-même, cela m’est arrivé.
Angélique, même jeu. – Oui mais ensuite, on s’est promenés dans le parc.
Thérèse. – Mais tu ne m’avais jamais parlé de ça !
David. – Chut ! Continue, Angélique.
Angélique, même jeu. – Et puis, c’est allé très loin.
David. – Comment ça, très loin ? (Il se signe.)
Thérèse. – Chut ! Continue, Angélique.
Angélique, même jeu. – Il m’a prise dans ses bras et m’a embrassée… sur la bouche.
Thérèse. – Sur la bouche ? Mais c’est normal !
David. – Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Moi-même je… Non, j’allais dire une bêtise. (Il se signe à nouveau.)
Thérèse. – Mieux vaut les dire que les faire, frère...