ACTE I
L’action se déroule dans le salon d’une maison cossue. Côté jardin, dans les coulisses, se trouvent la porte d’entrée, le petit salon ainsi que les autres lieux de vie de la maison. Côté cour, la porte donne uniquement sur le bureau-laboratoire du scientifique. Les entrées et sorties se feront en fonction de ces impératifs géographiques. Elles seront précisées côté laboratoire et sous-entendues de l’autre.
Sur la scène, côté jardin, une petite table supportant un téléphone, une chaise. Au milieu de la pièce, un canapé, une table basse garnie de quelques revues. Côté cour un meuble bar et une chaise.
Scène 1
Aurélie, Gérard, Wilfried
Entrée de la bonne, un plumeau à la main, suivie de près par Gérard.
Gérard. – Aurélie, écoutez-moi…
Aurélie, en marchant, elle époussète. – Mais je vous écoute, Monsieur Gérard, je vous écoute.
Gérard. – Non ! Cessez de m’appeler monsieur... Aurélie, soyons fous, soyons amoureux… (Elle s’esquive.) Mais enfin, arrêtez-vous 5 minutes.
Aurélie. – Madame votre mère ne me paie pas pour bavarder.
Gérard. – Aurélie, vous me torturez ! (Il mime une douleur atroce.)
Elle rit. Il s’empresse derrière elle. Elle s’arrête enfin.
Aurélie. – Bon, je vous écoute. Mais à distance… (Elle le maintient à distance avec le plumeau.)
Gérard, s’empare du plumeau. – Aurélie, voyez comme je vous aime… (Il arrache une plume après l’autre :) Un peu… beaucoup… passionnément…
Aurélie. – Ah ! Non, alors !... (Elle ramasse les plumes à terre.) C’est encore moi qui vais devoir nettoyer vos saletés.
Gérard. – Ce ne sont pas des saletés, Aurélie, c’est du romantisme. (En reluquant les fesses d’Aurélie.)
Aurélie, récupère le plumeau. – C’est du romantisme qui salit ! Si c’est tout ce que vous avez à me dire, vous pouvez me laisser travailler.
Gérard, implorant. – Aurélie !
Entrée exaltée de Wilfried, en blouse blanche. Il sort du laboratoire.
Wilfried, bondissant de joie. – J’ai trouvé ! Eurêka ! J’ai trouvé !... Tralala ! Bonjour fiston… Pouet ! Pouet !
Il lui tord les joues comme on fait à un gosse.
Gérard. – Aïe ! Aïe ! Papa, tu me fais mal !
Wilfried, à Aurélie. – Maria ! Aujourd’hui, pas de ménage au labo…
Aurélie. – Aurélie, monsieur, je m’appelle Aurélie.
Wilfried. – Oui, Rosalie. Personne n’entre dans mon bureau aujourd’hui… Paul ! Je dois appeler Paul… C’est important. (Il se saisit du téléphone sur la table, compose maladroitement le numéro car il est très excité. La bonne époussette le savant, ce qui provoque un petit nuage de poussière. Wilfried crie au téléphone :) Paul ! Allo, Paul ? C’est Wilfried, Paul, j’ai trouvé !... (Il marche, le téléphone à la main, et arrache le fil.) Paul ! Vas-tu répondre, à la fin ?... (Il part s’asseoir sur le canapé avec le téléphone à la main, le fil traîne au sol.) Allo, Paul… Allo… Ça ne marche jamais, ces machins-là… (Gérard est catastrophé. Aurélie essaie par gestes de faire comprendre à Wilfried que le fil est coupé. Rien n’y fait.) Rosa, ça ne marche pas !
Aurélie. – Je m’appelle Aurélie, monsieur.
Wilfried. – Oui, Amélie, vous ferez venir un réparateur dès que possible… (Il lui tend le téléphone.) Je vous le confie. Je compte sur vous pour en prendre le plus grand soin…
Aurélie. – Bien, monsieur.
Wilfried, après un instant de réflexion. – Dites-moi, Émilie, qu’étais-je venu faire au juste ?
Aurélie. – Je ne sais pas, monsieur.
Wilfried. – Bon ! Dans ces conditions, j’y retourne !
Il sort vers le laboratoire. Gérard se précipite sur Aurélie.
Gérard. – Enfin seuls, Aurélie !
Aurélie. – Votre père est un véritable ouragan…
Gérard. – Et son fils est branché sur le 380…
Elle lui met le téléphone entre les mains.
Aurélie. – Eh bien, profitez-en pour réparer le téléphone.
Gérard, dépité. – Aurélie !
Scène 2
Aurélie, Gérard, Françoise
Entrée de Françoise, la mère de Gérard.
Françoise. – Ah ! Te voilà, toi… (Ironique :) Déjà debout ?... C’est un exploit, à l’heure où tu t’es couché !...
Gérard, agacé. – Maman !
Sortie d’Aurélie, amusée par les paroles de Françoise.
Françoise. – Je ne te demande même pas où tu étais encore fourré…
Gérard. – Maman, j’ai 35 ans.
Françoise. – Eh bien, justement, parlons-en ! 35 ans et toujours pas de travail à l’horizon. (Au mot « travail », Gérard grimace nerveusement.) Ah ! Pour rigoler, faire la noce, rentrer à pas d’heure et vider le frigo, tu es imbattable. Mais dès que l’on parle boulot…
Gérard, dépose le téléphone sur la table basse et se laisse tomber sur le canapé. – Je me sens pas bien, là, maman, je n’ai pas beaucoup dormi…
Françoise. – C’est ce que je disais ! Dès que l’on parle boulot (tic de Gérard), l’asthénie et l’épuisement te terrassent. Tu es pris de vertiges, de sueurs froides, de faiblesse extrême… Mon pauvre petit, tu es bien fragile pour que la simple évocation du travail (tic de Gérard) t’accable à ce point.
Gérard, soupire. – Pas maintenant, maman…
Entrée d’Aurélie. Elle présente le courrier à Françoise qui s’en empare et le trie tout en parlant. Aurélie reste dans la pièce pour parfaire son ménage.
Françoise. – Évidemment, avec toi, ça n’est jamais le moment… Mais il faudra tout de même bien un jour que tu affrontes les dures réalités de la vie. Ton père, cet inventeur génial, se tue à la tâche 24 heures sur 24 pendant que l’intendance repose essentiellement sur les épaules de ta mère et que ta tante tire les cartes à tout le département. Il y en a un seul qui n’en fiche pas une, ici, c’est toi !... Il est grand temps de te mettre à la besogne, mon fils... (Gérard glisse discrètement à droite du canapé pour reluquer Aurélie qui s’active du côté du bar.) Il existe forcément une activité adaptée à ta personnalité, quelque chose qui t’attire plus particulièrement… (Gérard a les yeux fixés sur le postérieur d’Aurélie.) Tu n’as pas une petite idée de ce que tu veux faire de tes mains ? (Gérard agite des mains gourmandes en direction des fesses d’Aurélie. Françoise, en colère :) Tu vas m’écouter, oui !... Viens ici ! (Elle désigne le côté opposé du canapé.)
Gérard, tiré brutalement de sa rêverie. – Je ne fais que ça, maman, je t’écoute… Je t’écoute…
Françoise. – C’est ça, prends-moi pour une gourde par-dessus le marché !
Gérard, qui s’en retourne à sa contemplation et glisse de nouveau subrepticement vers Aurélie. – Mais non, mais non…
Françoise. – Mais si, mais si… J’ai donc décidé de prendre l’affaire en main… Je suppose que tu n’y vois pas d’inconvénient…
Gérard, qui n’écoute pas. – Mais non, mais non…
Françoise. – C’est bien ce que je pensais… Je suppose également que si rien ne t’inspire une passion délirante, rien non plus ne te rebute franchement…
Gérard. – Mais non, mais non…
Françoise, ironique. – C’est merveilleux comme tu peux être coopératif quand tu veux. Moi qui te prenais pour un fainéant…
Gérard. – Mais non, mais non…
Françoise. – Parfait. Tu offriras donc le meilleur accueil à la personne qui viendra nous rendre visite d’ici peu pour te venir en aide.
Gérard. – Mais n… Hein ?... (Il revient à la réalité, se lève.) Quelle personne ?
Françoise. – J’ai pris la liberté de contacter le Centre d’Information et d’Orientation de l’Académie de…
Gérard. – Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Françoise. – Ils sont très compréhensifs. Ils vont nous envoyer un conseiller d’orientation…
Gérard. – Mais maman, un conseiller d’orientation, c’est pour les collégiens, les lycéens… les enfants, quoi !
Françoise. – Eh bien ! Tu es mon enfant que je sache.
Aurélie pouffe de rire.
Gérard, vexé. – Tu leur as dit que j’avais 35 ans ?
Françoise. – Nnnon… Je ne crois pas l’avoir précisé… Je leur ai simplement dit que tes études étaient un véritable fiasco et que je ne savais plus quoi faire de toi…
Gérard. – Mes études ! Ça remonte à plus de 15 ans !
Françoise. – Et après ? Ça change quoi à leur issue calamiteuse ?
Aurélie retient difficilement un fou rire.
Gérard, en grognant. – Et on m’envoie un conseiller à domicile, spécialement pour moi, Gérard ?
Françoise. – Oh !... J’ai peut-être un peu forcé le trait…
Gérard. – Le trait… Quel trait ?
Françoise. – Je leur ai dit que tu étais un peu… handicapé…
Éclat de rire d’Aurélie.
Gérard, effondré. – Ah, ben ça alors !… Ah ben ça alors !…
Françoise. – Juste un peu… En conséquence, je compte sur toi pour bien recevoir cette personne et t’imprégner de ses conseils.
Gérard, se rebelle. – Et si je l’envoie au diable ?
Françoise, autoritaire. – Je te supprime ton argent de poche !... (En se dirigeant vers la sortie.) Venez avec moi, Aurélie, j’ai besoin de vous… (De nouveau à Gérard, en sortant :) Réfléchis bien à ça : je te supprime ton argent de poche ! Ah, mais !
Gérard se laisse tomber sur le canapé. Aurélie suit Françoise, elle est pliée de rire.
Gérard. – Ah ben ça alors !…
Scène 3
Gérard, Céleste
Entrée de Céleste, la tante de Gérard. Elle cherche le téléphone.
Céleste. – Où est-il passé, ce téléphone ?… (Elle découvre Gérard.) Ah ! Mon Gégé ! Tu es bien matinal !
Gérard, bougon. – Gna gna gna…
Céleste. – Ouh !... Tu ne devrais pas te lever avant midi, mon neveu, ça te rend de mauvaise humeur… (Elle aperçoit le téléphone sur la table basse.) Ah ! C’est toi qui as pris le téléphone ?... (Elle manipule l’appareil qui ne fonctionne évidemment pas.) Non, c’est pas vrai !… Il est encore en panne ! Il doit y avoir un phénomène magnétique négatif dans cette maison.
Gérard. – Oui, il s’appelle papa.
Céleste. – Je n’ai jamais compris comment ton père pouvait être à la fois aussi ingénieux et aussi maladroit. Mais c’est ennuyeux, ça, j’ai absolument besoin de passer un coup de fil… Prête-moi ton portable, Gégé.
Gérard. – Ah, non ! La dernière fois, tu as vidé mon forfait.
Céleste. – S’il te plaît, mon Gégé…
Gérard. – Pas question ! Déjà que maman veut me sucrer mon argent de poche…
Céleste. – Non ! Ma chère belle-sœur a tout de même fini par y penser. La brave femme !
Gérard. – Comment ça, la brave femme ? On dirait que ça te fait plaisir.
Céleste. – Moi, à sa place, il y a belle lurette que je t’aurais coupé les vivres.
Gérard. – Eh bien, merci ! Si tu crois mettre la main sur mon portable en me débitant ce genre de gentillesse, tu te goures… (Il appuie sur les syllabes :) Ta-ta !
Céleste, pincée. – Je t’interdis de m’appeler tata !
Gérard. – C’est bien pour cette raison que je le fais. Tu n’as qu’a être moins désagréable… Ta-ta !
Céleste, outrée. – Oh ! (Elle sort, vexée. Juste avant de franchir la porte, elle se retourne.) Petit con !
Gérard reste un instant boudeur. Puis soudain il se lève et court rejoindre sa tante.
Gérard. – Céleste, reviens… C’était pour rire… Céleste !
Il sort.
Scène 4
Wilfried, Françoise
Entrée de Wilfried, venant du laboratoire. Il agite un petit poisson avec lequel il cherche le chat de la maison.
Wilfried. – Minou, Minou… Où est-il cet animal ?... (Entrée de Françoise, qui reste consternée. Wilfried tourne en rond.) Minou, Minou… J’aurais dû lui mettre une clochette… Pour le trouver, maintenant…
Françoise, ironique. – Et il ne te viendrait pas, de temps et temps, l’idée de chercher ta femme ?
Wilfried, sans lever la tête. – Pas la peine. Si je ne la vois pas, je l’entends.
Françoise, indignée. – Wilfried !
Wilfried, qui la voit soudain. – Ah ! Chérie, tu étais là…
Françoise. – Mais, d’où sors-tu ce poisson ?
Wilfried. – De...