Le Président

Février 1899. Le Président Félix Faure a un rendez-vous galant avec sa maîtresse, Mme Steinheil. Mais lorsque c’est Hubertine Auclert, la célèbre suffragette qui se présente au Palais de l’Élysée, le coup de pompe guette le premier magistrat de la République…

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La pièce aurait pu se dérouler au Palais de l’Elysée, en février 1899.

Décor : trois portes, un placard, un téléphone, un porte-manteau, un placard.

Scène 1 : Léonie, seule en scène.

Léonie :

- Léonie par-ci, Léonie par-là ! Léonie, Léonie, toujours Léonie. 11 000 mètres carrés, 365 pièces et au milieu de tout ça, Léonie ! Toujours Léonie.

Du marbre au sol, aux murs, et est-ce que quelqu’un s’est déjà demandé si le marbre tachait ? Ben non, y’a Léonie et son vinaigre blanc pour ça !

Un jardin d’hiver, une salle d’armes, une salle des fêtes, des salons, doré, d’argent, bleu et j’en passe,et des chambres en veux-tu en voilà, des bureaux, des pièces d’eau… C’est pas un palais présidentiel, c’est le Palais des glaces de la foire du Trône!

Et qui pour nettoyer tout ça ? Léonie, Léonie, toujours Léonie.

Quand je suis arrivée, dans le temps, on était une vraie équipe ! Des valets, des majordomes, des femmes de chambre, gouvernante, dame de compagnie, maître d'hôtel, garçon de salle, laquais, sommelier,  cuisinière, blanchisseuse, lingère et les bonnes… et aujourd’hui : Léonie !

Dette publique… année difficile… trop d'impôts…  la crise… année difficile…  la concurrence… année difficile… trop de réglementations… et hop, non-renouvellement d’un employé de maison sur deux ! Et comment voulez-vous tenir une maison ainsi ?  Non, mais vous verrez, on finira par nous remplacer par des machines et se faire livrer nos repas par cocher privé ! J’y ai bien pensé aussi, je dois l’avouer. Mais mon mari s’appelle Hubert. Vous imaginez un service de livraison qui porterait son nom ! La bonne blague ! En attendant, c’est bibi qui se coltine tout le boulot ! Et je ne vous parle pas de soirées de gala et de réception… Je ne vous parle pas non plus des petites manies des uns et des autres. Je ne vous en parle pas, mais j’aimerais bien en parler quand même. Mais non, je ne vous en parlerai pas ! Ni de Madame ni des filles de Monsieur et Madame, Lucie et Antoinette. De braves petites ! Braves mais épuisantes ! Antoinette, qui réclame chaque semaine des madeleines parce que son amoureux, un monsieur très bien malgré son nom de pet, en raffole. Et qui pour confectionner ces petites douceurs ? Léonie !… Et Lucie ! Ah Lucie ! Deux bals par an, 8000 invitations, des dîners de gala… et qui pour servir les couverts ? (elle laisse la réponse en suspens et attend que le public donne la réponse…) Merci de suivre… Et Monsieur ? Ah non, Monsieur, Monsieur, je ne peux pas en parler. Devoir de réserve, qu’on dit. Secret d’État. Révéler que Monsieur le Président s’est acheté un vélo et qu’il court tout Paris pour rejoindre dans un logement de convenance, certaines dames de sa connaissance, pourrait nuire à la sécurité de l’État, alors ne comptez pas sur moi pour vous dire quoi que ce soit là-dessus ! Motus et bouche cousue ! Ah, je vois des sourcils qui se lèvent, et même des dormeurs qui se réveillent ! Ça vous intéresse ? Eh bien non, je n’en dirai pas un mot ! Pas plus que ce qui se passe dans le petit salon argenté qui est derrière cette porte, ni pourquoi Monsieur prend ses petites pilules avant de recevoir en privé Mme Steinheil, la célèbre modèle. Celle-là, elle a sa propre entrée. Et même sa façon de frapper à la porte. Deux petits coups. Ça doit être une question d’habitude avec Monsieur…

Oh, mais j’entends Madame et Monsieur qui approchent…

La porte s’ouvre. Félix Faure entre rapidement, visiblement énervé, suivi de Berthe, son épouse.

Scène 2 : Entrée de Félix et Berthe, sortie de Léonie

Félix :

  • Je t’en donnerai, moi, de « son excellence » par-ci, « son éminence » par-là ! Et puis quoi encore, votre altesse, votre grâce ? Est-ce que j’ai une gueule de Béatitude ?

(Il lance son chapeau vers le porte-manteau et le loupe. Heureusement Léonie l’attrape au vol et le place sur le porte-manteau. Félix fait mine d’ignorer l’intervention de Léonie et célèbre son lancer.)

Berthe

  • Ah ça non…

Félix

  • Quoi, non ?

Berthe

  • Vous n’avez pas une « gueule » de béatitude !

Léonie

  • Ah non, au contraire même.

Félix

  • Merci Léonie, vous pouvez disposer.

(Léonie se retire)

Berthe

  • C’est la visite du Prince qui te met dans cet état ?

Félix

  • Le Prince, le Prince, un petit Duc sorti de son trou.

Berthe

  • Vous frisez la vulgarité, mon cher.

Félix

  • Et lui m’a fait friser la moustache ! Sachez, ma bonne Berthe, que cet Albert de Monaco ne compte pas plus aux yeux du Président de la République française qu’un Siméon de Joinville ou un Jules de Reynes.

Berthe

  • D’où ?

Félix

  • Reynes, 1220 habitants en 2023,  66160, Céret, canton du Canigou, près de Perpignan.

Berthe

  • Oh ! Vous parlez comme une encyclopédie.

Félix

  • Je suis le Président !

Berthe

  • Mais calmez-vous, mon bichon…

Félix

  • Berthe, je vous ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça…

Berthe

  • Mais je vous ai toujours appelé mon bichon, mon bichon…

Félix

  • Et je vous ai toujours dit de ne pas le faire en public.

Berthe

  • Quel public ?

Félix

  • Ben… (il fait un signe de la tête vers les spectateurs…)

Berthe

  • Ah oui, j’oubliais ! Enfin quand même, cher Président … Bichon, vous vous alarmez et vous excitez comme un ouragan pour cette bernique tombée de son rocher.

Félix

  • Oh, mais rassurez-vous ma bonne Berthe ! Je l’ai remis à sa place. Je lui ai dis «  À la cour de la République française, le Roi, c’est moi ! » et toc !

Berthe

  • Ah oui, c’est bien ça… Mais que vous voulait-il donc, cet Olibrius-là ?

Félix

  • Eh diable, comme les autres : la Révision ! Ils n’ont tous, que ce mot-là, à la bouche !  Révision, révision… On dirait des maîtres d'études pour bachoteurs !

Berthe

  • Mais quelle révision ?

Félix

  • La révision du procès de Dreyfus !

Berthe

  • Non, lui aussi !

Félix

  • Comme je vous le dis !

Berthe

  • Quel toupet ! Mais je le croyais sur son île !

Félix

  • Monaco n’est pas une île !

Berthe

  • Non, je parlais de Dreyfus !

Félix

  • Il y est toujours sur son île  et pas prêt d’en revenir, parole de Président !

Berthe

  • Comme c’est étrange. Il m’avait pourtant l’air d’un brave homme.

Félix

  • Comment ? Mais vous délirez, ma bonne Berthe ! Un être vil, bas, mauvais…

Berthe

  • Moi, je l’ai trouvé intelligent, honnête, élégant !

Félix

  • Mais que dites-vous là, c’est un traître !

Berthe

  • Non !

Félix

  • Si !

Berthe

  • Un traître ! Qui l’eût cru !

Félix

  • Mais les Français ! En tout cas, une bonne partie ! Et un peu grâce à moi quand même! (avec une dose de fierté)

Berthe

  • Incroyable !

Félix

  • Comme je vous le dis (fier). Mais il y a pire…

Berthe

  • Pire ?

Félix

  • Pire, vous dis-je.

Berthe

  • Dites moi.

Félix

  • Je vous le dis : pire.

Berthe

  • Non, dites-moi ce qu’il y a de pire que de vous croire.

Félix

  • L’homme est juif.

Berthe

  • Non !

Félix

  • Si.

Berthe

  • Si on m’avait dit… Albert de Monaco, juif !

Félix

  • Mais pas Albert de Monaco ! Dreyfus ! Je vous parle de Dreyfus!

Berthe

  • Ah… mais vous embrouillez tout, mon bichon.

Félix

  • Mais je ne complique rien. La vérité est claire, limpide, diaphane.

Berthe

  • C’est aussi ce que dit l’autre.

Félix

  • Quel autre ?

Berthe

  • Mais l’autre. L’italien.

Félix

  • Je ne vois pas.

Berthe

  • Mais si, l’écrivain.

Félix

  • Je ne vois pas.

Berthe

  • Mais si, Germinal, Nana, les Rougon-Macquart…

Félix

  • Les Rougon… ? Des amis à vous ? (borné) Je ne vois pas.

Berthe

  • (En aparté) Serait-il...

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Posté le 13 septembre 2026 par Grégory Vlérick

Grégory Vlérick
Grégory Vlérick

Enseignant dans une vie, dramaturge dans une autre…

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