ACTE I
LA TANTE : Maurice ! Mauuuurice ! Où es-tu sale garnement ? Tu pourrais tout de même t'occuper de ta vieille tante ! Maurice ! (Elle attend un moment.) Bien sûr, il n'est pas là. Chaque fois que j'ai besoin de lui, il n’est pas là. (Elle prend sa respiration puis hurle.) Maurice !
SOLANGE : Madame de Salanches, vous êtes déjà de retour ?
LA TANTE : Non Solange, je fais du strip-tease sur le quai de la gare ! Bien sûr que je suis de retour, puisque je suis là. Ouh, Dieu que cette fille est sotte !
SOLANGE : Vous ! Madame de Salanches, vous faites du... Oh ! j'aurais vraiment pas cru ça de vous, Madame de Salanches... Ooooh ! Mais que va dire Monsieur votre neveu ?
LA TANTE : Justement, où est-il ce fainéant ?
SOLANGE : Il avait rendez-vous chez son banquier à neuf heures ce matin, après il devait rechercher sa femme chez la manucure et Bella au chenil. Il devrait arriver d'un moment à l'autre...
LA TANTE : Pff, il ferait mieux de la laisser là où elle est !
SOLANGE : Pauvre bête, un si joli toutou, l'abandonner au chenil, ce n'est pas bien !
LA TANTE : (après un petit temps et de plus en plus exaspérée) Ce n'est pas du tout du toutou dont je vous parle !
SOLANGE : Du tout du toutou ?
LA TANTE : Du toutou ! du chien ! Woaf, woaf ! Ce n'est pas de lui dont je parle, c'est de sa femme.
SOLANGE : Oh ! Pourtant, Madame de Salanches est très gentille !
LA TANTE : (au bord des larmes) Mais oui, Solange, Madame Marianne est très gentille. Depuis... que Maurice... a épousé cette... cette... garce, il ne s'occupe même plus de moi !
SOLANGE : Mais si !
LA TANTE : Et vous non plus, vous ne vous occupez pas de moi ! Ma veste, mes sacs, dépêchez-vous un peu voyons, Solange !
SOLANGE : Oui, Madame !
LA TANTE : Na ! voilà... Mes sacs... posez-les là en attendant. Je les apporterai moi-même chez moi : c'est plus sûr, parce que je vous connais, moi, Solange. Dès que vous touchez à quelque chose, il faut que vous le cassiez.
SOLANGE : Pas toujours, Madame, il m'arrive parfois de le...
LA TANTE : Mais bien sûr, Solange, accidentellement, il arrive que vous réussissiez à faire quelque chose convenablement. A propos de faire quelque chose convenablement, j'aimerais que dès que Maurice sera là, vous lui disiez que je veux qu'il m'apporte en personne mon café-pomme ; vous direz à sa femme qui est une belle greluche de venir jouer au gin-rami avec moi. (La pauvre femme, elle va encore perdre. Décidément, elle ne sait vraiment pas jouer.) Vous direz aussi à Caroline que j'ai quelque chose à lui dire.
SOLANGE : Euh oui, Madame...
LA TANTE : Ah ! Solange, j'oubliais, vous direz aussi à mon neveu que je lui ai engagé un nouveau secrétaire, il arrivera aujourd'hui pour le dîner.
SOLANGE : Et vous êtes sûre que Monsieur va être content que vous ayez engagé comme ça quelqu'un sans lui demander son avis ?
LA TANTE : Evidemment, et puis de toute façon son avis ne vaut rien : mon neveu fait partie de la mauvaise branche de la famille. Alors comme j'ai rencontré ce matin en prenant mon train ce jeune garçon, très bien de sa personne, qui, lui, présente bien, (c'est pas comme mon neveu), j'ai tout de suite pensé à lui pour faire enfin marcher l'usine de Maurice. Nous avons bavardé quelque peu, il m'a convaincue et je l'ai engagé comme secrétaire. Et puis, ne vous inquiétez pas de ça, je sais encore très bien ce que je dois faire pour mon neveu.
SOLANGE : Oui, Madame ! Ah ! comment s'appelle le nouveau secrétaire de Monsieur ?
LA TANTE : Je ne sais plus ! Mais ce n'est pas grave du tout. Vous le reconnaîtrez facilement : il était avec moi dans le train. (Elle s'en va.)
SOLANGE : (après un temps) Je le reconnaîtrai facilement ? Mais j'étais pas dans le train, moi ! Bon récapitulons. Je dois dire à Monsieur qu'il doit apporter un café-pomme à sa tante, que sa femme qui est une greluche, doit jouer avec elle au gin-rami, que la tante de Monsieur doit dire quelque chose à Mademoiselle Caroline et qu'il y aura aujourd'hui le nouveau secrétaire de Monsieur à dîner. Mon Dieu, ça fait beaucoup de choses. J'espère que je vais rien oublier. (Le téléphone sonne. Solange se dépêche de répondre.) Allô ? Vous êtes bien chez Monsieur Maurice de Salanches, il n'est pas là pour le moment. Voulez-vous laisser un message ?… Oui. Bonjour Madame… Ah ? C'est un Monsieur ! Oh ! Pardon ! alors, bonjour Monsieur. Comment que vous avez dit que vous vous appelez ?… Monsieur Jean-Jacques Saint-jaque… Oui… Il faut que je dise à Monsieur de Salanches que vous serez là demain pour le dîner. C'est ça, alors à demain Monsieur Saint-Jaque, au revoir Monsieur Saint-Jaque. (Elle raccroche.) Voilà une chose de plus, maintenant : Monsieur Saint-Jaque qui vient dîner demain… Alors, il faut que je dise que la vieille tante veut que son neveu lui apporte un… un café-pomme, que sa femme qui est une belle greluche, doit jouer avec elle au gin-rami, qu'elle a quelque chose à dire à sa fille, qu'il y aura… Oh ! je ne sais plus si c'est le nouveau secrétaire de Monsieur ou Monsieur Saint-Jaque qui doit venir aujourd'hui pour dîner… Ooooh qu'est-ce que je vais dire à Monsieur de Salanches. Oooh ! Oui ! Ça doit être le Monsieur Saint-Jaque qui doit venir demain et le secrétaire qui vient aujourd'hui. Oui, c'est ça ! Le secrétaire, aujourd'hui et Monsieur Saint-Jaque, demain. Le secrétaire aujourd'hui… (Elle répète en s'en allant vers la cuisine.)
MAURICE : (à Marianne tout en se débarrassant de leurs vestes) Je comptais tellement sur la banque pour m'avancer ces trois millions. C'était pourtant sans risque pour eux. Avec les trois millions, je faisais affaire avec les machines Martin et dans un mois je pouvais rendre l'argent à la banque, et même avec un million de plus. La banque était gagnante et mon usine était sauvée. Eh ! bien non ! Il a fallu que cet entêté de banquier me refuse ce crédit. Et maintenant si je ne peux pas faire alliance avec les machines Martin, je peux fermer mon usine. Tu entends : fermer mon usine !
MARIANNE : Mais c'est merveilleux, Maurice, comme ça tu auras moins de travail !
MAURICE : Non, écoute, chérie, tu n'as rien compris. Si je ne fais pas cette alliance avec les machines Martin, nous sommes en faillite !
MARIANNE : Alors, ça veut dire que nous allons partir aux Bahamas, comme tous ceux qui sont en faillite ? Oh ! mon chéri, depuis le temps que je rêve d'avoir un bateau dans les îles ! (Elle se jette dans les bras de Maurice.)
MAURICE : Non, Marianne, ce sont les escrocs qui peuvent partir aux Bahamas pas les gens comme nous.
MARIANNE : Alors fais-toi escroc.
MAURICE : Marianne, ne dis pas de bêtises. Comprends bien que si je suis en faillite, non seulement nous n'aurons pas de bateau et nous n'irons pas aux Bahamas, mais nous n'aurons plus rien du tout !
MARIANNE : Plus rien du tout ?
MAURICE : Plus rien !
MARIANNE : Et comment vais-je faire sans manucure, sans mon coiffeur, sans mon masseur... Tu crois que Solange pourra tout faire ?
MAURICE : Tu n'auras même plus Solange !
MARIANNE : Même plus Solange ? (Un cri.) Mais qu'est-ce que je vais devenir ?
MAURICE : Ce que j'apprécie en toi, ma chérie, c'est ton altruisme débordant. Marianne, il faut que tu comprennes que si je n'ai pas ces trois millions dans moins d'un mois, nous sommes à la rue.
MARIANNE : Maurice, ça je ne le supporterai pas ! Fais quelque chose, je t'en supplie.
MAURICE : Mais j'ai déjà fait quelque chose. J'y ai pensé depuis longtemps. La solution c'est qu'on marie Caroline dans moins d'un mois.
MARIANNE : Que Caroline se marie ? Tu rigoles ?
MAURICE : Non, là je suis très sérieux.
MARIANNE : Mais elle n'a pas vingt ans !
MAURICE : Elle les aura dans trois semaines. Alors, franchement, il est tout à fait normal qu'à son âge, on pense à se marier et à avoir des enfants.
MARIANNE : Caroline ? (Elle se met à rire.)
MAURICE : Ben, oui, Caroline, notre fille ! Et arrête de rire, je t'en prie, il n'y a vraiment pas de quoi !
MARIANNE : Bon ! mais tu te débrouilleras avec elle pour lui expliquer tout ça hein ! Je te souhaite déjà bonne chance ! Parce que ces temps-ci, ta fille est dans la phase “je fais un maximum pour rendre mes parents neuneu”. Et je peux te jurer que c'est pas de la tarte !
MAURICE : Qu'est-ce que tu veux dire ?
MARIANNE : Tu verras toi-même ! Mais en tous cas, tu peux être certain, qu'il n'y aura personne qui voudra l'épouser. Et encore moins quelqu'un qui t'apportera trois millions pour se marier avec une telle peste.
MAURICE : C'est là que tu te trompes, ma chérie. Tu as déjà entendu parler d'Honoré Saint-Jaque ?
MARIANNE : Le milliardaire ?
MAURICE : Le milliardaire.
MARIANNE : (qui regarde son mari avec anxiété) Mais, Maurice, voyons, il a au moins soixante ans... et il est déjà marié ! Tu veux faire de Caroline une... concubine ?
MAURICE : Mais non, pas du tout. Tu sais qu'Honoré a un fils.
MARIANNE : Non.
MAURICE : Eh bien, il en a un : Jean-Jacques Saint-Jaque. Je ne l'ai jamais vu, Caroline non plus, mais je sais déjà qu'il est prêt à tout pour épouser notre fille, aussi peste soit-elle.
MARIANNE : Alors c'est merveilleux ! Allons annoncer la bonne nouvelle à Caroline ! Oh ! Epouser le fils d'un milliardaire : je regrette de ne pas être à sa place.
MAURICE : Je te remercie !
MARIANNE : De quoi ?
MAURICE : De rien ! Mais attends avant d'aller la chercher ! Il faut que je te dise encore une chose.
MARIANNE : Quoi donc ?
MAURICE : Il faudra qu'on fasse front à beaucoup de ragots, tu sais.
MARIANNE : Mais pourquoi ?
MAURICE : Parce que, même si aujourd'hui nous espérons ce mariage, ce sont surtout les Saint-Jaque qui l'espèrent le plus, pour faire taire certaines rumeurs concernant leurs fils Jean-Jacques.
MARIANNE : Quelles rumeurs ?
MAURICE : Des rumeurs, qui sont plus que des rumeurs, crois-moi, je le sais de source sûre.
MARIANNE : Qu'est-ce qu'il a ce Jean-Jacques ?
MAURICE : Le fils Saint-Jaque est... (Il dit le mot à l'oreille de Marianne qui est stupéfaite.)
MARIANNE : Il est... ?
MAURICE : Il est... (Il montre par quelques mouvements que Jean-Jacques est un homosexuel.)
MARIANNE : Il est...
(Solange entre sans être vue des de Salanches.)
MAURICE : Il semble même qu'il ne s'en cache pas...
SOLANGE : Oh ! Monsieur !
MAURICE : J'étais en train d'expliquer quelque chose à Madame.
SOLANGE : Oui ! Je sais, Madame votre tante fait du strip-tease à la gare et vous, vous êtes en train d'expliquer quelque chose à Madame. Décidément, c'est gai les chemins de fer. Je comprends pourquoi on appelle ça des transports en commun !
MARIANNE : Solange, vous vous méprenez, mon mari m'expliquait que le nouveau fiancé de Caroline était un peu...
MAURICE : Solange ! qu'est-ce que vous avez dit que ma tante faisait à la gare ?
SOLANGE : Ben du strip-tease...
MARIANNE : Vous avez certainement dû mal comprendre, Solange, voyons.
SOLANGE : Mais non ! Je sais pas pourquoi, elle m'a dit qu'elle faisait du strip-tease à la gare... C'est sûrement comme ça qu'elle a rencontré le nouveau secrétaire de Monsieur.
MAURICE : Le nouveau secrétaire ? Quel nouveau secrétaire ?
SOLANGE : Celui que votre tante a engagé pour faire enfin marcher l'usine de Monsieur.
MAURICE : Elle a engagé un secrétaire pour faire marcher mon usine ? Et avec quoi je vais le payer, moi, ce secrétaire ? Non mais pour qui elle se prend ?
MARIANNE : Maurice, pense à ton foie...
MAURICE : Il n'y a plus besoin de s'inquiéter de mon foie parce qu'il a tourné en pâté, mon foie ! Et alors où c'est qu'il est mon empâté de secrétaire que je le mette en boîte ?
SOLANGE : Ben, il doit arriver euh... aujourd'hui heu... non demain pour le dîner...
MAURICE : Eh bien, on lui servira du pâté, tu verras ça ! Et c'est tout ? (Très menaçant.)
SOLANGE : (affolée) Non, elle a dit aussi que vous deviez boire un gin-rami, que la greluche doit jouer au café-pomme et que votre fille ne sait pas jouer.
MAURICE : Qu'est-ce que c'est que cette histoire à dormir debout ?
MARIANNE : Bon, laisse, on verra ça plus tard avec ta tante. Et dites-moi, Solange, il n'y a pas eu de téléphone ?
SOLANGE : Si ! Il y a un Monsieur avec une voix de dame qui a appelé. Un certain Monsieur Jean-Jacques Saint-Jaque. Il a dit qu'il viendrait demain... euh non... c'est le secrétaire qui vient demain... du moins je crois... Non, il a dit qu'il viendrait aujourd'hui pour dîner.
MAURICE : Ah ! voilà tout de même une bonne nouvelle.
MARIANNE : Voyez-vous Solange, quand vous êtes arrivée, Monsieur parlait de ce Monsieur Saint-Jaque...
MAURICE : Oui, ce Monsieur Saint-Jaque est un Monsieur un peu spécial. (Il montre au moment où sa tante entre.)
LA TANTE : Maurice, je savais que tu étais l'héritier de la mauvaise branche de la...