Le surbook
Un petit comptable timide s’offre une semaine de vacances dans un club en Afrique pour fuir sa vie médiocre et son patron qui le brime. Mais à peine arrivé, un problème de surbooking l’oblige à partager son bungalow avec son patron précisément, venu en cachette rejoindre l’une de ses conquêtes, et avec un individu peu engageant qui lui confie par erreur deux millions d’euros. Et les ennuis ne font que commencer…
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ACTE I
Le rideau s'ouvre sur un bungalow dans un club de vacances en Afrique.
Lit, table de nuit, armoire, fauteuils etc... grand lampadaire et petit réfrigérateur. Décor exotique.
Côté cour : la porte d'entrée donnant sur un petit sas.
Côté jardin : la porte de la salle de bain.
Au fond : une porte-fenêtre donnant sur une terrasse.
On entend des cris d'oiseaux et on voit la lumière orangée d'un coucher de soleil. La nuit tombera rapidement, comme toujours en Afrique, pendant la première scène.
Au bout de quelques secondes on entend la voix en off de Valérie.
Valérie (off) - 216... Voilà, c'est là ! Je vais vous montrer votre bungalow. (Elle entre, ravissante en tenue d'été sexy. Elle porte des serviettes de toilette et des draps.) Alors, là, vous avez... (Elle se retourne.) Mais où il est passé ? Hé ! Ho ! (Elle se penche par la porte d'entrée.) Je suis là. Qu'est-ce que vous faites ?
Scipion (off) - J'arrive, j'arrive ! (Il entre.) J'arrive.
(Scipion porte une très grosse valise, un grand sac de sport et un sac à dos. Il est en tenue de voyage. Il a un appareil Polaroid autour du cou. Il a chaud et il est épuisé. Il s'arrête au milieu de la pièce et examine le bungalow d'un long regard circulaire.)
Scipion - C'est coquet ! Mais c'est loin... (Il dépose ses bagages.) Ah si, c'est loin l'Afrique... Bagnolet-Youdou-Youdou... (Il regarde sa montre.) 72 heures de voyage... Evidemment, en avion, il n'y en a que pour cinq heures, mais je ne supporte pas l'avion. C'est pas que j'ai peur ou que je sois malade... c'est les deux !
Valérie - La totale quoi. Bon, écoutez, je suis désolée, mais le bungalow n'est pas tout à fait prêt. Le personnel local est en grève... alors je vais faire votre lit.
Scipion - Faites comme chez vous. Qu'est-ce que je vous disais moi ? Ah ! Oui, l'avion... oui, moi, il faut que je sois sur la terre ferme. Et puis, les trains climatisés, c'est bien. Ah ! Si ! C'est bien. Mais quand la climatisation ne marche pas, c'est moins bien. 50° au soleil derrière des vitres qu'on ne peut pas ouvrir, c'est relativement supportable, mais quand même, au bout d'un certain temps, on transpire un petit peu, voyez. (Il enlève son blouson et le met sur un cintre dans la penderie.) Je comprends maintenant ce que ressent un nem qu'on fait cuire à la vapeur et croyez-moi, désormais, je compatirai. Après Gibraltar, le bateau jusqu'en Afrique du Nord. Alors si vous voulez, le bateau, ça ne me fait pas tout à fait la même chose que l'avion... J'ai moins peur, mais je suis beaucoup plus malade !
Valérie - On ne peut pas tout avoir non plus !
Scipion (les yeux fixés sur le popotin de Valérie qui continue à faire le lit) - C'est vrai ça, c'est ce que je me dis souvent... (De son sac à dos, il sort deux œufs durs enveloppés dans du papier aluminium.) Il faut que je mette ça tout de suite au frais.
Valérie - Vous savez les repas sont compris...
Scipion - Oui, je sais, mais c'est le reste de mes provisions de route. Ils sont comme moi, ils ont eu chaud... (Tâtant les œufs.) Pour des œufs durs, ils sont un peu mous.
Valérie (avec une grimace) - Il y a une poubelle dans la salle de bain.
Scipion - Ah ! Mais non ! Ce serait gâcher ! Je les garde pour le voyage de retour. Huit jours de frigo et ils vont reprendre du poil de la bête. (Il renifle les œufs l'un après l'autre en essayant de se convaincre.) Les douaniers m'ont fait ouvrir mon sac. Ils trouvaient qu'il y avait une odeur de gaz. (Il lui tend les œufs pour qu'elle les sente.) ... Enfin, franchement, ça ne sent pas le gaz ?...
Valérie (grimace) - Non, mais ça ne sent pas l'œuf non plus !
(Scipion ressent les œufs, moue dubitative, et il les met dans le minibar.)
Scipion - Dites donc, ça n'a pas l'air de rigoler en ce moment ici au Golowana ! Il parait que l'opposition affûte son couteau et que le dictateur a les miquettes ?
Valérie - Oui, depuis un certain temps, personne n'a intérêt à contrarier la milice.
Scipion - En tout cas, ils ont fini par me laisser entrer. Mais j'ai eu chaud... heureusement que j'avais pris mes précautions... (De son sac à dos, il sort comme un gros citron surmonté d'une petite hélice. Il met l'engin en route... c'est un ventilateur qui fait un bruit d'enfer. Il se ventile.) Pas bête hein ? (Il approche le citron du visage de Valérie, l'air réjoui.) C'est bon hein ?
(Il arrête le ventilateur et tend l'oreille l'air inquiet. Il se colle l'engin à l'oreille pour vérifier si c'est lui qui fait du bruit.)
Valérie - Qu'est-ce qui se passe ?
Scipion - Non, c'est bien ce qu'il me semblait : il y a un moustique ! Oh ! Mais j'ai tout prévu !... (Il se précipite sur son sac de sport d'où il sort divers gadgets anti-moustique : une plaquette qu'il suspend, deux dispositifs qu'il branche dans des prises de courant. Puis il sort une bombe anti-moustique.) Les vacances, ça ne s'improvise pas. (Il vaporise du produit.)
Valérie - Vous n'aimez pas l'imprévu ?
Scipion - Non, c'est pas le genre de la maison. Huit jours de rêve une fois par an, d'accord. Mais l'aventure a des limites. (Il vaporise l'intérieur du placard, etc... Il se forme un véritable nuage dans lequel il avance à tâtons en commençant à tousser.) Ah ! Non, parce que moi, vous savez, une piqûre : je cloque et je deviens tout violet. Personnellement ça ne me gêne pas beaucoup, mais des fois, ça fait peur aux enfants... J'espère que je l'ai eu cette saleté de moustique.
Valérie - A mon avis, il n'y a même plus un éléphant debout dans les parages.
Scipion - Aaah ! Mais c'est pas une bestiole qui va me bouffer mes vacances... Oh ! Oh la la, j'allais oublier : ma photo de vacances. (Il se prend en photo avec son Polaroid et accroche l'instantané au-dessus de son lit.) Voilà, comme ça le plus gros est fait... et maintenant, je vais pouvoir dormir tranquille. Parce que je suis venu ici pour m'aérer, me reposer et pour faire du sport. (Il sort de son sac deux, trois balles qu'il range dans le tiroir de la table de nuit et une série de raquettes de tennis.)
Valérie - Vous avez l'air d'aimer le tennis.
Scipion - J'aime bien, oui. Enfin j'espère parce que... je commence demain. Bon, alors, où est-ce que je vais les ranger ?
(Valérie passe dans la salle de bain avec des serviettes de toilette. On entend des bruits d'eau.
Des yeux, Scipion cherche une place pour ranger ses raquettes. Il en fait tomber une, en la ramassant en fait tomber une autre... etc... Il a beaucoup de mal à toutes les tenir en même temps. Il finit par les glisser sous le matelas, ne laissant dépasser que les manches.)
Scipion (se parlant à lui-même) - Je vais les planquer là. Il parait que dans les clubs de vacances on se fait souvent piquer sa femme et bien, moi, au moins, on ne me piquera pas mes raquettes ! (Il enlève ses chaussures, ses chaussettes et agite ses orteils meurtris avec délice.) Oooouh ! Qu'est-ce que ça fait du bien. Ça fait tellement de bien aux pieds que c'est presque dommage d'en avoir que deux. (Il accroche ses chaussures aux queues des raquettes qui dépassent du matelas. Il marche lentement de ses pieds meurtris sur le sol frais pour continuer à vider son sac de sport. Il sort ses palmes, son tuba et un masque de plongée qu'il range dans le placard.) Mes palmes, ma pipette et mon hublot. Je vais m'inscrire à la plongée sous-marine. (Valérie sort de la salle de bain pour aller prendre une boîte de Kleenex en haut de la penderie. Quand elle ouvre la porte : petit nuage d'insecticide ! Scipion ouvre maintenant sa valise et en sort un costume d'une couleur extravagante.) Regardez !
Valérie - C'est pour le bal costumé de tout à l'heure ?
Scipion - Non, ça c'est pour la soirée smart ! Je ne sortirai pas les autres soirs, parce que je suis là pour me reposer et pour le sport, mais à la soirée smart, le dernier soir, j'irai. (Se plaquant le costume contre lui.) Qu'est-ce que vous en pensez ?
Valérie (retenant un sourire moqueur) - Les mots me manquent !... Bon, excusez-moi, mais il va falloir que j'y aille...
Scipion - Oui, oui, mais attendez, juste une minute... je voudrais vous demander un petit conseil.
Valérie - Tout petit le conseil alors, parce que, ce soir, on est un peu speed.
Scipion - Vous n'allez pas me croire, mais ce costume, il était super soldé. C'est d'autant plus incroyable qu'il en restait tout un stock dans la boutique... alors, du coup, j'en ai pris deux ! (Il sort de sa valise un deuxième costume d'une autre couleur tout aussi extravagante.) Lequel vous préférez ?
Valérie - Le choix est cornélien.
Scipion - Oui, c'est le mot. Evidemment, les couleurs sont peut-être légèrement voyantes, mais en vacances, on peut se permettre un brin de fantaisie. Ici, moi, je ne connais personne... personne ne me connaît... loin de tout et de tout le monde... tran-quille.
Valérie (montrant les kleenex qu'elle a dans la main) - Bon, je vous les mets dans la salle de bain.
(Il se retourne pour suspendre les deux costumes dans le placard. Elle en profite pour s'éclipser sur la pointe des pieds. Scipion qui la croit toujours dans la salle de bain continue à lui parler.)
Scipion - Oui, merci, Mademoiselle. Parce que moi, figurez-vous... (Il sort de sa valise une pile de slips kangourou qu'il compte comme des billets dans une liasse.) ...je suis comptable. Oui, bon, le compte y est : 1 par jour, 7 pour la semaine et 5 pour le voyage... on est jamais trop prudent ! Oui, comptable dans une maison de disques... “Top Dance Production”... Rien que le nom m'énerve ! Et puis il n'y a pas que le nom qui m'énerve, le pire, c'est le patron : Francky Parachou ! Entendons-nous bien : je n'ai rien contre les pieds-noirs en général, mais alors contre celui-là en particulier, si ! Il est prétentieux, bruyant, dragueur. C'est simple, c'est tout pas moi ! Et puis alors ce qui m'exaspère, c'est qu'à chaque fois qu'il me voit, il me tire l'oreille ! (Il l'imite avec l'accent pied-noir.) “Sacré Scipion !!!”. Scipion, c'est moi. “Comme tu étais et comme tu es devenu !”. Et ça, ça le fait rire, à chaque fois. Mais moi ça m'énerve, mais ça m'énerve. Il le sait d'ailleurs, mais il le fait pour m'humilier, il m'humilie ! Il m'humilie et il aime ça ! (Il sort ensuite des chemises, des pantalons, des chaussettes qu'il range aussi.) Et puis, il faut voir ce qu'il prend comme chanteuses dans sa maison de disques ! Genre poupées gonflables avec un énorme sein de chaque côté... donc deux en tout... et qui s'agitent du pétard dans tous les sens. (Il a sorti un pyjama qu'il place sur son oreiller. La valise est vide, il la boucle et la pose par terre dans un coin du bungalow. Il s'éloigne pour revenir précipitamment, la coucher horizontalement exactement au même endroit.) Je ne sais pas comment elle peut supporter ça Marie-Simone. Marie-Simone c'est la patronne. Elle, c'est pas du tout le même genre. Vieille famille alsacienne protestante, fabricants de mouchoirs roulottés main depuis 1872 ! Je me demande encore comment elle a pu se laisser séduire par ce Casanova de Bab-El-Oued et lui laisser dilapider l'argent des mouchoirs dans le show-biz. Enfin !... C'est les vacances, il faut que j'oublie tout ça !... (Un temps, il écoute en direction de la salle de bain. Il sort sa trousse de toilette de son sac à dos.) Mais, je cause, je cause, et je vous retiens peut-être. Hein ? Je voudrais pas vous retenir. Hein ? (Il se penche dans la salle de bain.) Mademoiselle ! Mademoiselle ?!... (Il entre dans la salle de bain avec son sac de toilette et en ressort les mains vides.) ... Elle est partie... (Il est déçu, mais il a l'habitude. Se ressaisissant.) Bon, allez, demain grand air et sport. Alors, ce soir, je vais me coucher avec les poules, ou plutôt avec les Autruches... comme ils doivent dire dans le coin. (Il commence à se déshabiller et, par autodérision, glisse dans un strip-tease langoureux qu'il effectue en sifflotant l'air de la pub Dim. Il enlève d'abord son pantalon qu'il plie soigneusement en mesurant la longueur de la jambe avec ses mains. Il le place sous le coussin du canapé pour en refaire les plis. Même chose avec sa chemise qu'il range dans l'armoire. Il se met en pyjama et en chaussures d'intérieur. Il sort un mouchoir de la poche poitrine de son pyjama et se l'arrange façon pochette. De son sac, il sort un gros réveil.) Demain matin, lever à sept heures moins le quart. (Il remonte son réveil et le secoue façon panier à salade pour le faire redémarrer. Il le pose sur la table de nuit.) Il fait déjà nuit dis donc ! (Il allume le lampadaire.) D'ailleurs, je vais demander à la réception de me réveiller, on est jamais trop prudent ! (Il compose le numéro de téléphone.) Allô ! Oui, bonjour Madame... Ah !... Patricia... Ah ! et bien euh... moi c'est Simon, Simon Scipion ! Oui, ben... je vous écoute... Ah ! Oui, c'est vrai, c'est moi qui appelle... Qu'est-ce que je voulais vous dire ?... Ah oui, si vous étiez libre demain vers sept heures moins le quart... comment ? Ah non ! Non ! Je ne me permettrais pas ! Non, là ce serait juste pour savoir si vous pouviez me faire le réveil téléphonique par téléphone......