Les randonneurs du sentier perdu

Ils sont neuf randonneurs sur un sentier du Morbihan, neuf qui se sont connus lors d’un trek au Maroc et ont gardé l’habitude de randonner ensemble une fois par an. Neuf, dont deux nouveaux, venus là par le hasard des rencontres de couples. Neuf profils très différents : l’organisateur méticuleux, le maniaque d’hygiène, le complotiste, la sportive increvable, la féministe écorchée vive, l’écrivaine de polars, la veuve bien consolée, les deux nouveaux…
Mais, lors de l’arrêt au bivouac, on se rend compte qu’une randonneuse a disparu ! Panique, soupçons… Retrouvera-t-on Karine ? L’enquête se tisse en parallèle de l’écriture d’un polar mélodramatique, menée par l’écrivaine de la troupe, révélant au passage des liens insoupçonnés entre certains personnages.
Une pièce qui fait la part belle aux retrouvailles amicales, aux remarques vachardes, aux comportements des randonneurs… Et qui interroge sur les relations de couple de l’époque Me Too, traitées avec humour.

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Acte 1- Les retrouvailles

Scène 1  

 Chants de tourterelles au lointain. Franck (tourne en rond, très énervé, carte et boussole en main, jumelles au cou, bâtons sous le bras…) et Karine (qui cueille des marguerites et chantonne)

FRANCK

Mille tonnerres de saloperie d’incompétents, ils sont en retard, comme tous les ans ! C’est dingue, ça, dingue ! Je vais finir par m’énerver, moi, et c’est pas bon pour mon cœur, ça.

 

KARINE

Calme-toi, mon chéri ! Profite plutôt de cette belle vue, de cet air printanier. Regarde ces ravissantes tulipes, écoute les roucoulades des tourterelles…

 

FRANCK

Euh… des tulipes ? Ce seraient pas plutôt des marguerites ?

 

KARINE

Oh ! Quelle importance ? Mais remercie la Nature qui nous offre…

 

FRANCK (observe avec ses jumelles)

Mouais, si tu avais, comme moi, la lourde charge d’organiser, de planifier, d’encadrer cette rando de vieillards cacochymes, tu serais moins zen, moi je te le dis !

 

KARINE

Sans doute, mais tu vas réussir brillamment, comme toujours, mon chéri. Moi, en revanche, je suis un peu anxieuse à l’idée de devoir m’intégrer dans un groupe que je ne connais pas. Depuis votre trek au Maroc, vous devez être très soudés, de vieux amis, quoi ?

 

FRANCK

Tu sais, ça fait vingt ans. C’est vrai que, quand on s’est perdus sans eau et sans vivres dans les gorges du Todra, ça a créé des liens. Mais on est tous dispersés aux quatre coins de la France maintenant.

 

KARINE

Alors, une randonnée une fois par an, ça remue vos souvenirs d’anciens combattants du désert, quoi !

 

FRANCK

Si tu veux ! Je suis assez fier d’avoir eu l’idée d’en organiser une à tour de rôle, chacun dans sa région... Évidemment, c’est un peu à qui fera la plus belle. Michelle a fait ça dans le Berry, l’année dernière. Le trou du cul du monde ! Alex, c’était la Normandie. Il a plu tout le temps ! Alors, ma rando morbihannaise devrait facilement écraser la normande et  la berrichonne… Mais je ne les vois toujours pas arriver, moi ! Après, ils vont dire que c’était mal organisé…

 

KARINE

Ils savent tous, au moins, que tu as quitté Christel ? Ils ne vont pas m’en vouloir de l’avoir remplacée ?

 

FRANCK

Je l’ai dit dans mon mail, mais y en a sûrement qui auront oublié… Avec leurs cervelles d’oiseaux déplumés…

 

KARINE

Ça ne me rassure pas vraiment, ce que tu dis !

 

FRANCK (un peu agacé)

Mais non, ils ne vont pas t’en vouloir. Plus personne ne pouvait la supporter, d’abord. Mais il va y avoir un autre nouveau, Martin, je crois.

 

KARINE

Et il arrive d’où, lui ?

 

FRANCK

C’est la nouvelle conquête de Martine. Son mari est mort il y a six mois.

 

KARINE

Oh ! flute ! Il va vous manquer alors ?

 

FRANCK

Mouais, il était insupportable, il savait tout sur tout. Son grand plaisir, c’était de nous coincer sur les sujets les plus pointus, comme les moteurs qui tournent  à l’éthanol ou la surveillance biométrique du conducteur. Et de frimer avec sa Tesla  Y tout électrique ! Insupportable !

 

 

Scène 2 –

 

On entend chanter une chanson de marche. Entrent joyeusement, à Jardin, Martine, Chantal, Alex et Christel

 

MARTINE

Ah ! Eh ben, vous voilà enfin ! C’est ici qu’on avait rendez-vous ? On tourne depuis une demi-heure !

 

FRANCK

Et  nous, on vous attend, Martine. Je sais, vous ne lisez jamais les mails jusqu’au bout. Et on va encore partir en retard comme tous les ans.

 

CHANTAL

Ah ! Franck, tu es toujours aussi ronchon, on dirait ! On pourrait peut-être commencer par se dire bonjour, non ? C’est quand même chouette de se revoir ! Malgré les années qui passent, on est toujours aussi jeunes, vous ne trouvez pas ?

 

Tous s’embrassent. Arrive Robert qui évite les bises et chècke avec précaution.

 

MARTINE

Qu’est-ce qui t’arrive, Robert ? Tu ne veux plus nous faire la bise ?

 

ROBERT

C’est pas recommandé, tu sais ! Depuis que j’ai eu le covid, j’embrasse plus personne, moi. J’ai quand même passé deux mois à l’hosto, et j’ai bien dégusté. Tu sais que…

 

MARTINE

Ah non ! Robert, on va pas commencer par se raconter nos p’tites misères, hein ? Sinon, c’est même pas la peine d’imaginer une rando. On se donne rendez-vous dans un troquet, bien au chaud, et on échange nos histoires de Tamalou !

 

CHRISTEL (qui s’assoit et enlève ses chaussures)

Mais quelle drôle d’idée de nous donner rendez-vous sur le chemin ! C’était plus simple de partir du parking, non ? Moi, je vous le dis, c’est ma dernière rando, je suis déjà crevée avant de commencer ! J’ai mal aux pieds et mon sac…

 

ALEX

Je vais te le porter, ton sac, Christel. Alors, Franck, qu’est-ce que tu nous as prévu cette année ? La Bretagne va-t-elle faire mieux que la Normandie ? Je doute…

 

FRANCK (fait voir sa carte)

On commence par une petite promenade de 8.5 km, jusqu’à Biscar, un peu avant La Butte-Verron, pour nous mettre en jambes. (Alex zieute Karine) Eh ! Tu regardes au moins ? On va bivouaquer dans le champ d’une copine. Et demain on revient en faisant une grande boucle par Le Champ à Lulu et la Croix Neuve : 18,2 km.

 

CHRISTEL

Quoi ? tu veux rire ? Je te dis que j’ai déjà mal aux pieds.

 

ALEX

Tu pourras toujours rentrer direct, par le même chemin qu’aujourd’hui.

 

CHRISTEL

Pas toute seule, alors ! Si en plus il n’y a pas de réseau, je suis sûre de me perdre. Tu veux inquiéter mes followers ou quoi ?

 

ALEX

Je t’accompagnerai si tu veux…

 

FRANCK

Allez ! Si on pouvait partir à l’heure, pour une fois ? (Il regarde sa montre) Ouais, c’est râpé, comme d’habitude ! Ah ! Mais j’allais oublier de vous recommander Karine. Je compte sur vous pour l’intégrer au groupe, elle n’a jamais fait de rando encore…

 

 

ALEX (très aimable)

Mais je ne savais pas que tu avais une fille ? Bien sûr qu’on va vite l’intégrer, tout de suite même. Et Christel, elle est où ?

 

 

CHRISTEL

Eh ! oh ! Je suis là !

 

ALEX

Non, l’autre Christel…

 

FRANCK (colère froide)

L’autre, elle est pas là, Alex ! Bonjour la délicatesse ! Je vous ai pourtant prévenus qu’il y avait  un petit changement. Karine est ma nouvelle compagne.

 

ALEX

Ah ! Dommage…

 

CHANTAL

Oh ! Ben ça, c’est bien ! C’est vrai qu’on a bien vu l’année dernière… Enfin, je veux dire…. Y avait de l’eau dans le gaz, non ?... Non, c’est pas pour… Et puis, c’est pas comme si…  Euh… Bienvenue à Karine, quoi !

 

CHRISTEL

Et ça va être beaucoup plus pratique de ne plus avoir deux Christel. Je ne savais jamais si c’était à moi qu’on parlait. Et comme Franck l’engueulait sans arrêt, je me sentais toujours agressée.

 

MARTINE

En plus, on ne va pas la regretter, l’autre Christel ! Vous vous rappelez il y a deux ans, dans les Vosges, la crise qu’elle a piquée pendant l’orage… ? Allez, Karine, je suis sûre que tu vas aimer ça, la rando !

 

KARINE

Oui, sûrement, j’aime beaucoup me promener dans la campagne, marcher pieds nus pour puiser de l’énergie au contact de la terre, observer les oiseaux ; ça change du labo où je travaille, où il faut tout le temps être en combinaison étanche, avec masque et gants. J’espère juste qu’on ne va pas traverser de prairie. Moi, j’ai horreur des vaches. Je sais que c’est bête mais quand j’étais petite…

 

MARTINE

Ah ! non, on a dit « Pas de Tamalou ». Mais la séance psy, c’est pas ici non plus. Moi, je suis là pour me détendre, pour respirer. On laisse nos problèmes de côté, c’est trop lourd dans les sacs à dos. Moi, j’ai vidé le mien, et ça fait du bien !

 

Scène 3 –

 

MICHELLE (arrive en courant du public, descend les gradins côté cour)

Bonjour tout le monde ! (Elle embrasse tout le monde puis fait des étirements) Ça va bien ? Un peu frais aujourd’hui, mais c’est super pour marcher, non ?

 

FRANCK

Eh oui, frisquet. Y avait un cheval blanc sur ma pelouse.

 

KARINE

Un cheval blanc ? Oh ! J’adore ! J’ai pas vu, moi.

 

FRANCK

Une expression de ma grand-mère pour parler d’une bonne gelée blanche. Et dire qu’il y en a encore qui nous emmerdent avec le réchauffement climatique !

 

CHANTAL

Franck, dis-moi, tu serais pas devenu climatosceptique, au moins ?

 

FRANCK

Pas du tout, pas sceptique pour un rond. Négationniste convaincu, oui. Tout le monde sait que c’est inventé par le lobby des fabricants de climatiseurs.

 

ALEX

Tiens ? Et tu n’as pas la clim dans ta voiture, comme tout le monde ? (À Michelle) Mais dis donc, Michelle, d’où tu viens, toi ? On croyait te retrouver sur le parking.

 

MICHELLE

Je suis arrivée en avance. Je voulais faire un tout petit échauffement avant de démarrer. J’en ai profité pour aller reconnaitre le lieu du bivouac. C’est nickel !

 

ROBERT

Tu as déjà fait l’aller-retour ? en une heure ?

MICHELLE

Mais oui, Robert, un petit échauffement, 1 h 20, quoi ! J’ai juste couru 8.5 km. Et autant pour le retour forcément, mais il faut ça si on veut être en forme. Vous êtes chauds, vous ? Moi, je pète le feu, là !  4'42 au kilo, pas mal, non ? Allez, hop, je publie mes stats sur Strava. Et la Josette, elle va être bien vénère…

Allez, Franck, c’est parti… Avec certains que je vois ici, on en a pour combien d’heures, d’après vous ?

ROBERT (consulte sa montre connectée)

D’après mes stats de l’an dernier, je prévois 3 heures ; ça fera une moyenne de 2,83 km à l’heure ? À ce rythme-là, on va avoir le temps d’admirer le paysage breton.

 

MICHELLE

J’y crois pas ! On va tomber à 21’10 au kilo. Pas publiable, ça ! Je me déconnecte… J’aurai beau dire que c’était pour accompagner de vieux potes ramollos, la Josette, elle ne va retenir que ça !

 

MARTINE

T’es toujours au taquet, toi, on dirait ? Et puis, dis donc, tu as un super équipement !

 

CHRISTEL

J’adore la couleur de tes chaussures.  Y a une influenceuse qui a les mêmes… mais qui ? j’ai oublié !

 

MICHELLE

Indispensable, l’équipement ! Et le plus important, c’est les chaussures ! Ultralégères, semelles carbone, validées en labo pour 1 000 km. Et regarde ma montre, tiens : elle calcule ma VMA en temps réel. Si je ralentis, elle vibre. D’ailleurs, mon petit entrainement de tout à l’heure, je l’ai déjà bouclé en 31% de moins de temps que la référence.

 

ROBERT

Y a combien de dénivelé ? 46 m, c’est bien ça, Franck ? Alors, comme 46 m de dénivelé positif, ça équivaut à environ 302 m supplémentaires sur terrain plat, ça va donc faire l’équivalent d’un parcours  d'environ 8,8 km.

 

KARINE

Et on dépense plus de calories sur un terrain en pente, j’imagine ?

 

ROBERT (manipule sa montre)

Pour estimer la dépense calorique, il faut d'abord observer qu'il s'agit plutôt d'une marche lente que d'une course. Pour une personne de poids idéal, comme moi, la dépense calorique serait d'environ 220 à 250 calories, plus 70 pour le dénivelé.

 

KARINE

Seulement  300 calories ? On va les reprendre vite fait en piquenique alors ?

 

ROBERT

Pour 300 calories, tu peux manger une tranche de pain complet, 100 g de jambon fumé maigre, un peu de fromage frais 0%, une tomate et une petite pomme. Et de l’eau bien sûr. Quoique… y a des eaux minérales qui montent à 20 calories par litre, il faut le savoir !

 

KARINE

Oh ! Mais j’ai pas d’eau, moi ! Je l’ai oubliée dans ta voiture.

 

FRANCK

Tu aurais pu faire attention, mince ! Allez, je vais t’en chercher ! (Il sort)

 

CHRISTEL

Tu as vu ça sur le dernier Tik Tok de Maïté, Robert ?  Toujours passionné de chiffres, on dirait. Tu travailles encore pour les impôts, c’est bien ça ?

 

ROBERT

Euh… pas cette année…

 

CHRISTEL

Ah bon ! Tu fais quoi alors ? Tu es en retraite ?

 

ROBERT

Non, je joue les prolongations. Tu sais, j’ai encore un fils étudiant, faut assumer. Mais j’ai pris… une année sabbatique en quelque sorte…

 

MICHELLE

Bravo ! Ça, c’est une belle décision : prendre du temps pour soi avant d’être pris par la vie… Il faut en profiter pour retrouver ton corps, sculpter tes muscles. Tu cours tous les jours, j’imagine ?

 

ROBERT

Euh ! Ben, pas tout à fait, mais je balade mon chien… trois fois par jour au moins…

 

MICHELLE

Mais il faut courir, Robert, courir ! Ne te laisse pas aller. Maximise les quelques ressources que tu as encore. Pour pas très longtemps, d’ailleurs. J’ai l’impression que depuis l’année dernière tu as le poil plus mou, la peau plus flasque… Et ton ventre, Robert, ton ventre ! Tu fais plus que ton âge, c’est moi qui te le dis ! C’est bien, l’année sabbatique, mais si c’est pour devenir une patate de canapé, faut tout de suite reprendre le boulot.

 

MARTINE

Tu exagères, Michelle ! Faut savoir profiter du temps, aussi, jouir du moment qui passe. Moi, tu vois, cette année, j’ai même redécouvert la peinture, tu te rends compte ? Je prépare une petite expo pour la rentrée.

 

CHRISTEL (qui se joint à la conversation)

Wouah ! Une expo ? Où ça ? Je connais une galeriste à Paris. Si tu veux, je te donne son insta, je suis sûre qu’elle te taguera dans sa story.

 

MARTINE

Oh ! Tu sais, je vais commencer par l’Ehpad où séjourne ma mère, pour tâter le terrain. Ils ont une salle superbe, lumineuse et ils sont ravis de cette opportunité. Si ça marche, je ne dis pas, ta galeriste pourrait m’intéresser.  Mais j’ai encore besoin de diversifier mes sources d’inspiration. Alors, observer le paysage, c’est une source inépuisable ! En traversant le Massif central en train, ça m’a donné plein d’idées.

 

CHRISTEL

Tu es venue en train, toi aussi ? Et la belle voiture de ton Gérard, alors ? Il est où, d’ailleurs, Gérard ?

 

MARTINE

Oh ! lui, il va nous regarder randonner de là-haut. Mais du coup, quand je marche, c’est si je veux, quand je veux ! Ce n’est plus lui qui me fait marcher, au moins… Allez ! Paix à son âme !

 

CHRISTEL

Ah ! Mais c’est vrai, j’avais oublié, dis donc. Ma pauvre Martine, j’ai beaucoup pensé à toi, tu sais. J’ai pas pu venir à l’enterrement, parce que mon chat était malade. Mais le cœur y était, tu sais ? Comment tu te remets ?

 

MARTINE (froide)

Ça va, je te remercie.

 

CHRISTEL

Tu es bien entourée au moins ? C’est courageux de venir quand même. Tu sais, si tu as besoin d’en parler…

 

MARTINE

Ça va, je te dis. J’ai repris ma vie en main, il était temps. Dépoussiérage complet, garde-robe, amis, coiffure…

 

MICHELLE

Ah ! Mais oui, dis donc. J’aimais peut-être mieux avant, mais bon… On arrive à un âge où il faut savoir concilier l’apparence et les contingences physiques, n’est-ce pas ?

 

MARTINE

Comme tu dis, Michelle ! Mais et toi, raconte… Tu en es où de tes recherches ? Tu nous as bien parlé d’une rencontre l’an dernier ?

ALEX

À propos, Martine, tu ne devais pas nous présenter quelqu’un ? Il a renoncé ?

 

MARTINE

Non, non, il arrive. Il avait un petit problème à régler… C’est Martin, le quelqu’un.

 

CHANTAL

Martin ? Martine et Martin partent en rando… ça ferait un bon titre, ça ! Je note… (Elle note dans un petit carnet pendu à son cou)

 

ROBERT

Tu écris toujours, Chantal ? Des polars, si je me souviens bien ?

 

CHANTAL

Oui, je suis même en pourparlers avec un éditeur. Il m’a promis de publier, mais j’ai du mal à terminer. Je n’arrive jamais à faire mourir mes personnages, moi. Dans un polar, faut bien un mort pourtant. Mais ça, vraiment, c’est au-dessus de mes forces. J’aurais l’impression de planter moi-même le couteau dans la chair palpitante de la malheureuse victime.

 

ROBERT

Et tu t’inspires de ce que tu vis pour écrire ?

 

CHANTAL

Bien sûr, tous les écrivains font comme ça ! Zola, Colette, Jean Rouaud …

 

ROBERT

Mais tu ne peux pas publier des trucs qui nous concernent sans notre autorisation !

 

Franck revient avec une gourde d’eau.

CHANTAL

T’inquiète, je change les prénoms. Faut juste que je trouve qui pourrait se faire trucider. Et ça…

 

ROBERT

Ah ! mais non, je m’oppose. Y a plein d’histoires comme ça : les prénoms sont changés mais on reconnait quand même les gens. Si tu me décris en m’appelant Bob, tout le monde comprend.

 

 

Scène 4

 

Arrivée de Martin, qui s’arrête, hésitant. Karine semble interloquée.

 

MARTINE

Ah ! Voilà Martin.  Allez, viens, tout le monde t’attend.

 

ALEX

Ouais, on est impatients de le connaitre. Bienvenue, Martin !

 

MARIO

Moi, c’est Mario.

 

MARTINE

Non, Martin.

 

MARIO

Mario !

 

ALEX (rigolard)

Faudrait vous mettre d’accord. Tu ne t’es pas trompée de mec, au moins ?

 

MARTINE

Oh ! Que tu es drôle ! (Gênée) En fait, Mario est son deuxième prénom.

 

MARIO

Oui, c’est en souvenir de ma grand-mère qui m’appelait toujours comme ça, je préfère…

 

FRANCK (étudiant sa carte)

On s’en fout complètement, tu sais. Salut Mario ! Je vous remontre le circuit ou vous êtes au point ?

 

KARINE

Attends, attends, il faut toujours commencer une activité sportive par une séance de yoga.  Je  vous propose une séance de yoga nidra.

ALEX

Yoga nidra ? C’est quoi, ça ?

 

MICHELLE

Je ne sais pas si c’est bien le moment. Franck est déjà un peu en colère, je crois bien, ça risque de…

 

KARINE

Mais si, c’est magique, j’ai découvert ça dans une communauté zen, Bulles de sérénité, où j’ai passé une semaine l’été dernier. J’allais très mal, ça m’a remise sur pieds. Normalement, une séance commence par une courte cérémonie  pendant laquelle les pratiquants chantent des soutras. Si on ne commence pas par ça, on va avoir des problèmes tout au long de la journée.

 

MICHELLE

Ça ne nous dit pas ce que c’est ! Moi, je fais du yoga déjà, mais c’est du power yoga :  ça comprend des séances courtes et intenses avec des exercices de renforcement musculaire comme des pompes et des squats sautés. Le yoga nigra, je ne connais pas.

 

KARINE

On l’appelle aussi « yoga du sommeil éveillé », ou bien « yoga de l’éveil dans le sommeil » ou encore …

 

MICHELLE

Oh là là ! C’est pas trop pour moi, ça !

 

ROBERT

On va commencer par une sieste ? Je vous préviens, moi j’en ai pour quatre heures, si je m’y mets.

 

KARINE

Mais non ! C’est un voyage intérieur qui provoque un relâchement pluridimensionnel et qui plonge dans un état de parasommeil pour accéder au moi profond, tout en restant conscient bien sûr !

 

MICHELLE (résolue)

Bon, t’intégrer, moi je demande pas mieux. Mais faut que tu fasses des efforts, aussi ! C’est pas avec ton yoga nigra qu’on va partir du bon pied…

 

ROBERT

Et il faudrait commencer par chanter ? Ben, on n’est pas arrivés au bivouac !

 

KARINE

Non, vous ne connaissez pas encore les chants, mais je vous les apprendrai en marchant. Pour demain matin, on sera au point.

 

ALEX

Et ça va nous servir à quoi, ce yoga cracra ? Au théâtre, c’est pareil, faut toujours commencer par de la concentration. Moi, ça me fait bien chier.

 

CHANTAL

Tu fais toujours du théâtre ? C’est chouette, ça ! Enfin, je dis ça pour toi, puisque tu aimes. Moi, je ne me vois vraiment pas aller faire le clown sur une scène.

 

ALEX

Oh !  J’ai mis la pédale douce depuis mon accident, mais je vais peut-être reprendre un petit rôle à la rentrée.

 

CHANTAL

Ton accident ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

 

ALEX

Un coup de raquette de tennis sur la tête en plein spectacle, figure-toi ! Oui, ça n’a l’air de rien, mais ça m’a mis KO quand même. Urgences et tout, trois semaines de rééduc.

 

CHANTAL

Oh ! mon pauvre Alex ! Tu vois, je te disais bien. C’est dangereux, le théâtre, finalement. Tu peux jouer avec des fous furieux, tu sais… Parce qu’à force de jouer des personnages différents tous les ans, on ne sait plus qui on est. Enfin, j’imagine !

 

KARINE

Eh ! Oh ! On s’y met au yoga ? Allez, allongez-vous !

 

ROBERT

Ah ! non, moi je ne m’allonge pas ici. Vous n’imaginez  pas le nombre de bactéries qui grouillent sur le sol, fréquenté par des sangliers et des renards pleins de puces, qui pissent n’importe où. Je vais en profiter pour ranger mon sac.

 

MICHELLE

Ben, il est super rangé, ton sac ! Tu as passé combien de temps à le préparer ?

 

ROBERT

Ça fait une semaine que je m’y suis mis. Mais faut que je le vérifie. Je me demande si j’ai pris mes lunettes.

 

MICHELLE

C’est pas celles qui sont sur ton front ?

 

CHANTAL

Moi, si je m’allonge, faudra m’aider à me relever. Avec mon arthrose…

 

KARINE

Allez, acceptez l’expérience au moins.

 

MICHELLE

Zut ! Je vais perdre le bénéfice de mon échauffement ! Mon rythme cardiaque est déjà en train de retomber. Et ma transition psychologique vers l’effort est en chute libre, depuis qu’on bavasse sans rien faire. Dix minutes de yoga, je veux bien, mais pas plus.

 

KARINE

Il faudrait une bonne heure, mais bon, je vais juste vous montrer le principe aujourd’hui. On fera une vraie séance demain matin. À cinq heures, quand le soleil réfracte à travers les couches interstitielles de l’atmosphère, c’est totalement magique ! Allongez-vous à plat dos, fermez les yeux.

 

ROBERT

Le 9 mai, le soleil se lève à 6 h 38, dans le Morbihan. Alors, à 5 h, il fera encore bien nuit…

 

KARINE

Ah ! Robert, tu casses tout ! Allez, on s’allonge…

 

FRANCK

Je vais vérifier un détail de mon parcours. Je vous laisse. Cinq minutes, hein ? Il est 15 h 37.

(Il sort à Cour)

 

 

Scène 5

 

Chantal, Michelle, Christel, Martine et Alex s’allongent. Robert range complètement son sac, sort tout, vérifie, enveloppe, remet, revérifie…

Mario commence à s’allonger puis se relève et s’éloigne un peu précipitamment

 

CHRISTEL

Tu pars déjà ?

 

MARIO

Juste une minute. Commencez sans moi.

(Il sort à Jardin)

 

KARINE (voix très douce)

Vous êtes prêts ? Inspirez par le nez, expirez par la bouche, en entrouvrant à peine les lèvres, comme pour souffler sur un pissenlit… Je vais vous emmener faire un voyage depuis un sommet de l’Himalaya…

 

CHANTAL

J’aime pas la montagne, moi ! J’ai le vertige des sommets.

 

KARINE

Restez concentrés sur votre respiration, vos yeux sont fermés, regardez tous ces sommets enneigés qui…

 

ALEX

On regarde avec les yeux fermés ?

 

KARINE

Oui, sinon vous ne verrez rien. Maintenant, prenez un flocon de neige dans votre main….

 

CHANTAL

J’aime pas la neige ! C’est froid.

 

MICHELLE

Mais tais-toi ! Je commence à bien le sentir, moi, l’Himalaya. C’est la montagne des dieux, la rencontre de toutes les énergies.

 

KARINE

Chaque pas sur ce sentier vous rapproche un peu du ciel et vous aide à vous recentrer sur vous-même. Vous sentez la connexion au niveau de votre hémisphère supra latéral droit ? Posez votre boule de neige sur votre front, juste entre les sourcils.

 

CHANTAL

Je suis vraiment obligée de prendre de la neige ? J’ai déjà les mains glacées.

 

KARINE

Il faut rafraichir votre hypothalamus, sinon l’énergie que vous puisez dans la connexion supra générative avec la terre va faire exploser votre cortex limbique.

 

MICHELLE

Beurk ! Moi, j’ai vu un accident où un type s’était fait décalotter le crâne, c’est dégueulasse ! Tu gâches tout, là ! J’ai perdu l’Himalaya, tiens…

 

ALEX

Tu es sûre de tes connaissances en anatomie du cerveau ? Moi, quand j’étais à l’hôpital, j’ai vu…

 

CHRISTEL

Waouh, c’est chiant, tu nous fatigues avec ton yoga viagra.

 

ALEX (rigolard)

Mais j’y pense, l’hypothalamus, c’est bien ce qui commande l’énergie sexuelle ?

 

KARINE

Oui, c’est une émotion comme les autres. Il faut l’accueillir sans tabou, avec gratitude, Alex.

 

ALEX

Mais pourquoi il faudrait le refroidir ? Chaud bouillant, c’est bien aussi.

 

KARINE

Il faut absolument contrôler l’équilibre de vos forces vitales.

 

CHRISTEL (se lève)

J’en ai marre, c’est vraiment trop chiant.  Je vais aller faire un réel, pour mes instagrameurs.

 

Alex se lève aussi, les autres suivent, sauf Michelle.

 

KARINE (boudeuse)

Eh bien ! vous ne savez pas ce que vous ratez ! Un peu de hauteur et de zénitude pourrait vous faire le plus grand bien ; je ne sais vraiment  pas ce que je fais ici…

 

MICHELLE

Oh ! quel dommage, j’étais vraiment pas loin du nirvana, moi.

 

Scène 6

 

MARIO (revient, l’air soulagé)

J’ai raté le yoga, on dirait ?

 

KARINE (complice)

On en refera demain matin, si tu veux, tous les deux. Voilà Franck, je crois qu’on peut partir, là.

 

FRANCK (rentre d’un pas martial)

Vous avez bien vérifié votre équipement ? Votre gourde, votre boussole, votre couteau suisse, vos bâtons... et votre sens de la discipline, bien sûr !

 

MICHELLE

Ah ! Flute, j’ai déjà plus d’eau, moi. J’ai tout bu pendant mon petit échauffement. Robert, tu as de quoi faire, je pense, vu ta préparation. Tu m’en passeras ?

 

ROBERT

N’y compte pas. D’abord, je ne bois que dans les flasques, moi !

 

CHANTAL

Les flaques ? Tu es fou !  À quatre pattes alors, comme les chiens ? Oh ! ben, c’est pas forcément très propre, quand même !

 

ROBERT

Les flasques, Chantal, les poches à eau ! Regarde ! (Démonstration) C’est super pour marcher, tu ne casses pas ton rythme, et c’est nickel pour la sécurité sanitaire. Parce que, bien sûr, si je prends des précautions, c’est pas pour partager avec les gourdes qui n’ont aucun sens de l’hygiène.

 

MICHELLE

C’est moi que tu traites de gourde ?

 

ROBERT

Ben oui, qui d’autre ? Faut être un peu tarée, non, pour partir sans eau et se dire qu’on peut boire sans danger celle d’un autre ? Roule-moi un patin, pendant que tu y es…

 

MICHELLE

Ah ! ça, non ! C’est pas qu’une question d’hygiène, remarque, mais…

 

CHRISTEL

Euh... moi, je n'ai pas de boussole, Franck, ni de couteau suisse. J’ai bien des ciseaux à ongles, mais…

 

FRANCK

Quoi ? Un randonneur sans couteau suisse ? On aura tout vu ! Tiens ! (Il lui tend un couteau) J’en ai toujours deux, heureusement, mais ne le perds...

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