ACTE I
Une table et une chaise devant le rideau fermé. Anne Delatournelle rédige une lettre qu'elle lit à voix haute en même temps qu'elle écrit.
ANNE : Vendôme, le 23 décembre 1900. Cher Maître. Je viens par la présente, vous informer de mes intentions concernant l'immeuble parisien que je viens d'hériter de mon oncle Edmond Delatournelle. J'avoue avoir bien trop de scrupules pour en déloger les locataires, même si je sais parfaitement que la très prochaine expiration du bail m'y autorise ; et si, par ailleurs, l'immeuble se trouve dans un quartier chic de ministères et d'ambassades où la provinciale que je suis, s'installerait volontiers. Mais, que voulez-vous, “le cœur a ses raisons...” vous connaissez la suite. Et puis, La Maison de Pascaline, quel joli nom pour un orphelinat, n'est-ce pas ?…
(Le rideau s'ouvre derrière elle sur ce qui apparaît d'emblée comme une maison close - dont elle est isolée par un paravent gris installé dans son dos - : murs tendus de tentures rouges, tableaux de nus, divan, coussins, poufs... Deux filles en guêpières, bas et robes de chambre, sont en train de décorer un petit sapin et d'installer la décoration de Noël : sur un drap blanc tendu au mur, est accroché un cœur de carton rouge bordé d'une guirlande de Noël ; sur le cœur sont disposés un tout petit arc blanc et sa flèche et s'y étale l'inscription : Joyeux Noël dans la Maison de Passe câline.)
ANNE : (écrivant et lisant) J'aimerais bien la connaître cette Mademoiselle Pascaline. Recueillir ainsi de pauvres orphelines, privées de baisers, de caresses, et leur offrir un lit, il faut être bien généreuse, non ? Mon oncle devait l'aimer beaucoup, lui si pieux de nature, et qui aimait à répéter que les pieux doivent se faire les instruments du paradis. J'imagine, mon cher Maître, que vous aurez compris que je m'apprête à poursuivre son œuvre. Ces jeunes filles méritantes et leur maman d'affection pourront conserver la maison. Je compte même me rendre là-bas pour Noël, leur porter la bonne nouvelle, leur apprendre moi-même que je renouvellerai le bail au 1er janvier. Déjà j'imagine leur surprise, et la joie de ces âmes innocentes. Je vais sans tarder écrire à Mademoiselle Pascaline pour lui annoncer mon arrivée. Voilà, cher Maître, en réponse à votre demande, mes intentions quant à mon héritage. Respectueusement à vous. Anne Delatournelle.
(Elle relit sa lettre en silence, la cachette et la scelle. Puis débute une seconde lettre.)
Ma très chère Mademoiselle Pascaline...
(Chez Pascaline retentit le grelot d'une sonnette.)
GERTRUD : (fort accent germanique) Ah non, pas déjà !
JULIET : (en train d'essayer une perruque) Ça doit être ton précoce...
GERTRUD : (rigolarde) Adolphe ? Ah, celui-là, on peut dire que je lui fais de l'effet ! Dix fois qu'il se pointe à l'ouverture, qu'il demande après moi, qu'il monte en courant, et qu'arrivé en haut de l'escalier il me dit que c'est plus la peine, qu'on n'a pas grimpé assez vite et qu'il a débordé d'émotion ! Mais il progresse, à chaque fois il a le temps de monter une marche de plus !
JULIET : C'est pour ça, il est impatient de battre son record ! Mais là, il est trop tôt. Sois gentille, vire-le.
GERTRUD : Pauvre garçon...
(Sortie de Gertrud, porte gauche. Anne a achevé sa lettre. Elle s'en va, ses lettres à la main.)
Voix off de GERTRUD : Oh, der postbote ! Ça n'est pas Adolphe, c'est le facteur !
(Bruit de porte qu'on referme. Rentrée de Gertrud avec une lettre de la main et des paquets dans les bras.)
GERTRUD : C'était le facteur !
JULIET : (jetant la perruque sur le divan et s'empressant vers les paquets) Ah, ces messieurs nous ont envoyé nos petits Noëls ! Fais voir, vite ! “Pour Miss Juliet”. Ah, celui-ci est pour moi ! Et aussi celui-là ! Et celui-là !
GERTRUD : Ah, ça c'est à moi. Et puis ça. Les autres, ça doit être pour Pascaline. Tiens, elle a aussi une lettre.
JULIET : Pose-la sur son bureau. Et remets le paravent et le bureau à leur place, c'est encore la Madelon qui a dû les déplacer.
(Gertrud replace dans le décor le paravent - ce faisant elle le retourne, découvrant des peintures de nus -, la table et la chaise qui ont servi à Anne. Entrée de Madelon. Porte gauche.)
MADELON : (furieuse) C'est quoi t'est-ce que ce bordel ?
GERTRUD : Ben quoi, c'en est un, c'est tout.
MADELON : J'parle du bureau et du machin ! Leur place c'est ici, pas là !
GERTRUD : Mademoiselle Pascaline les a changés de place, à cause que là-bas le plancher est bancal.
MADELON : Ben quand c'est qu'on décide des bouleversations, faudrait voir à m'en causer ! C'est quand même moi la femme de ménage, non ? Et j'ai pas de temps à perdre, moi ! Je travaille pas au lit !
JULIET : Ah, c'est pas donné à tout le monde de pouvoir travailler avec son corps !
MADELON : Qu'est-ce tu crois ? Moi aussi je travaille avec mon cor ! Avec les deux, même !
GERTRUD : Les deux ?
MADELON : Parfaitement, un à chaque pied ! Et à moi, pour autant, on m'envoie pas des cadeaux !
JULIET : Oui, alors, les cadeaux, on les ouvre tout de suite ?
GERTRUD : Oh non, on les met dans le sapin. On les ouvrira ce soir avec les messieurs, ce sera plus gentil et plus correct.
(Elles installent les cadeaux dans le sapin. Madelon s'active au ménage, entrant et sortant.)
MADELON : (bougonnant) Plus correct, dans un claque, j'vous demande un peu !
GERTRUD : Surtout que c'est sans doute pas des émeraudes. En général, ils font plutôt dans le cadeau utile.
JULIET : Ça, c'est de Maître Cadet, le notaire, je reconnais son écriture ! Alors, je sais ce que c'est : une breloque pour me déguiser en garçon. Son fantasme au notaire, c'est de tirer les choses au clerc !
MADELON : (bougonnant) Ouais, ben il ferait mieux de s'occuper de la grosse !
GERTRUD : Vous voulez qu'il s'occupe de vous ?
MADELON : Pas de moi, eh truffe ! De la copie d'un acte que j'ai besoin ! Ça s'appelle une grosse si tu veux le savoir !
GERTRUD : Ne vous fâchez pas Mademoiselle Madelon, ce soir c'est Noël, c'est la fête de la joie. (Prenant un paquet) Ça, c'est un livre ! Alors, c'est Adolphe : un livre de secourisme, il veut que j’apprenne à poser un garrot. (Considérant un autre paquet) Et ça, rien qu'à la forme...
JULIET : Un nœud papillon !
GERTRUD : Non, un chapeau.
JULIET : Un chapeau ?
GERTRUD : Une coiffe alsacienne. C'est le Colonel de Boisrobert, tu peux être sûre ! Ce que j'en ai marre de chanter debout sur la table de chevet : (Elle chante.) “Vous nous rendrez l'Alsace et la Lorraine
Qui ne sont pas des provinces prussiennes !
Me vient l'envie du cœur à l'abdomen
De courir sus à la horde germaine !”
Et après, j'te dis pas la charge sauvage ! Reichoffen, à côté, ça a dû avoir l'air d'une promenade de santé !
Ce qui m'intrigue toujours un peu, c'est le cadeau de Mortier, le gros capitaine de l'Etat-major. Il a peur de révéler des secrets militaires dans l'excitation, alors sous prétexte de cadeaux, il cherche des trucs aberrants pour que je puisse pas l'entendre : j'ai eu droit aux cache-oreilles, à la boîte à musique sous l'oreiller, et même au clairon qu'il fallait que je souffle dedans au moment critique ! J'attends le canon de 75, mais apparemment, y'en n'a pas dans les paquets !
JULIET : Ah, tout ça ne vaut pas mon milord anglais, le premier secrétaire de l'ambassade britannique. Alors lui, c'est des vrais cadeaux ! L'an dernier, pour mon anniversaire, il m'a offert une superbe boucle d'oreille avec une pierre ; il l'avait achetée à Londres, où on la porte à l'oreille gauche, c'est du dernier chic !
GERTRUD : Une pierre jaune ? Je crois que Pascaline a eu la même, un jour que t'étais pas là. Il lui avait rapportée de Genève, où on la porte à l'oreille droite !
JULIET : Le saligaud !
GERTRUD : Enfin, moi qui suis nouvelle ici, je trouve que c'est bien gentil les petits cadeaux qu'on s'y fait. Et les messieurs sont tous du beau monde. Des bourgeois, des militaires du ministère, les gens des ambassades, faut pas se plaindre ! Moi avant j'ai travaillé dans une boîte à matelots, ben j'te dis que les cadeaux, c'était plus souvent des boutons que des boucles d'oreilles ! Et pas que des boutons d'urticaire ! Et aussi pardon pour les odeurs de poisson ! Rien qu'en refaisant mon lit je pouvais dire si le gars il revenait de Terre-Neuve ou du Golfe de Gascogne, à cause que la morue ça sent encore plus fort que le merlan !
JULIET : Non, nous, nos messieurs, ils pêchent en eaux troubles mais sans se salir les mains. C'est du beau linge, la maison est bonne.
GERTRUD : T'as vu ? La lettre, là, pour Pascaline, elle arrive de Ven- dôme !
JULIET : La nouvelle proprio ! La nièce de Monsieur Edmond ! Oui, Anne Delatournelle. Ah dis donc, Delatournelle, c'est en un seul mot ! C'est pas des nobles, alors ? Et dire que le Edmond, il me racontait que ses ancêtres, ils avaient fait les croisades !
MADELON : Eh alors, les miens aussi, ils ont fait les croisades ! C'est tous les culs-terreux de tous les temps qui se sont tapés toutes les guerres ! Et puis dis donc, toi tu te fais bien passer pour la fille naturelle d'un lord anglais, Monsieur Edmond il pouvait bien prétendre qu'il était noble !
JULIET : Je suis la fille naturelle d'un lord anglais ! Lord Hughes, Archibald, Trevor, duc de Trevordhal, dixième du nom, parfaitement ! Son château est à Stratford-upon-Avon, la ville de Shakespeare qui fait partie de ses ancêtres ! De nos ancêtres ! Ma mère était lingère au château et…
MADELON : Oui, on sait tout ça !
GERTRUD : Pas moi. Alors comme ça...
JULIET : Comme ça, oui. N'en déplaise à cette paysanne, je suis née...
MADELON : (chantonnant) Dans le faubourg Saint-Denis.
JULIET : Oui. Mais ma mère arrivait d'Angleterre, chassée par la duchesse qui avait tout appris. Elle était allée là-bas de par sa première patronne qu'avait épousé un Anglais, et qui l'a emmenée avec elle. C'est elle qui l'a recommandée aux Trevordhal. Elle a très vite séduit le duc Hughes qui lui a fait un enfant. Moi ! Qu'on a appelée Juliet, en souvenir de William, notre ancêtre.
GERTRUD : William ?
JULIET : Shakespeare, voyons ! D'ailleurs, il m'arrive de sentir en moi, cette lointaine filiation. (déclamant) “Etre ou ne pas être ? C'est là la question...”
GERTRUD : Moi aussi j'aurais bien aimé naître dans...
JULIET : Naître ou ne pas naître...
MADELON : C'est pas vrai qu'elle va r'mettre...
JULIET : (plus fort) R'mettre ou ne pas r'mettre, c'est..
GERTRUD : Oui, alors cette lettre ?
JULIET : Lettre ou ne pas lettre...
MADELON : Ho ! l'artiste, la duchesse, on se réveille ! C'est nous, on est là, Gertrud, Madelon, tout le monde... Si c'est pas malheureux d'être aussi fêlée ! Heureusement que son outil de travail est quand même assez loin de sa tête, c'est réconfortant pour les clients !
GERTRUD : On ne dit pas les clients, Mademoiselle Madelon, ça fait mauvais genre. On dit : ces messieurs ou les invités.
MADELON : Oui, ben chez moi les invités ils se contentent de brouter la cuisine, pas la cuisinière !
JULIET : Ah ben, faudrait vraiment un gros mangeur !
MADELON : Justement, y'en a ! Ça te la coupe, hein, toi Milady !
JULIET : Faut qu'ils aiment la cuisine rustique à l'état brut !
MADELON : Y z'aiment, rassure-toi, y z'aiment !
GERTRUD : Alors comme ça, Mademoiselle Madelon, vous avez un fian-cé ?
MADELON : Et alors, ça te défrise, toi la frisée ?
GERTRUD : Vous n'êtes pas gentille, Mademoiselle Madelon. Et d'abord je suis pas Allemande mais Alsacienne. Et c'est pour rester Français que mes parents ont quitté l'Alsace quand les Prussiens l'ont prise.
(Entrée de Pascaline, côté gauche. Elle porte une sorte de piédestal dans les mains.)
PASCALINE : Brrr ! Eh bien les filles, il fait meilleur chez nous que de- hors ! Ce sera Noël aux tisons ! Débarrassez-moi de ça. Vous le posez là.
JULIET : C'est quoi ?
PASCALINE : (elle quitte son manteau) J'ai acheté une statue chez un brocanteur, une grande Diane chasseresse, ça fera superbe ici. Ils la livreront dans la semaine. J'ai déjà emporté le piédestal... Ah, la décoration est ravissante ! Et je vois que ces messieurs nous ont envoyé leurs petits cadeaux ! Des gentlemen... Il n'y a pas à dire, nous les avons bien dressés ! Pour notre petite fête de ce soir, j'ai commandé ce qu'il y a de mieux : caviar, foie gras et tout le tralala ! Et cham-pagne à gogo ! Ah, Madelon, soyez gentille, cette année pour faire le service, trouvez une tenue un peu soignée. L'an dernier, vous aviez l'air d'une souillon.
MADELON : Ah ben, ça ferait plaisir à feu ma mère : c'était la robe qu'elle s'était achetée espécialement pour quand c'est que mon père, au comice agricole, il a eu la médaille du plus gros cochon de l'année.
PASCALINE : C'est que nous attendons du beau monde. Il se pourrait même que Victor de Fleurignac...
MADELON : Le préfet de police ?!
JULIET : Le préfet, quel bel homme ! Je l'ai aperçu une fois au dépôt, un jour que j'avais été raflée avec des copines. Sûr, un Monsieur !
MADELON : Le préfet ? Alors là, si le préfet vient ici, faut pas compter sur moi pour le service !
PASCALINE : Mais enfin, Madelon...
MADELON : Y'a pas d'enfin. Je fais le ménage deux fois la semaine au ministère de la Guerre, et il y est tout le temps fourré. Imaginez un peu qu'il me voit dans ce lieu de déperdition, fini ma carrière ministérielle ! Or j'y tiens espécialement beaucoup, vu que là-bas, la poussière y'en a si peu que je risque pas une fracture du plumeau, et que par contre, c'est beaucoup plus payé qu'ici et qu'en plus ça me vaut d'être considérée ! Parfaitement, je suis considérée !
GERTRUD : Eh ben, on est deux : moi aussi j'suis sidérée ! Alors comme ça, elle travaille au ministère de la Guerre !
JULIET : Tu parles, considérée comme quoi ? Une bête de somme !
MADELON : C'est toujours mieux qu'une bête de sommier !
PASCALINE : Juliet, ça suffit ! Quant à vous Madelon, je comprends vos craintes. Mais je doute qu'un de Fleurignac ait jamais fait attention aux femmes de ménage des ministères qu'il visite.
MADELON : Parce que moi, bien sûr, j'suis pas du genre qu'on remarque ?
PASCALINE : Je dois reconnaître que si. Au pire, il vous suffirait de vous transformer un peu...
GERTRUD : En citrouille, comme dans Cendrillon...
JULIET : Non, ça la changerait pas assez ! Mais, elle pourrait se raser, déjà ça...
MADELON : (menaçante) Bon, si c'est que vous voulez que je vous allonge pour la nuit, suffit de demander, pas la peine de déranger les messieurs !
PASCALINE : J'ai dit que ça suffisait ! Un peu de maquillage... Et puis de toute façon, rien n'est sûr, le Préfet de Fleurignac a tellement d'obligations... Par contre, je peux vous annoncer qu'il y aura le général Lemercier, ce sera la première fois...
MADELON : Faut dire, c'est aussi la première fois que sa rombière passe l'arme à gauche ! Encore un veuf inconsolable ! Du beau monde, y'a pas à dire !
PASCALINE : Madelon, je ne vous permets pas ! D'ailleurs, si vous avez fini votre ménage, je ne vous retiens pas ! Et pour la petite fête tâchez d'être à l'heure. Et je rappelle qu'on n'utilise pas la salle de bain du bas : le plâtrier doit finir les enduits dans deux jours, et il a laissé là tout son matériel.
GERTRUD : Il est arrivé une lettre pour toi.
MADELON : (sortant) Bon ben, salut tout le monde ! La bonniche prend congé.
(Pascaline décachette la lettre et la lit.)
PASCALINE : Ma très chère Mademoiselle Pascaline. Je... (Elle lit en murmurant.) Oh !... Oh !... Oh la la !... Oh non, non ! C'est pas vrai ! Alors là ! Alors là ! Là, c'est la grosse tuile !... Ecoutez ça : “Ma très chère Mademoiselle Pascaline. Je sais que vous et vos petites protégées, devez être dans l'angoisse de ma décision, concernant le renouvellement du bail que mon oncle Edmond vous avait consenti pour votre maison de générosité. Je peux d'ores et déjà vous laisser espérer une heureuse conclusion. Je tiens néanmoins à vous la confirmer de vive voix. Pour cette raison, j'ai pensé qu'il serait bon de ma part, de venir passer la soirée de Noël parmi vos orphelines. Ainsi pourrai-je mieux me rendre compte de l'admirable dévouement dont vous faites preuve. Et ce sera alors de grand cœur que je vous laisserai la jouissance de cette maison de charité et de tolérance. J'arriverai après la fermeture de la Foire agricole que je compte visiter par la même occasion. J'apporterai avec moi le bail qu'il ne nous restera plus qu'à signer. Bien à vous ma bonne amie. Je vous dis donc : à très bientôt. Anne Delatournelle”.... Eh ben, les filles, nous voilà dans les gros ennuis !
GERTRUD : Elle ne savait pas que son oncle louait sa maison à un... à des... à nous ?
PASCALINE : Ben, apparemment, non, pas vraiment. Me voilà promue directrice d'orphelinat, et vous pauvres orphelines ! Et bien sûr, vous ne l'êtes pas... orphelines ?
JULIET : Enfin, le duc de Trevordhal est tout ce qu'il y a de vivant ! Je sais même par... la presse, que la duchesse est enceinte de son dixième enfant ! Quant à ma mère, elle est toujours blanchisseuse rue de la Goutte d'Or, chez sa copine Gervaise.
GERTRUD : Et moi mes parents vont fêter leurs noces de platane !
JULIET : Et pourquoi pas de chou-fleur ! Leurs noces de platine !
PASCALINE : Oui, bon, ben quoi qu'il en soit, on n'a pas le choix ou la petite dame trouve ici un orphelinat, ou on déménage. Alors ?
GERTRUD : Moi, j'aime mieux être orpheline. D'ailleurs ça sera pas un gros mensonge, vu la façon qu'on s'est occupé de moi quand j'étais petite !
JULIET : Moi, itou. En plus, cette maison, c'est nous qui l'avons faite ! Et puis, le tapin dans la rue, j'ai déjà donné, très peu pour moi !… Non, ce qui m'ennuie, c'est si le duc Hughes venait à apprendre, ça ferait plutôt mauvais effet.
PASCALINE : Oh, tu nous bassines avec tes simagrées ! Les filles, vous voilà orphelines, c'est tout !
GERTRUD : Mais, pour la petite fête de ce soir ?
PASCALINE : Aïe, aïe, aïe, j'avais oublié ça ! Alors là, ça n'est plus des ennuis, c'est la catastrophe ! Et il est trop tard pour prévenir ces messieurs...
JULIET : On pourrait faire courir le bruit qu'on est toutes malades, je sais pas, une épidémie... Les oreillons !
GERTRUD : Voui, très bien, ça fait peur aux messieurs. Même si en général, c'est pas tellement pire après qu'avant ! (Elle rit.)
PASCALINE : On peut essayer, ça découragera les messieurs de passage. Mais les habitués, ils seront là, comment voulez-vous, c'est bien trop tard... Quelle heure il est ? Bon sang, huit heures et quart ! Oh la la, .c'est pas vrai ! La Foire agricole est fermée maintenant, à tous les coups elle est en route ! Pour commencer, démontez-moi cette décoration ridicule, faut me rendre cette maison aussi triste qu'un caveau de famille ! Et vous, vous vous changez en orphelines, faut lui tirer les larmes à la bourgeoise ! Vite, dépêchez-vous ! C'est ça ou la rue ! Et virez-moi ce maquillage ! Comme ça vous avez l'air de filles des rues !
GERTRUD : Ben, c'est ce qu'on est ?...
PASCALINE : Toi, pas de mauvais esprit ! C'est pas le moment ! Franchement, pour des orphelines, j'ai le regret de vous dire que vous avez très mauvais genre ! Allez, secouez-vous ! Oh lala, oh lala !…
JULIET : Et pour ces Messieurs ?
PASCALINE : Ben, on va essayer le coup des oreillons, mais... Et puis d'ailleurs comment ? Je vais quand même pas le faire crier par le garde-champê-tre !
JULIET : A mon avis, on n'a pas le choix. Ce soir, on n'allume la lanterne qu'à la porte de la ruelle, et on condamne l'entrée principale. On met un écriteau sur les deux portes : fermé pour cause d'oreillons ! Et puis, pour les habitués qui voudront quand même rentrer, on se relayera pour les recevoir.
PASCALINE : Vous croyez que ça peut marcher, que ça va pas paraître... ?
GERTRUD : Mais oui, hein Juliet ?
JULIET : Oui, ça devrait aller. Et puis, à la guerre comme à la guerre ! Le tout, c'est d'empêcher la bourgeoise de quitter cette pièce. Si elle se promène dans la maison, alors là !...
PASCALINE : Bon, de toute façon, comme le dit Juliet : on n'a pas le choix. Je vais poser les écriteaux, et puis je me posterai près de l'entrée,...