L’héritage de pépé

Pépé, riche et impotent vit avec sa soeur Héloïse de l’Atre, fauchée et acariâtre dans un milieu commerçant d’une ville de province. Pépé ne veut rien donner à sa famille car il les considère comme des ratés et des bons à rien, en particulier sa nièce Mireille Berton, très jolie fille, et son hippie de mari, qui va tout faire pour arriver à ses fins : l’héritage. Dans une suite de gags où le rire va l’emporter, on va voir évoluer : une banquière envahissante, un notaire véreux, un garde-malade un peu trop entreprenant. Mélangez à ce cocktail explosif une nièce d’Amérique, Ginette, qui débarque en chavirant tout sur son passage, un début d’incendie, un faux cambriolage. Pépé réussira, après avoir failli être “drogué” par sa soeur, à rester le maître, car il n’était pas paralysé mais abusait tous ceux qui n’en voulaient qu’à son argent et le dénouement sera à la mesure du personnage : haut en couleur et tonitruant. Une pièce facile à monter qui marche à cent à l’heure ; une histoire à couper le souffle et à se tordre de rire, un succès garanti car c’est la vie de tous les jours.

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ACTE I

 

HELOISE (en repassant son linge) - Quelle misère d'être là à repasser des vêtements usés jusqu'à la corde et ne pas avoir un sou d'avance, une famille de bons à rien ; voilà ce qu'ils sont. (Elle dit cela très fort, le linge se renverse.)

MIREILLE (entrant) - Qu'est-ce qui se passe ici, c'est la guerre ?

HELOISE (ramassant le linge) - Non, c'est la famille.

MIREILLE - La famille ?

HELOISE - Oui, vous autres, ton mari en particulier.

MIREILLE - Qu'a-t-il fait encore, Gédéon ?

HELOISE - Ce serait plutôt ce qu'il n'a pas fait qui est inquiétant.

MIREILLE - Mais enfin explique-toi, je veux bien croire que notre mariage, il y a trois ans ne t'a pas convenu, mais avoue qu'il est si bon...

HELOISE - Bon, bon !... Ça ne durera pas dix ans ce mariage.

MIREILLE - Parce que tu insinues qu'il serait capable d'aller en voir une autre ?

HELOISE - Je n'insinue rien, je constate qu'un homme doit se dépenser et Gédéon que fait-il ? Il ne travaille pas, il ne fait pas de sport, il n'est pas capable de changer le carreau qui est cassé dans la salle de bains ; alors je dis qu'il serait très capable de courir le jupon sous ses allures innocentes.

MIREILLE - Maman voyons tu n'y penses pas, Gédéon est incapable...

HELOISE - Incapable ?

MIREILLE - Enfin, je veux dire incapable de me tromper, c'est un artiste, tu sais...

HELOISE - Un artiste, parlons-en : Que fait-il ? Il crée des horreurs, il ne vend jamais rien, il vit au crochet de sa femme et de sa belle-mère, et pendant que tu t'uses la santé à aller à l'usine, que fait-il ce grand insignifiant ? De la... médication... sentimentale.

MIREILLE - Mais non, c'est de la méditation transcendantale. Il fait le vide en lui, il se voit au-dessus des autres et cela lui permet de créer des œuvres inédites comme cette sculpture.

HELOISE - Et tu trouves ça beau, tu n'es pas difficile.

MIREILLE - Ecoute, tu es toujours à critiquer Gédéon : Quand il ne fait rien, c'est un fainéant ; et quand il crée, c'est pas beau. Il a quand même fait l'école des Beaux-Arts. Il n'est pas encore connu, mais ça viendra.

HELOISE - En attendant, nous crevons de faim, le mot n'est pas trop fort. La fille de la banque qui m'a téléphoné hier doit passer aujourd'hui ; elle a dit que la situation est très critique et que si l'huissier n'est pas encore venu, c'est eu égard à notre famille qui est très connue dans toute la ville.

MIREILLE - Que faire ?

HELOISE - Il n'y a qu'une solution : L'héritage de Pépé.

MIREILLE - Et voudra-t-il Pépé ?

HELOISE - On va aller le chercher, il doit avoir fini sa sieste.

MIREILLE - Si seulement on avait un vrai fauteuil roulant.

HELOISE - Et si seulement Pépé voulait écouter.

MIREILLE - Il n'est pas bien en ce moment ; depuis un mois il est à demi paralysé.

HELOISE - Juste après avoir appris que ta boutique de layette avait coulé.

MIREILLE - Ce n'est quand même pas de ma faute si les clients ne venaient pas. Papa avait toujours fait dans les vêtements pour enfants. (Elle sanglote.)

HELOISE - Ah si ton père était encore là, l'argent ne manquerait pas, il a fallu qu'il attrape cette pleurésie.

PEPE (en coulisse) - Hé, vous m'oubliez moi.

HELOISE - Voilà Pépé qui s'excite. (Puis, plus fort.) On arrive. (Elle y va.)

(Le téléphone sonne, Mireille décroche.)

MIREILLE - Allô, oui nous avions bien demandé une garde-malade... c'est un pépé... oui... aujourd'hui. (Elle raccroche l'appareil.)

HELOISE (en coulisse) - Qui est-ce ?

MIREILLE - Le Bureau d'Aide Sociale. C'est pour la garde-malade. Elle arrive aujourd'hui, c'est gratuit pour un mois, mais le dossier n'est pas complet, il faudra y passer le plus tôt possible.

HELOISE (en coulisse) - Les papiers, les papiers, l'administration, la bureaucratie, l'huissier, la banque, quelle vie ! Viens m'aider à pousser Pépé.

(Mireille sort par la porte du fond et aide sa mère à ramener Pépé.)

PEPE - J'en avais assez d'être dehors ; le soleil avait tourné et je l'avais sur la tête. Ah, je ne suis pas bien. (Il se prend la tête à deux mains.)

HELOISE - Une garde-malade doit venir te soigner Pépé, elle s'occupera toujours de toi, nous on n'a pas beaucoup le temps.

PEPE - Pas le temps, pas le temps, je le prends bien moi le temps d'être sur cette chaise.

HELOISE - Si on ne rembourse pas les emprunts, l'huissier va venir te chercher.

MIREILLE (sur un ton de reproche) - Maman.

HELOISE - Il y a de quoi, c'est vrai, on est fauché, lui il a de l'argent à ne savoir que faire.

(Pépé riant.)

Tu peux rire, en tous cas, la banque a téléphoné, ils envoient quelqu'un aujourd'hui.

(Pépé riant à nouveau.)

Rigole toujours, mais la situation est dramatique : le magasin de layette à Mimi est en règlement judiciaire, Gédéon qui ne fait rien et moi qui suis obligée d'aller faire des ménages.

(Pépé riant toujours.)

HELOISE - Les gens doivent bien rire dans le quartier. Une famille si honorable.

PEPE - Que voulez-vous que j'y fasse ?

HELOISE - Que tu nous avances de l'argent.

PEPE - Je ne peux pas en ce moment. Les cours de l'or sont au plus bas et je ne veux pas vendre.

HELOISE - Tu préfères nous laisser saisir par l'huissier mais on ne se laissera pas faire. Je vais aller chercher le notaire, on verra bien. (Elle sort en claquant la porte.)

PEPE - Elle en fait une tête, ta mère.

MIREILLE - Tu lui mènes la vie dure, Pépé.

PEPE - Elle me prend pour une vache à lait.

MIREILLE - Mais non.

PEPE - Mais si. Je devrais renflouer toute la famille alors que personne ne travaille.

MIREILLE - Faut la comprendre, elle n'a pas eu la vie facile.

PEPE - Et moi, tu crois que je l'ai eu facile, la vie. J'étais le plus vieux. Il a fallu que je trime à partir de treize ans comme mitron, je ne suis jamais sorti, jamais amusé, jamais dragué comme on dit maintenant. Je me suis crevé au boulot ; j'en ai brassé des tonnes de farine, tellement que je suis devenu le patron. J'ai pas ramassé une fortune mais enfin j'étais à l'aise ; j'en ai jamais profité ; à la retraite je viens chez ma sœur et je me fais engueuler.

MIREILLE - Pépé, te ronge pas les sangs, je t'aime bien, tu sais.

PEPE - Heureusement que tu es là.

MIREILLE - Alors, pourquoi que tu nous aiderais pas ? (Puis, câline.) Dis, un petit peu...

PEPE - Ecoute-moi, j'ai deux sœurs : ta mère et Madeleine qui est en Amérique. Ça m'a fait de la peine, le jour qu'elle est partie se marier là-bas avec un soldat américain, en 1952...

MIREILLE - Et depuis, on ne l'a jamais revue, c'est ça ?

(Pépé acquiesce.)

Mais en 1963, on avait reçu la photo de ma cousine, pour ses dix ans, attends je vais la chercher (elle part et revient avec une photo) puis, plus de nouvelles ; maman avait pourtant écrit...

PEPE - Et moi, j'avais envoyé une belle poupée par la poste et je me dis qu'un jour on aura peut-être de leurs nouvelles.

MIREILLE - Alors c'est pour ça que tu ne veux pas faire un geste pour nous.

PEPE - Je donnerai à mes deux sœurs, sinon rien.

MIREILLE - Tu préfères nous voir tirer la langue.

PEPE - Ton mari n'a qu'à travailler.

MIREILLE - Tu es bien comme maman.

PEPE - De mon temps, c'était à coups de pied au cul qu'on allait au travail.

MIREILLE - Gégé est un artiste mais il n'est pas connu.

PEPE - Moi, je le connais bien, il ne fera jamais rien. Si je vous donne tout ce que j'ai, dans six mois vous aurez tout dépensé.

MIREILLE - Tu nous prends pour des enfants.

(On entend des bruits de voix à la porte d'entrée.)

GEDEON - Entrez, passez devant.

(Entre une jeune fille avec un attaché-case, suivie de Gégé affublé d'un turban rouge et d'une longue tunique, tenant un objet en bois.)

Voilà, j'ai rencontré une copine en venant ici et justement elle venait nous voir, le hasard fait bien les choses.

MIREILLE (agressive) - Une copine ?

GEDEON - Oui, on s'est rencontré aux Beaux-Arts et nous nous étions perdus de vue.

MIREILLE - Et qu'est-ce qu'elle vient faire ici ?

COLETTE - Madame, excusez-moi mais il y a un malentendu. Votre mari, je suppose ?

MIREILLE - Oui, et après ?

COLETTE - Nous nous sommes connus autrefois c'est vrai, des relations d'étudiants, sans plus n'est-ce pas Monsieur Gédéon Berton ?

GEDEON - Tu peux m'appeler Gégé, comme dans le temps.

MIREILLE - Ça, c'est un peu fort, et tu en rajoutes en plus.

GEDEON - Mimi, il faut être cool, c'est une copine, sans plus, tu n'as jamais...

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