Ma fille travaille à Paris
« Ma fille travaille à Paris ». C’est ce que proclame le percepteur de La Ferté-Bernard. Un jour, il décide d’aller à Paris surprendre sa fille qui travaille dans une compagnie d’assurances. C’est là que, oh ! stupeur. Sa fille bien aimée est devenue call-girl de luxe. Il va s’en suivre un tourbillon de péripéties qu’il subira avec philosophie. L’aventure de ce sympathique provincial ne manquera pas d’émotions et de rires.
Lire le texte intégral
Au lever du rideau, la pièce est en demi obscurité. Seul le soleil au travers des stores donne un peu de lumière.
On entend une sonnerie… rien ne se passe… deuxième sonnerie… puis troisième sonnerie.
Finalement, l’une des portes donnant sur une chambre s’ouvre.
Cerise fait son entrée. C’est une créature de rêve, vêtue (à peine) d’un magnifique déshabillé très sexy. Elle se dirige vers un interphone mural, équipé d’une audition haute.
Cerise - Allô !
Maxime - Allô, je suis bien chez Mlle Lepage ?
Cerise - Oui, pourquoi ?
Maxime - C’est toi, Angélique ?
Cerise - Ah non, moi c’est Cerise.
Maxime - Cerise… comme « cerise » ?
Cerise - Oui, pourquoi, ça vous dérange ?
Maxime - Ah non, pas du tout, mais Angélique est-elle là ?
Cerise - Non, à cette heure-ci elle bosse, mais vous pouvez monter, c’est la première porte à gauche au cinquième. Angélique ne devrait pas tarder.
Maxime - Merci, je monte.
Cerise retourne dans sa chambre et revient de suite vêtue d’un joli peignoir transparent qu’elle ne boutonne pas.
Elle met un peu d’ordre à sa coiffure devant la glace.
On sonne à la porte, elle va ouvrir. Entre un homme paraissant la cinquantaine, habillé d’une manière très stricte, genre notable de province.
Maxime - Bonjour madame, excusez-moi de vous déranger, mais je voudrais voir Angélique.
Cerise - Je vous l’ai déjà dit : Anita, à cette heure-ci, elle bosse.
Maxime (surpris) - Anita ?
Cerise - Oui, Angélique ce n’est pas commercial, ici c’est Anita qu’on l’appelle.
Maxime - Ah bon… Pas de chance.
Cerise - Et moi c’est Cerise.
Maxime - C’est joli… Bonjour, mademoiselle Cerise.
Cerise - Ah non ! Pas mademoiselle, Cerise tout court.
Maxime - Si vous voulez, mais pourquoi Cerise ?
Elle s’approche de Maxime, lèvres en avant.
Cerise - Regardez ma bouche… Vous comprenez maintenant ?
Maxime (troublé) - Oui, en effet, je fais le rapprochement.
Cerise - C’est le mot, vous pouvez approcher. En attendant Anita, vous pouvez goûter.
Maxime (très gêné) - Je suis venu de La Ferté-Bernard pour voir Angélique…
Cerise - C’est une obsession ! Anita, que je vous dis !
Maxime - Si vous voulez… Mlle Lepage en tous les cas.
Cerise - Oui, c’est possible, mais en attendant Angélique-Anita Lepage… moi je suis là.
Maxime - Ça c’est vrai, mademoiselle Cerise.
Cerise (irritée) - Cerise tout court.
Maxime - D’accord, Cerise tout court… Alors, comme je vous l’ai dit, je viens de La Ferté-Bernard pour embrasser Angélique-Anita, mais je comprends fort bien qu’à cette heure-ci, elle soit à la compagnie des Assurances Réunies où elle « bosse ».
Cerise - Vous n’y êtes pas, les Assurances Réunies c’est du passé, moi aussi j’ai été esclave dans cette boîte.
Maxime - Du passé ? Permettez-moi, chère Cerise, de vous demander quelques explications ?
Cerise - Vous êtes Juge d’instruction ? Vous allez me mettre en examen ? Moi je veux bien.
Maxime - Loin de moi cette pensée… Alors, si j’ai bien compris… (Hésitation.)… Anita habite ici ?
Cerise - C’est comme vous le dites, cher monsieur, sa chambre, c’est la porte de gauche.
Maxime - Très bien, vous partagez le loyer, c’est une bonne solution.
Cerise - Ma chambre à moi, c’est la porte de droite… Vous voulez voir, en attendant Anita ?
Maxime - Oui, peut-être… Mais dites-moi, vous aussi vous avez travaillé aux Assurances Réunies ?
Grand rire de Cerise.
Cerise - ç’a été le cas, on s’est connues là-bas toutes les deux et on a sympathisé.
Maxime - Je vois, des collègues de bureau. Angélique… enfin, Anita, était chef des services sinistre et vous ?
Cerise - Sinistre, c’est bien le mot, moi j’étais au service assurance vie.
Maxime - Intéressant, sûrement.
Cerise - Oui, mais on a fait nos comptes : quinze mille balles par mois et maintenant au moins trois fois plus en bossant trois fois moins.
Maxime - Bravo, vous vous êtes converties dans le business. L’informatique, peut-être ?
Cerise - On peut appeler ça comme ça.
Maxime - Vous pratiquez les trente-cinq heures ?
Cerise - Ça dépend, chez nous c’est l’horaire libre, ça dépend des clients.
Maxime - Vous avez raison, dans les affaires il faut être à la disposition des clients.
Cerise - Je ne vous le fais pas dire… Alors, je peux quelque chose pour vous en attendant Anita ? Je peux provisoirement la remplacer…
Maxime - Je ne voudrais pas vous déranger.
Cerise - Les amis d’Anita sont mes amis et inversement.
Maxime - Merci de votre accueil si chaleureux… Comprenez-moi, j’ai besoin de voir Anita.
Cerise - Je comprends ça.
Maxime - Je vis seul depuis sept ans.
Cerise - Vous avez besoin d’Anita ?
Maxime - Angélique… oh, pardon, Anita a quitté La Ferté-Bernard il y a près d’un an et je m’ennuie d’elle.
Cerise - C’est normal.
Maxime - Je suis près de la retraite…
Cerise (flatteuse) - Ça ne se voit pas…
Maxime - Merci… Je suis percepteur à La Ferté-Bernard et quand elle a quitté la maison, ça m’a fait un grand vide… et avec les trente-cinq heures appliquées aux fonctionnaires, j’ai un peu de temps libre… J’ai pris le train et me voilà.
Cerise - C’est une bonne idée.
Maxime - Anita est un peu cachottière, elle ne m’a pas dit qu’elle avait quitté les Assurances Réunies.
Cerise - Simple oubli.
Maxime - Ce que je sais, par contre, c’est qu’elle a une bonne situation et qu’elle s’est achetée une Porsche.
Cerise - C’est vrai, elle roule en Porsche. Pour les clients c’est chic, ça les impressionne, elle peut prendre plus cher.
Maxime - Elle a bien fait : vaut mieux faire envie que pitié.
Cerise - Moi je roule en Renault, mais je travaille bien quand même. Ma spécialité c’est plutôt le domicile : soit ici, soit chez le client.
Maxime - Bonne organisation.
Cerise - A votre service.
Maxime - Il me tarde d’annoncer une grande nouvelle à… Anita.
Cerise - Vous voulez lui acheter un hôtel particulier ?
Maxime - Non, mais lui faire part qu’elle est demandée en mariage.
Cerise (surprise) - C’est pas vrai !
Maxime - Le fils du notaire de La Ferté est depuis toujours très amoureux d’elle.
Cerise - Le fils du notaire ! Mais c’est intéressant ça…
Maxime - Je pense bien. Elle a toujours résisté à sa flamme, Anita est une fille sérieuse.
Cerise - Ce n’est pas douteux.
Maxime - Depuis le départ d’Anita, il se morfond, il n’en peut plus et il veut la demander en mariage. Il sera là tout à l’heure pour lui demander sa main.
Cerise - Oh, merde alors ! Et vous croyez qu’elle va accepter ? Et vous, ça ne vous dérange pas ?
Maxime - Non, au contraire, je m’efface, je pense avant tout à son bonheur.
Cerise - C’est bien, ça, c’est pas courant comme raisonnement. En attendant, comment trouvez-vous mon déshabillé ?
Elle passe devant lui avec une attitude provocante.
Maxime - Il est très beau. Ça doit coûter très cher une chose pareille ?
Cerise - Je ne porte que du beau, parce que ce qu’il y a dessous, ce n’est pas mal non plus.
Maxime (gêné) - J’en suis persuadé.
Cerise - Tu veux voir ?
Maxime - C’est-à-dire… je n’avais pas prévu.
Cerise - Il n’y a pas à prévoir, Anita va peut-être rentrer tard, alors occupons-nous.
Maxime - Alors là, madame, vous me surprenez beaucoup !
Cerise - Ne sois pas timide. Si tu le souhaites, je n’en parlerai pas à Anita.
Maxime (scandalisé) - J’espère bien… Oh là là, quelle honte pour moi !
Cerise - Là, tu exagères un peu. Anita n’est pas comme ça. Allez, laisse-toi faire…
Maxime - Et si Anita arrivait ?
Cerise - Arrête, tu en fais un peu trop, détends-toi.
Elle branche la sono, une musique langoureuse envahi la pièce. Elle se met à danser avec volupté. Elle termine son exhibition très sexy et s’assoit sur les genoux de Maxime.
Maxime (faiblissant) - Ce n’est pas sérieux pour un fonctionnaire de province…
Cerise l’embrasse dans le cou, puis sur la bouche et se blottit dans ses bras.
Cerise - La pression monte, mon bonhomme. Viens dans les nuages, viens on va décoller.
Maxime - Est-ce bien raisonnable ?
Cerise - Seul depuis sept ans et à La Ferté-Bernard en plus, tu dois avoir quelques heures de vol à rattraper. Laisse-toi aller, on va passer le mur du son.
Maxime - Vous avez raison, j’ai besoin de tendresse.
Elle commence à le déshabiller.
Cerise - Je vais t’en donner de la tendresse, mon lapin, c’est mon métier. Et si tu es content, tu me feras bien un petit cadeau ?
Maxime (déçu) - Ah bon… Dois-je comprendre que vous pratiquez la prostitution ? Vous êtes une péripatéticienne ?
Cerise - Si tu veux… Moi j’appelle ça faire la pute.
Maxime - Et Anita ?
Cerise - La pute aussi.
Maxime (outré) - Quoi ?! Ce n’est pas possible, là je ne vous crois pas !
Cerise - Bien sûr que si ! Et elle, elle est encore plus courageuse que moi, elle les ramasse n’importe où, du moment que ça paye… (Maxime est affalé dans son fauteuil, il est sur le point de défaillir.) Anita, elle n’est pas regardante. Je ne sais pas où elle va les chercher. Remarquez, les hommes qui veulent s’envoyer en l’air ça ne manque pas, ce sont de grands enfants, ils aiment avoir un joujou en dehors de la maison.
Maxime - Angélique… Angélique… Si sage, si vertueuse…
Cerise - Ah ça, sa vertu en a pris un coup, il faut t’y faire.
Maxime - Je ne m’y ferai jamais.
Cerise - Tu ne vas pas tourner de l’œil ? Tu es tout pâle… Allez viens,...