Mariés et associés
« Mariés et associés » est l’histoire de deux couples unis par un mystérieux pacte et qui se retrouvent ensemble pour la première fois depuis cinq ans, depuis qu’il a été scellé, pour un dîner d’affaires. Julien et Caroline attendent Patrice et Lucie. Patrice est psychiatre et vend ses parts du cabinet à son confrère et ami. Il est fatigué du métier. Julien, lui, est marié à une galeriste, Caroline, qui déteste profondément l’épouse de Patrice qui est par ailleurs la secrétaire des deux médecins. Cette soirée offre aux deux couples l’occasion d’échanger sur tout et sur rien, sur eux et sur les autres, sur les travers de notre société. Mais qu’ont-ils convenus ensemble par ce pacte ? Et que va-t-il arriver au cours de ce dîner ? Le récit de ces deux couples confrontés à une existence en demi-teinte entre petits bonheurs et frustrations offrent des moments irrésistibles.
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Scène 1 : Julien et Caroline
Julien (regardant son portable) : Mais qu’est-ce qu’ils foutent merde ?
Caroline : Qui ?
Julien : Comment ça qui, on a invité qui ?!
Caroline : Patrice et Lucie…
Julien : Donc tu sais très bien de qui je parle, ne fais pas semblant de te demander de quoi je parle, tu le sais très bien, ne surjoue pas le détachement.
Caroline : Je ne suis pas continuellement excitée comme toi, je suis calme, c’est ma nature.
Julien : Molle…
Caroline : Quoi ?
Julien : Tu n’es pas calme, tu es molle, nuance, c’est ça ta vraie nature et comme tu sais que ça m’agace profondément, tu en rajoutes, mais la réalité, c’est que tu es molle. Tu adores les mous !
Caroline : N’importe quoi !
Julien : La première qualité que tu cites quand tu veux me décrire quelqu’un, c’est… (un temps), il est calme. Non, il n’est pas calme, tu n’es pas calme, tu es molle, les gens sont mous, je ne supporte pas cette sérénité provocatrice.
Caroline : Sérénité provocatrice, je ne comprends pas le concept.
Julien : Mais si, tu comprends très bien (geste d’agacement de la main de Caroline). Ah non, je t’en prie, pas ce geste !
Caroline : Quel geste ?
Julien : Ton geste de la main, désinvolte, méprisant, ce revers de la main qui balaie les arguments auxquels tu ne sais pas répondre.
Caroline : Je sais parfaitement y répondre mais tu n’écouteras pas, tu voudras avoir le dernier mot, comme d’habitude, je te le laisse le dernier mot, bien volontiers ! (même geste d’agacement de la main de Caroline)
Julien : Ah ! Arrête avec ce geste !
Caroline : Qu’est-ce que tu as besoin de t’énerver ?
Julien : Je n’ai pas besoin de m’énerver, ça m’énerve, nuance.
Caroline : ça sert à quoi ?
Julien : Je ne m’énerve pas parce que ça sert à quelque chose, ça m’énerve, c’est tout.
Caroline : ça va changer quoi ?
Julien : Je ne le fais pas parce que ça va changer quelque chose au fait qu’ils soient en retard, ils sont en retard, je le sais que ça ne va rien changer. Je ne décide pas de m’énerver, ça m’énerve, tu comprends !
Caroline : C’est ta nature, tu es énervé. Moi je suis calme et toi tu es énervé.
Julien : Molle… (dans les dents). Non, ce n’est pas ma nature, je ne suis pas né énervé, ce sont des événements qui font que, parfois, je suis énervé...
Caroline : Parfois ?
Julien : Oui, parfois, parfaitement, je ne suis pas perpétuellement énervé, mais le retard… je ne supporte pas.
Caroline : Comme si c'était une première ?! Tu connais Lucie (moue de Julien)
Julien : Oui comme toi tu connais Patrice (moue de Caroline)
Caroline : Ils ne savent pas arriver à l’heure.
Julien : Je le sais !
Caroline : Ils sont comme ça.
Julien : C’est une excuse ?
Caroline : Non, je constate, c’est tout. Il ne faut pas leur en vouloir, ils sont comme ça.
Julien : Et je devrais accepter sans rien dire. Si je suis ton raisonnement, quand ils arrivent, je vais vers eux et je leur mets deux grandes baffes, et je leur dis, il ne faut pas m’en vouloir, je suis comme ça. Moi mon truc, c’est de mettre des baffes dans la tronche des gens qui sont en retard. Vous, vous êtes en retard, vous êtes comme ça, je ne vous en veux pas. On est quitte. C’est un argument, ils sont comme ça ! Mais ça excuse tout alors ce type de raisonnement. Il ne faut pas m’en vouloir, moi je suis comme ça ! Mais je m’en fous que tu sois comme ça, si ce « je suis comme ça » est une excuse au manque d’éducation, prends sur toi et corrige-le ce « je suis comme ça ». Parce que moi, tu vois, par exemple, et tu le sais, j’ai du mal à digérer, et ça me cause des flatulences, que je retiens, je ne te pète pas à la figure, en te disant, excuse-moi « je suis comme ça », je suis bien élevé, je m’empêche d’être « comme ça » !
Caroline : On ne peut pas discuter avec toi.
Julien (appuyé) : Je ne supporte pas, c’est de l’égoïsme !
Caroline : Les grands mots, tout de suite.
Julien : Pas du tout, tu sais ce que ça veut dire quand on ne sait pas arriver à l'heure ? C’est dire aux autres, je n’en ai rien à faire de ta vie, je viendrai quand je serai prêt (Joué sur un ton de satisfaction). Que toi ça te dérange, je m’en fous, je suis bien moi, c’est le principal ! Ce n’est pas la définition de l’égoïsme ça ?
Caroline : 35 minutes, ce n’est pas non plus…
Julien : 36 minutes… vraiment, ça fait 5 ans qu’on ne les a pas reçus, ils n’ont pas changé (il regarde toujours sa montre)
Caroline : On n’est pas dehors non plus !
Julien : C’est pour tout à l’heure. Parce que non seulement, ils ne savent pas arriver à l’heure, mais en plus, ils ne savent pas repartir ! A minuit, Lucie va lancer, on y va Patrice, Patrice va dire, oui ma chérie, et il ne va pas bouger ! 10 minutes après, Lucie va dire : on y va Patrice, Caroline et Julien doivent avoir envie de se coucher...Tu vas dire, mais non… ! Lucie, 15 minutes après va dire, on y va Patrice ! On se retrouve debout dans l’entrée et Patrice relance une autre conversation ! 20 minutes après, on ira les accompagner à la barrière, 20 minutes après, alors qu’on meurt de froid, Ils partiront. Patrice ralentira, baissera sa vitre ...
Caroline : Lucie se baissera et dira, on a passé une très bonne soirée !
Julien : On leur répondra ….
Caroline, Julien : Nous aussi...
Julien : A cause de cette foutue éducation à la con qui fait qu’à soixante balais, on n’est pas capable de ne pas subir toutes ces conventions. 40 minutes ! ils vont les prendre les baffes !
Caroline : De toute façon je ne suis pas pressée…
Julien : Pourquoi ?
Caroline : Tu le sais bien, Lucie…
Julien : Quoi ?
Caroline : Je ne suis pas …
Julien : Quoi ?
Caroline : Rien…
Julien : C’est une amie !
Caroline : Ce n’est pas mon amie, c’est la femme de ton associé, enfin de ton ami. Et c’est aussi …
Julien : C'est aussi…?
Caroline : Rien… C’est surtout, votre secrétaire à tous les deux, une belle connerie ça !
Julien : Elle cherchait du boulot, elle a une formation de secrétaire, on cherchait une secrétaire…
Caroline : Oui, je sais ça !
Julien : Alors…
Caroline : Rien, on s’est côtoyé 20 ans, nos sujets de conversation, c’est elle, ou pire, toi !
Julien : Merci...
Caroline (avec lassitude) : Ah ses regrets, ses rêves de gamine.... C’était une gamine d’ailleurs quand tu... enfin, quand on l’a connue (la mimant) Tu sais Caroline, j’aurais pu devenir psychologue ! J’ai un don pour ça, écouter les gens. Ecouter les gens, elle ?! S’écouter oui ! Elle s’imagine qu’elle aurait pu devenir psychologue parce qu’elle est la secrétaire de deux psychiatres, qu’elle lit Psychologie Magazine et qu’elle est la confidente de ses sœurs qui ont épousé deux cons qui les trompent. Elle n’est pas psychologue comme vous.
Julien : Je suis psychiatre !
Caroline : J’oubliais, toi tu es remboursé par la Sécurité sociale.
Julien : Arrête !
Caroline : Un psychiatre, ça parle, ça n’écoute pas, ça prescrit, un psychothérapeute, ça ne parle pas, ça écoute, et ce n’est pas remboursé. Elle est remboursée Lucie ? Non. Elle écoute ? Non. Elle n’écoute personne ! Elle est secrétaire, point.
Julien : Je sens qu’on va passer une bonne soirée.
Caroline : C’est une soirée d’affaires, on est d’accord, ce n’est pas une soirée entre amis, on est d’accord.
Julien : On va passer une très bonne soirée.
Caroline : On a fait un pacte, il y a 5 ans, on s’y tient, (s'approchant de Julien) : … Nos enfants sont grands maintenant… Je pensais qu'on allait enfin pouvoir se retrouver tous les deux, pour vivre des choses, ensemble….
Julien : Ah oui,
Caroline : ça a l’air de t’emballer….
Julien : Si, si, ça m’emballe, mais on vit ensemble !
Caroline : Tu travailles depuis 30 ans, tu n'en as pas assez, tu pourrais peut-être t'arrêter, faire comme Patrice vendre tes parts et….
Julien : Mais je ne suis pas comme lui… Moi j'ai envie, j'ai besoin de continuer à travailler, c'est ce qui me fait avancer ! Je n’ai pas envie de me retrouver en survêtement à la maison, en train de couper tes rosiers ou de m’inscrire à ton club de pilates pour muscler mon périnée ! Il va très bien mon périnée ! Cette perspective m’effraie et surtout elle m’emmerde !
Caroline : Si tu penses vieux, tu es vieux ! On aurait pu faire tellement de choses ! Tiens, j'ai toujours rêvé de prendre la mer...
Julien : Mais tu ne sais même pas nager ?!
Caroline : J'apprendrai !!!
Julien : Bien sûr…
Caroline : Alors, et toi, tu as encore un rêve ?
Julien : Apprendre les gestes de premier secours du coup (on sonne). Ah ! Quand même !
Caroline : Tu ne dis rien, je t’en prie, c’est la dernière fois qu’on les voit.
Scène 2 : Julien, Caroline, Lucie, Patrice Les femmes s'embrassent (sans conviction). Les hommes aussi.
Patrice : ça va toi ?
Julien : Super ! (amer)
Patrice : T’as l’air content de nous voir en tout cas…
Julien : Je m’inquiétais… (ironique)
Caroline : Vous vous embrassez ? (aux hommes)
Lucie : C’est vrai ça, vous vous embrassez…
Patrice : Ben oui.
Lucie : Depuis quand ?
Patrice : Je ne sais plus, Julien ?
Julien : Je ne me souviens plus.
Lucie : Un jour, vous vous êtes dit, tiens si on se roulait des pelles ?
Patrice : On ne se roule pas des pelles, on se dit bonjour.
Lucie : Vous ne pouvez pas vous serrer la main, ça me perturbe moi.
Patrice : Pourquoi ?
Lucie : Vous vous êtes toujours serré la main.
Patrice : Et alors ?
Julien : On a changé, c’est tout.
Caroline : Quand ?
Patrice : Comment ça quand, quelle importance ?
Caroline : Lucie et moi aimerions savoir à quel moment vous vous êtes dit…
Lucie : Tiens, si on se roulait des pelles !
Patrice : C’est important pour vous ?
Lucie : Très.
Patrice : ça doit faire 5, 6 ans, depuis…
Caroline :… notre… pacte
Julien : Voilà, c’est ça.
Caroline : C’est la première fois que je vous revois ensemble, du coup, mais toi Lucie, tu les vois tous les jours, tu aurais dû t’en rendre compte.
Lucie : Ils ne s’embrassent pas au cabinet.
Patrice : Ce n’est pas pareil.
Lucie : Qu’est-ce qui n'est pas pareil ?
Julien : Ce n’est pas le même contexte.
Patrice : Il y a des patients.
Caroline : Vous changez de façon de vous dire bonjour en fonction des gens ?
Julien : Pas des gens, des clients... (se reprenant) des patients.
Lucie : Des fois qu’il y en a un qui dirait, moi mon psychiatre, il est très bien, il est pédé.
Patrice : Ne parle pas comme ça, je t’en prie !
Lucie : Ben si, du coup, il est sensible, un psychiatre sensible, c’est super, c’est de l’homophobie.
Patrice : De l’homophobie ?
Lucie (essayant de reproduire ce qu'elle a "appris" dans Psychologie magazine) : Parfaitement, vous vous dites : le fait de s’embrasser devant les clients peut laisser entendre une homosexualité latente, de nature à perturber nos relations médecins-clients en laissant supposer une sensibilité exacerbée.
Julien : Mais qu’est-ce que c’est que ces préjugés totalement homophobes...