Nous sommes dans un appartement style « vieux garçon », pas de goût particulier. Exigu, pas très confortable. Le look sent un peu le renfermé. Le strict nécessaire. Une kitchenette, un coin-salon, une porte pour la chambre. Une fenêtre sur l’un des murs.
Sur un autre mur, on remarque un rideau dissimulant des étagères. Partout, des centaines de cartes postales venant de tous les pays du monde sont accrochées.
Un sapin de Noël clignote encore mollement, il reste un paquet mince dessous. Sur une petite table, des huîtres, un presse-citron, deux couverts, deux chandelles et une petite coupelle avec des gélules colorées. Antoine est seul, il compose un numéro sur son vieux téléphone fixe.
Antoine, au téléphone. – Sandrine, euh… Sandrine, je… je… bon, ben j’y vais, je me lance : j’ai quelque chose de très important à vous dire et je voudrais vous le dire avant de partir puisque ce soir, je vais me suicider… (Il jette un œil à sa montre.)… aux alentours de minuit moins le quart, moins cinq, si on se réserve un petit temps pour l’agonie, ou même au cas où ça ne marche pas du premier coup. Bref… C’est pas très grave, sauf qu’il faut absolument qu’on se voie avant. Absolument. J’ai quelque chose de très important à vous dire vous concernant. C’est ma dernière soirée, je voudrais la passer avec vous, parce que… je vous aime, Sandrine. Au fait, oui, très important : moi, je m’appelle Antoine Granier. Granier comme « gras » et… « niais », c’est facile… et j’habite au 63 rue des Petites-Écuries, pas très loin de chez vous. Le code c’est 5678, c’est facile, Morbihan-Yvelines, au cinquième étage droite sans ascenseur, désolé. Mais en même temps, une fois en haut, on a une vue imprenable sur la tour Eiffel… (Une tour Eiffel gadget clignote à la fenêtre.) Alors à tout à l’heure, j’espère… Morbihan-Yvelines, donc… Et bravo pour le message d’accueil, il est très rigolo ! Ça met de bonne humeur. (Il raccroche et finit de préparer une belle table, avec chandelles, deux couverts, etc. Il va vers la porte, l’ouvre, fait comme si Sandrine était en face de lui, très séducteur.) Bonsoir, Sandrine. Vous êtes très belle ce soir. Entrez, je vous en prie… (Il referme la porte. À lui-même.) Nul, con, moche.
Il se déshabille et allume une radio désuète.
Voix animateur radio 1. – … Alors qu’en Australie et au Japon, ils ont déjà fêté la nouvelle année, eh oui, ce sont plus de trois cent mille personnes qui se sont réunies ici à Sydney pour…
Antoine essaie de changer la station de la radio, qui grésille.
Voix animateur radio 2. – … Mais le chapon farci sera lui, plus festif et moins laborieux à préparer, n’est-ce pas Michel ? (Bruit de chapon qu’on égorge, en fond.)
Antoine change à nouveau de station de radio en pestant.
Voix animateur radio 3, dépressif. – … Langues de belle-mère, coussins péteurs, camemberts musicaux, pétards seront bien sûr au rendez-vous ce soir… Mais parce que sur Radio Blues, nous sommes très impliqués dans cette fin d’année, puisque c’est la dernière, nous allons commencer le compte à rebours jusqu’à minuit, eh bien dès maintenant. Attention : 10 800, 10 799, 10 798, 10 797…
Antoine souffle et coupe la radio.
Tranquillement, il termine d’ouvrir son huître et se dirige vers la fenêtre, entrouvre le rideau pour regarder la rue, et machinalement essuie ses mains dans le rideau comme si c’était un torchon.
La sonnerie de la porte retentit. Antoine prend une grande inspiration, arrange à la hâte les quelques choses qui traînent sur la table, coquilles d’huîtres, etc. Et puis va ouvrir la porte. Il s’arrête dans son mouvement, interloqué : un énorme tentacule de poulpe passe la porte.
Antoine. – Bonsoir, Sandrine. Vous êtes… Sandrine, ce soir. Euh… entrez, je vous en prie, si vous voulez, enfin, si vous pouvez surtout.
Sandrine, off. – Je suis bien chez Antoine Gronier ?
Antoine. – Granier, Granier. Antoine Gra-nier.
Sandrine réussit à entrer. Elle est déguisée en poulpe, avec une dizaine de tentacules énormes et violets qui partent du buste, et une énorme tête dans laquelle il y a un trou pour passer la sienne. Quelques feuilles de salade sont collées çà et là, et elle a un sac en forme de demi-rondelle de citron. Elle est en sueur. Méfiante, elle regarde la pièce, reste sur ses gardes près de la porte. Elle regarde Antoine intensément.
Sandrine, inquiète. – Ça va ? Vous allez bien ? Ça va aller ?
Antoine, détaillant sa tenue improbable. – Moi, très bien finalement mais… vous ?
Sandrine, réalisant. – Ah… euh… non… mais… euh… oui, ça ! Je vais à une soirée déguisée après, c’est pour ça, et euh… c’est ridicule, je sais. (Elle le regarde, gênée.) Excusez-moi, monsieur, mais je voulais juste vous dire : vous m’avez appelée à l’instant, là, sur mon portable, et vous avez dû faire une erreur, parce que c’est pas moi, non, c’est pas moi. (Gênée, elle parle vite.) C’est pas moi, la Sandrine que vous avez appelée, c’est pas moi ! Alors bon, moi aussi, je m’appelle Sandrine, donc ça tombe bien, et c’est bien mon numéro que vous avez fait. Mais c’est pas moi. Je veux dire que, comme j’ai entendu, et j’en suis désolée, que ça n’allait pas très fort et que vous alliez peut-être faire une bêtise à cause d’elle ou je ne sais pas, ça ne me regarde pas…
Antoine. – Ah oui ! Mais non, mais…
Sandrine. – Enfin, je préfère vous prévenir que la bonne Sandrine, la Sandrine de votre suicide, elle n’a pas eu le message, d’accord ? Enfin, elle ne sait pas, hein… puisqu’il y a eu manifestement une erreur de suici… de Sandrine. Bon, ben je vais y aller, moi, hein ? Ça va aller, d’accord ? (Elle lui fait une accolade rapide et intense comme avec un malade et tourne les talons.) Allez, bon courage ! Bon, ben j’y vais, moi, euh… on m’attend. Alors, adieu ! (Réalisant, elle patauge.) Au revoir… J’veux dire, c’est ça… Enfin, à bientôt, euh… peut-être… Allez, haut les cœurs !
Elle part trop vite et reste coincée dans l’embrasure de la porte à cause de son costume.
Antoine. – Sandrine : 06 77 47 37 70. Ça fait beaucoup de 7 dans votre numéro, c’est un très bon chiffre le 7… C’est vous, la Sandrine que je voulais voir.
Sandrine. – Mais monsieur, vous avez dit sur le message que vous l’aimiez la Sandrine en question, or on n’est pas amoureux de quelqu’un juste parce qu’il a plein de 7 dans son numéro de téléphone, c’est plus compliqué que ça… (Radoucie, comme à un malade.) Vous avez pris des cachets ? Vous avez pris quoi comme cachets ? Vous vous souvenez si vous prenez un traitement ? Monsieur ? Parce que, attention, y a des cachets qui sont contre-indiqués pour un suicide…
Antoine. – Non, je vous rassure, tout va bien. J’ai encore toute ma tête… Profitez-en, ça ne va pas durer.
Sandrine. – Ah ! (Illuminée.) Ça y est, c’est ça ! J’ai compris : vous êtes de mèche avec Boris et J.-P. ! (Les cherchant dans la pièce.) Ils sont où ces deux cons ?
Antoine, la coupant. – Je ne connais ni Boris ni J.-P., et c’est bien vous que j’ai appelée car je compte bien me suicider avant minuit. Entrez, San-San.
Sandrine. – Pourquoi vous m’appelez San-San ? Seuls les très intimes m’appellent San-San… (Pour elle.) D’ailleurs, personne ne m’appelle San-San…
Antoine. – Allez, asseyez-vous cinq minutes… Si vous m’expliquez cette tenue, je vous explique tout.
Sandrine, méfiante. – Oui, bon, ben… cinq minutes, alors. Déjà, vous êtes quand même au courant que c’est le réveillon du jour de l’An, hein ? Eh bien, je suis invitée à une soirée déguisée dont le thème est : « Votre plat favori ». Et moi, c’est la salade de poulpes. Voilà.
Silence gêné.
Antoine. – Mon plat préféré, à moi, c’est le couscous royal. Mais alors à faire en costume : l’agneau, le...