ACTE I
SCÈNE 1
Bénédicte est assise dans le fauteuil. Ses cheveux sont en broussaille, son gilet est troué, sa jupe est très froissée et sale. Elle porte des pantoufles criardes. Elle porte aussi des lunettes démodées. Il fait sombre dans la pièce. Elle lit avec difficulté un livre grâce à une petite lampe qu’elle porte en bandeau sur la tête. Après un moment, elle ferme son livre.
Bénédicte. – Alors, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ? (Elle se met difficilement à quatre pattes.) Ton fromage préféré, ce n’est pas suffisant ? Tu savais que plusieurs de tes congénères n’ont rien à manger ? Pas question que tu viennes me réveiller la nuit, comme la dernière fois. Ta bouffe est servie, alors profites-en maintenant ! Tu sauras qu’il y a des heures pour se nourrir comme il y a des heures pour… pour… pour aller à la messe. Non pas que je sois autant pratiquante que l’étaient mes parents, mais s’il fallait que tout un chacun aille à la messe en plein milieu de la nuit selon ses envies du moment, tu imagines le pauvre curé ? Il ne lui resterait plus d’énergie pour faire son sermon ou exiger la dîme. Ah non ! Ça, c’est un mauvais exemple. Les religieux ont toujours de l’énergie pour ramasser leur pognon. Oublie ça ! Ce qu’il faut savoir c’est qu’il y a des heures pour les repas et que si tu ne finis pas ton plat d’ici cinq minutes, je l’enlève et tu passeras sous la table. Je sais que tu passes souvent sous la table, mais dans ce cas-ci ce ne sera pas une image. Tu verras bien. Ton estomac t’expliquera la différence entre passer sous la table pour de vrai et passer sous la table au figuré. (Le téléphone sonne. Elle se lève péniblement.) Qu’est-ce que c’est que ça ? (Elle cherche le téléphone partout.) Ça va, ça va. Y a pas l’feu ! (Elle le trouve sous des déchets. Elle active le combiné en écoutant, sans parler. Elle raccroche.) Un faux numéro assurément. (Le téléphone sonne à nouveau.) Mais qu’est-ce que… (Elle répond bêtement.) Monsieur ou madame, je n’ai besoin de rien, pas d’assurance, pas de… Quoi ?… Qui ?… Pourquoi ?… Mais je ne vous ai rien demandé ! Qui vous a donné mon numéro ?… C’est confidentiel ? Qui êtes-vous ?… Le PIPI ? C’est quoi ça ?… Le programme individuel pour personnes inaptes ? Mais je ne suis pas inapte, moi, madame !… Qui ?… Pourquoi ?… Quand ?… Ce matin ? Vous ne pouvez pas… Pardon ?… Si vous insistez, oui, j’imagine que je pourrais bien lui trouver quelque chose à faire ! (On entend des coups à la porte.) Vous dites que je peux lui faire faire n’importe quels menus travaux ? En forçant un peu, j’imagine que je pourrai peut-être lui trouver quelques petites choses à ranger. Je dois vous laisser, on frappe à ma porte… C’est ça… Merci. (Elle raccroche.) Pauvre connasse ! Elle va te montrer ce qu’elle peut encore faire, l’inapte. (On frappe à nouveau. Elle crie.) Ça va, ça va, y a pas l’feu ! T’as entendu ça, Souricette ? Y a des mauvaises langues qui me traitent d’inapte. Et puis quoi, encore ! (Elle regarde par le judas.) Ah ! la sale gueule qu’il a, le pauvre ! (Elle ouvre.)
SCÈNE 2
Apparaît Anthony avec une caisse à outils.
Anthony, lisant sur un bout de papier. – Madame Chastelain ?
Bénédicte. – Qu’est-ce que vous lui voulez ?
Anthony. – C’est le PIPI qui m’envoie !
Bénédicte. – Eh ben, dis donc, ils perdent pas de temps, eux !
Anthony. – Vous faites de la spéléo ?
Bénédicte. – Non, pourquoi ?
Anthony. – À cause de la lampe !
Bénédicte. – Quelle lampe ?
Anthony. – La lampe sur votre front !
Bénédicte. – Non, ça ! Laissez ! Ce n’est rien !
Anthony. – Vous m’aveuglez !
Bénédicte, retirant la lampe pour la mettre dans sa poche. – Voilà !
Anthony, entrant et portant la main à son nez. – Oh ! mais qu’est-ce que vous faites pourrir ici ? (Il hume l’air puis se rebouche le nez.) Ça pue ! Vous avez combien de chats ? Ça sent l’urine à plein nez !
Bénédicte. – Ça tombe bien, puisque c’est le PIPI qui vous envoie.
Anthony, déposant sa caisse à outils. – Permettez que j’ouvre les fenêtres ?
Bénédicte. – Non ! Surtout pas ! N’ouvrez même pas les rideaux !
Anthony. – Pourquoi pas ? Un peu d’aération rendrait l’endroit plus agréable. (Regardant tout autour.) Je doute que ce soit suffisant, mais ce serait un bon début.
Bénédicte. – Vous referez ma décoration une autre fois.
Anthony. – Moi, je veux bien travailler ici, mais j’espère juste que vous fournissez les pinces à linge !
Il s’apprête à ouvrir les rideaux.
Bénédicte. – Ne touchez pas à mes rideaux. Je suis désolée, mais ça ne fonctionnera pas. Je n’ai pas la patience de vous apprendre les bonnes manières !
Anthony. – Bon, ça va. Je n’y touche pas. Contente ?
Bénédicte. – Je n’ai rien demandé à personne et je ne sais pas pourquoi on me dérange !
Anthony. – Je suis envoyé par l’agence pour aider les personnes inaptes.
Bénédicte. – Parlez-moi encore d’inaptes et je vous renvoie, vous et votre PIPI !
Anthony. – Excusez-moi, je n’ai pas voulu vous vexer.
Bénédicte. – Déjà, on ne dit pas « excusez-moi », mais « veuillez m’excuser ».
Anthony. – Bon, d’accord !
Bénédicte. – Qu’attendez-vous de moi ?
Anthony. – Ma mission est de vous aider dans diverses tâches de la vie.
Bénédicte. – Et quels genres de services êtes-vous censé rendre ?
Anthony. – Eh bien, cela va du ménage au rangement, en passant aussi par le bricolage en tout genre. D’ailleurs, l’agence nous fournit cette caisse à outils ! (Il montre la caisse à outils.)
Bénédicte. – Vous pouvez aussi faire la vaisselle ?
Anthony. – Bien sûr !
Bénédicte. – Merveilleux ! Parce que, s’il y a une chose que je n’aime pas faire, c’est bien la vaisselle. Le ménage non plus, d’ailleurs !
Anthony, jetant un coup d’œil autour de lui. – J’aurais pas deviné !
Bénédicte. – Encore une réflexion comme celle-là et vous retournez d’où vous venez !
Anthony. – Vous ne feriez pas ça ! J’ai vraiment besoin de ce boulot.
Bénédicte. – Alors un peu de respect !
Anthony. – Excusez-m… (Il se reprend.) Veuillez m’excuser, madame… (Lisant sur le bout de papier.)… Chastelain. Je peux commencer par le rangement de cette pièce.
Bénédicte. – Très bien. Débrouillez-vous !
Anthony, ramassant une assiette avec des restes de nourriture. – La cuisine se trouve de quel côté ?
Bénédicte. – J’ai dit : débrouillez-vous !
Anthony. – Ce n’était qu’une simple question. Si je ne peux pas bénéficier de votre aide…
Bénédicte. – Je croyais que c’était vous qui deviez m’aider ! S’il faut que je vous mâche le travail, autant le faire moi-même !
Anthony se dirige vers la chambre, ouvre la porte et la referme aussitôt en se rendant compte de son erreur. Bénédicte le nargue avec un petit sourire moqueur.
Anthony. – Oui, bon, j’avais une chance sur deux !
Bénédicte. – Évitez-vous des pas. Vous trouverez de la vaisselle dans tous les coins de la pièce. (À elle-même.) Ces jeunes, il faut tout leur dire !
Anthony. – Vous êtes un vampire ?
Bénédicte. – Quoi ?
Anthony. – Je dis ça à cause des rideaux. (Bénédicte ne réagit pas.) La lumière du jour qui n’entre pas !
Bénédicte. – Je ne suis pas une plante, je n’ai pas besoin de la lumière du jour. Et puis il n’y a rien à voir. Ouais, si vous voulez, je suis un vampire !
Anthony. – On m’avait parlé que vous étiez recluse, mais je ne pensais pas que…
Bénédicte. – C’est comme ça que votre employeur m’étiquette ? Une recluse ?
Anthony. – Euh… je sais pas trop. Je dis ça comme ça. Ça se voit que vous n’avez pas beaucoup de… que vous êtes peu… que…
Bénédicte. – Épargnez votre salive. Je vais vous dire, moi, comment on m’appelle par ici : la vieille schnock !
Anthony. – Ah bon ? Je me demande bien pourquoi !
Bénédicte. – Je les entends parfois derrière la porte.
Anthony. – Qui ça ?
Bénédicte. – Les voisins. Ils croient chuchoter, mais j’ai l’oreille fine, vous savez. Je n’ai pas la radio, ni la télé pour m’aliéner le cerveau alors forcément j’entends tout : « La vieille schnock n’a pas ramassé son courrier. La vieille schnock n’a pas descendu ses déchets. »
Anthony. – Faut pas vous en faire pour si peu. Vieille schnock, vieille schnock, ce n’est pas si terrible, vous savez ?
Bénédicte. – Ah non ?
Anthony. – J’crois pas, non !
Bénédicte. – Et, d’après vous, quelle est la définition exacte de schnock ?
Anthony. – Ce n’est peut-être pas très flatteur, mais pour la définition exacte je devrai vérifier sur Internet !
Bénédicte. – Pas la peine. Et surtout pas besoin de machine diabolique pour savoir utiliser un dictionnaire. Une vieille schnock, c’est une vieille folle !
Anthony. – Les gens n’aiment pas ceux qui sont différents, c’est tout !
Bénédicte. – Moi, une vieille schnock, vous imaginez ? Je ne suis pas vieille. Je viens tout juste d’avoir cinquante-cinq ans. Quel âge avez-vous, jeune homme ?
Anthony. – Vingt-cinq.
Bénédicte. – Et vous avez un nom ?
Anthony. – Oh ! je suis désolé ! J’ai oublié de me présenter. Je vous demande pardon, c’est l’odeur qui m’a décontenancé. (Silence. Bénédicte attend qu’il se présente.) Anthony Delarme, photographe. (Il essaie maladroitement de lui tendre la main, mais Bénédicte l’ignore.) J’ai pris ce boulot au PIPI juste pour arrondir mes fins de mois. Je suis un artiste. Je fais de la photographie d’art. Enfin, je sais que ça ne paraît pas comme ça, mais j’ai beaucoup de talent. On dit de moi que je suis le nouveau Robert Doisneau. Ou plutôt que je serai le prochain Doisneau !
Bénédicte, ignorant ses propos. – Déposez la vaisselle dans l’évier. Le savon est quelque part dans une armoire. Je ne sais plus trop laquelle !
Anthony. – Oui. Bien. O.K. (Il entre dans la cuisine.)
Bénédicte, à Souricette. – Ben, voilà, il est trop tard maintenant. Je t’avais dit de manger à l’heure. Il est parti avec ton plat.
Anthony, revenant de la cuisine. – Vous m’avez parlé ?
Bénédicte. – Non, non ! Pas du tout !
Anthony. – Ah bon ! Il m’avait semblé ! (Il repart vers la cuisine.)
Bénédicte. – Souricette ! Tu es là ? (Elle se met à quatre pattes et replace sa lampe sur son front.) Je ne suis pas seule, alors ne te montre pas ! D’accord ?
Anthony, ressortant de la cuisine. – Cette fois-ci, vous m’avez parlé ! (Il l’aperçoit en train de regarder sous le fauteuil.) Qu’est-ce que vous cherchez ?
Bénédicte, relevant la tête. – Rien ! Rien du tout...