Menus Plaisirs

Les services de porcelaine et de cristal reflètent les lueurs des bougies bercées par la Symphonie n°5 de Schubert. Robert, Chef restaurateur et propriétaire du restaurant « Place des Grands Hommes », regarde ce spectacle avant l’arrivée de ses premiers gourmets. Chaque soir, la même cérémonie et pourtant ce soir-là, tout ne va pas se passer comme prévu… En effet, Robert va connaître une intrigue, une catastrophe, une révolution, une émeute et peut-être une fermeture définitive …

🔥 Ajouter aux favoris

Soyez le premier à donner votre avis !

Connectez-vous pour laisser un avis !

ACTE I

SCENE 1

 

LUCIE – ROBERT – MARTINE – PIERRE-HENRI

 

Dix minutes avant l’ouverture du rideau, en fond musical : Schubert – Symphonie n°8 « L’Inachevée » (Andante con moto).

Ouverture du rideau droit : salle de restaurant, décors raffinés, soignés, ambiance chaleureuse.

Musique d’ouverture : Schubert - 5ème symphonie (allegro). Lumière vive, blanche.

Lucie met en place la salle en dansant sur la musique (nappes, assiettes, couverts, verres, bouquets de décorations, bougies, …). Robert, arrivant de la cuisine (rideau gauche fermé), inspecte, table par table, la mise en place et rectifie les petits défauts (pointilleux, recherche de la perfection) et retourne en cuisine. A la fin de la mise en place, Lucie va en cuisine (avec toujours des petits pas dansants et légers).

Musique d’ambiance : Schubert - « La Truite » (andante). Lumière atténuée, tamisée. Son de clochette (ouverture de la porte du restaurant).

Lucie traverse la salle pour réceptionner les clients.

 

LUCIE, en voix off, en récitant : Bonsoir Madame. Bonsoir Monsieur. Puis-je vous débarrasser ? (après un temps) Si madame et monsieur veulent bien me suivre.

 

Arrivée dans la salle des clients précédés de Lucie qui leur indique la table « Wagner ».

 

MARTINE, regardant autour d’elle : C’est magnifique !

 

LUCIE : La table Wagner vous convient-elle ?

 

MARTINE, enthousiaste et charmée, regardant autour d’elle : Oui, oui, c’est parfait.

 

Lucie les aide à s’asseoir et donne une carte des menus à chacun, ainsi qu’une carte des vins et une autre à part.

 

LUCIE : Voici la carte de nos apéritifs et ainsi que le choix de nos petites mises en bouche.

 

PIERRE-HENRI : Merci (commençant à survoler la carte). Avez-vous quelque chose à nous recommander ? La suggestion du Chef ?

 

LUCIE, cherchant une réponse : … (elle prend la carte de Pierre-Henri et regarde les différentes propositions) Voilà, je pense avoir trouvé : je vous propose des petits canapés d’anchois avec un kir maison … (plus bas à Pierre-Henri, amicalement) c’est aussi fort qu’un digestif à base de gnôle, mais ça permettra de digérer les anchois !

 

PIERRE-HENRI : Bien (montrant du doigt la carte restée dans les mains de Lucie), je vais tout de même jeter un coup d’œil à la carte, si vous me permettez !

 

LUCIE, lui redonnant la carte : Mais naturellement ! Si vous avez besoin de quoi que ce soit, je suis à votre disposition. Passez une agréable soirée, Madame, Monsieur.

 

Lucie se retire en cuisine. Pierre-Henri, troublé, la regarde partir. Martine, concentrée sur la découverte de la carte, relève la tête et voit Pierre-Henri pensif.

 

MARTINE : Quelque chose ne va pas, mon amour ?

 

PIERRE-HENRI : Si ! … (décrochant son regard) Si si ! ça va ! … (Il va pour expliquer son étonnement à Martine mais finalement ne le fait pas) As-tu entendu ce qu’elle m’a répondu ?

 

MARTINE : Non et d’ailleurs je n’ai même pas entendu ta question … cette carte est si originale que je ne sais ce qui me ferait le plus plaisir … (elle se replonge dans la lecture).

 

 

SCENE 2

 

ROBERT – LUCIE

 

Ouverture du rideau gauche : cuisine, lumière vive.

Lumière salle atténuée – arrêt musique d’ambiance.

Robert et Lucie observent discrètement les deux convives par une petite lucarne. Après un temps …

 

ROBERT : Il me semble, Mademoiselle Lucie, que vous en avez fait peut-être un peu trop ! … Essayez d’être un peu plus naturelle !

 

LUCIE : Bien monsieur … mais c’est la première fois qu’on me demande un conseil ! et puis … je ne sais pas ce que vous « suggestionnez », vous !

 

ROBERT, la reprenant calmement : Certainement pas des anchois pour ce monsieur, il en a justement horreur ! Ce que je vous suggère, Mademoiselle Lucie, c’est d’observer les personnes, écoutez-les, sentez-les, soyez eux et ressentez leur désir, vous saurez ensuite comment assouvir leur moindre petit plaisir.

 

LUCIE, étonnée : Ah ? Vous savez faire ça, vous ?

 

ROBERT, passionné, en pleine observation, avec un signe de la main pour la faire taire : Schuuut !! Front dégagé, yeux perçants, nez allongé, visage fin, fine bouche, maxillaires développés, c’est un gourmet certifié. Donc ! … canapés de canard fumé sur lit de crème de foie gras aillée.

 

LUCIE, romantique : Front dégagé, yeux attendrissants, nez évocateur, visage doux, bouche pulpeuse, c’est un bon coup !

 

ROBERT, en restant en position d’observation : Allez chauffer les canapés, Mademoiselle Lucie.

 

LUCIE, en sortant de la cuisine, côté cour : Vous allez vite en besogne, Monsieur !

 

ROBERT : Il faut réveiller en douceur la bête qui sommeille, car ce que vous avez dans la salle, c’est une bête. Une bête aux dents aiguisées prête à se jeter sur sa proie, elle l’observe, la renifle, la déshabille …

 

LUCIE, arrivant avec un petit déshabillé : Voilà, Monsieur, le canapé va bientôt être tout chaud !

 

ROBERT, dépité : Voyons ma p’tite ! Les canapés ! … les petits fours ! …, les toasts !  Faites chauffer les toasts ! Bon sang ! Si je me suis séparé d’une emmerdeuse ce n’est pas pour me farcir une enjôleuse !

 

Lucie prend les canapés dans le réfrigérateur et les dispose un par un sur une plaque de four. Robert se remet en position d’observation.

ROBERT : Cheveux soyeux, silhouette élancée, profil appelant l’arrogance, douceur des courbes, pertinence des rondeurs, un seul remède…Château de Jouvence … (réfléchissant) … 95 … 74 … 88 !

 

LUCIE, posant la plaque dans le four :  elle est bien foutue celle-là !

 

ROBERT, désignant le four : Qu’est-ce que vous croyez ma p’tite, c’est une Wagner !

 

LUCIE, se retournant vers Robert :  c’est qui ?

 

ROBERT, regardant vers la salle : Une Wagner ! Dernière du nom ! La Limousine de la cuisine, le paradis des petits plats, la symphonie de la cuisson…à l’unisson …

Lucie regarde avec admiration dans la salle en direction de la jeune femme puis se retourne pour fermer le four.

 

LUCIE, amusée :  Une Wagner à la Wagner ! Quelle coïncidence !

 

ROBERT : Ce n’est pas une coïncidence, ma petite, c’est un investissement … et ne refermez pas le caisson ! Malheureuse ! Vous allez étouffer mes merveilles ! Il faut alerter la bête, la faire saliver …

 

LUCIE, inquiète :  Flûte, j’ai oublié le pain ! Il faut bien éponger ! (prenant une panière à pain) Je leur apporte le pain !

 

ROBERT, en faisant un geste de balayage entre le four et la porte de la salle, tout en regardant vers la salle : Surtout pas ! patience…il faut caresser ses papilles et dès qu’il se saisit de son couteau, signe d’impatience du prédateur mâle homo sapiens, vous intervenez pour le soulager.

 

LUCIE :  Vous y tenez vraiment ?

 

En salle, l’homme prend dans sa main son couteau tout en discutant avec sa compagne.

 

ROBERT :  maintenant ! allez servir la Wagner ! hop ! hop ! hop !

 

Lucie trottine en rythme vers les portes battantes de la cuisine.

 

ROBERT, horrifié, la regardant :  Stop !

 

Lucie s’arrête net et reste figée, prête à passer les portes.

 

ROBERT, articulant distinctement chaque syllabe :  Lucie, faîtes demi-tour et allez-vous changer immédiatement !

 

Lucie s’exécute et sort en trottinant vers l’arrière-cuisine.

 

ROBERT, seul : Ce qui est formidable avec elle, c’est que ça fait trois mois qu’elle travaille ici et j’ai toujours l’impression que c’est son premier jour !

 

 

 

SCENE 3

 

MARTINE – PIERRE-HENRI – LUCIE – ROBERT – GISELE – FERNANDE – ANGELO

 

Lumière tamisée en salle et musique d’ambiance.

Lumière cuisine atténuée.

 

MARTINE : C’est magnifique ! Tu as eu une excellente idée de m’emmener ici. La musique, la décoration, la carte, tout est si chaleureux !

 

PIERRE-HENRI :  Oui, il faut dire que tu m’as un peu aidé à choisir. Partir comme une furie du restaurant d’en face, alors que nous buvions l’apéritif …

 

MARTINE, douce, amoureuse : Pierre-Henri, nous n’allons pas passer la soirée à parler de ça. Je ne t’en veux pas, bien sûr que non … (elle lui caresse la joue tendrement et lui met une claque) … mais plus jamais tu me refais un coup pareil !

 

PIERRE-HENRI, désarçonné, se tenant la joue :  Enfin ! Martine !

 

Les deux se regardent dans les yeux puis replongent dans la carte. Pierre-Henri sent les effluves provenant de la cuisine. Impatient, il prend son couteau pour le faire tourner dans sa main. Pendant ce temps, Martine consulte la carte des vins.

Arrivée de Lucie, habillée en serveuse, avec un carnet de commande et la panière à pain dans le dos.

 

PIERRE-HENRI, à Lucie : Ah ! Pouvons-nous avoir du pain, s’il vous …

 

LUCIE, posant la panière sur la table : Voici Monsieur …

 

PIERRE-HENRI, surpris : Merci …

 

LUCIE, à Pierre-Henri, d’une voix langoureuse et le regardant droit dans les yeux : Mais c’est avec plaisir … mon rôle est de ressentir vos désirs et de les assouvir au mieux, Monsieur (petit clin d’œil de complicité de Lucie).

 

Pierre-Henri dévisage Lucie puis regarde sa compagne, dubitatif. Côté cuisine, Robert sort les canapés du four, les dispose dans un plat et retourne à l’observation des convives.

 

PIERRE-HENRI, gêné, à Lucie : Bien, … nous prendrons (en lisant sur la carte) « des canapés de canard fumé sur lit de crème de foie gras aillée », ça te va ma colombe ?

 

Côté cuisine, Robert, content de lui, attrape une bouteille et un tire-bouchon puis retourne à l’observation. En salle, Lucie note avec soin la commande sur son carnet puis se tourne vers Martine.

 

MARTINE : Très bien et pour les accompagner …j’opterais pour un vin … rouge … (hésitante, regardant encore la carte des vins) …  Château de Jouvence … 88.

 

Côté cuisine, Robert, fier de lui, met sa tenue de serveur.

 

LUCIE, terminant de noter le vin : Excellent choix…Madame Wagner a du goût ! Avez-vous choisi les entrées et les plats ? … (voyant le couple surpris) … prenez votre temps, je vous laisse choisir.

 

Martine regarde avec insistance Pierre-Henri troublé. Lucie se retire en cuisine avec grâce. Robert, en cuisine, termine de se changer.

 

MARTINE, s’emportant : C’est qui cette Madame Wagner ? ! ?

 

PIERRE-HENRI : Voyons ma petite caille, tu ne vas pas remettre ça !

 

Une fois en cuisine, Lucie aide Robert à mettre son nœud papillon, puis la veste.

 

MARTINE :  Et cesses de m’appeler par des noms de volailles, ça m’insupporte ! … Excuses-moi mon amour mais de te savoir avec cette bécasse dans le restaurant d’en face …

 

PIERRE-HENRIénervé, fatigué du comportement de Martine :  … il y a dix ans, Martine, c’est du passé ! (sonnerie de téléphone) Dix ans ! Comme si on pouvait se donner rendez-vous dix ans après …  (deuxième sonnerie - Lucie laisse Robert et sort de la cuisine pour répondre) même jour … même heure …  même pomme ! !

 

LUCIE, décrochant le téléphone sur le bar : « Place des Grands Hommes » Bonjour ! … oui … deux personnes vous dites ? … (consultant le cahier des réservations) oui c’est possible à partir de 21h00, Monsieur … Très bien, merci Monsieur, à jeudi prochain donc, passez une excellente soirée.

 

Martine le dévisage pour évaluer sa sincérité. Une fois Lucie de retour en cuisine, Robert sort.

 

MARTINE, méfiante : Wagner ? ! ? Ce n’est pas le nom de la morue qui te sert de secrétaire ? ! ?

 

PIERRE-HENRI, gêné : Oui, en effet … cela peut prêter à confusion, mais je peux t’assurer que je n’ai jamais mis les pieds dans ce restaurant même pour le travail !

 

Robert dépose les canapés devant Pierre-Henri, qui est surpris de la rapidité du service, et leur présente la bouteille, la débouche, remplie un fond de verre et le tend à Martine.

 

ROBERT : Changeons les habitudes ! Madame désire-t-elle goûter le vin ?

 

MARTINE, prenant le verre : Oui ! (regard insistant sur Pierre-Henri) Changeons les habitudes ! Merci.

 

Pierre-Henri tendant son verre, Robert lui sert aussi un fond. Le verre fixe dans leur main, Martine et Pierre-Henri examinent la couleur du vin.

 

MARTINE : Belle...

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Connectez-vous pour lire la fin de ce texte gratuitement.



error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut