Mise à mots

Un comédien joue peut-être sa dernière représentation. En effet, sur ordre de forces obscures, son partenaire tueur à gages a décidé de l’éliminer lorsqu’il aura prononcé exactement 3295 mots. Ne vous y trompez pas. Malgré ses airs désinvoltes, cette pièce vous plonge au cœur d’enjeux essentiels.

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La machination

 

Les deux personnages sont face à face. Le tueur tient un revolver à la main.

La victime - Tout à coup, des accents inconnus à la terre, du rivage charmé frappèrent les échos. Le flot fut attentif et la voix qui m’est chère laissa tomber ces mots : « Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices, suspendez votre cours : laissez-nous savourer les rapides délices des plus beaux de nos jours ! Assez de malheureux ici-bas vous implorent, coulez, coulez pour eux. Prenez avec leurs jours, les soins qui les dévorent ; oubliez les heureux. Mais je demande en vain quelques moments encore, le temps m’échappe et fuit. Je dis à cette nuit : sois plus lente… »

Le tueur - Laissez tomber !

La victime - « Je dis à cette nuit : sois plus lente, et l’aurore va dissiper la nuit. Aimons donc, aimons donc ! De l’heure fugitive, hâtons-nous, jouissons ! L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive. Il coule, et nous passons ! »

Le tueur - Laissez tomber Shakespeare…

La victime - « Il coule, et nous passons », ce n’est pas du Shakespeare, c’est du Lamartine.

Le tueur - C’est du pareil au même…

La victime - Pas du tout ! Et votre réplique, ce n’est pas : « laissez tomber Shakespeare »…

Le tueur - Si vous saviez…

La victime - Et sur le programme ! Une erreur pareille ! Ils se sont trompés dans le titre. C’est « Mise à Mort », le bon titre. Franchement ! Faire des fautes d’orthographe aussi énormes ! Et l’avertissement qu’ils ont rajouté ? « Pièce interdite aux moins de 12 ans »… Depuis quand Lamartine est interdit aux moins de 12 ans ? La poésie, ce n’est plus pour les enfants, maintenant ?

Le tueur - Si !

La victime - Eh bien, alors ?

Le tueur - Il y a quelques petits changements…

La victime - Ah ça ! J’ai remarqué ! Cette plante verte minable ! Et votre costume ? Que faites-vous dans cette tenue anachronique ? Où est votre perruque ? Votre jabot ? Nous ne sommes plus en train de répéter, monsieur ! Regardez, il y a un vrai public… (Aux spectateurs.) Vous êtes témoins, ce n’est pas moi qui ai déraillé. (Au tueur.) Le metteur en scène va être furieux quand il va apprendre que vous lui avez massacré sa pièce…

Le tueur - Laissez tomber le metteur en scène…

La victime - Oui mais…

Le tueur - Laissez tout tomber : les costumes, le décor…

La victime - Mais…

Le tueur - Pas de mais…

La victime - J’ai compris ! Vous faites la grève, c’est ça ?

Le tueur - Ah non ! Dans mon métier, pas le droit de grève !

La victime - Alors expliquez-vous ! Que vient faire ce pistolet sur scène ? Dans la pièce, votre personnage n’est pas armé !

Le tueur - Ce n’est pas un pistolet mais un revolver. Quand il y a un barillet, comme ça, qui tourne, ça s’appelle un revolver. (Il fait signe à la victime d’approcher et lui chuchote à l’oreille.) Vous avez mis les pieds dans une drôle de machination.

La victime - Pff ! Ridicule ! Machination ou pas, si c’est comme ça, je rentre chez moi !

Le tueur - Vous n’irez nulle part.

La victime - C’est bien ce que nous allons voir !

Le tueur - Disons que vous irez quelque part, mais pas là où vous pensez.

La victime - Assez de ce charabia ! Monsieur, au plaisir.

Le tueur - Vous ne bougez pas d’ici ! Vous restez sur ce plateau ! (Il met en joue la victime.) À partir de maintenant, top chrono, quand vous aurez prononcé 3295 mots, je vous tue.

La victime - Pardon ?

Le tueur - Une seule balle bien placée. Boum.

La victime - C’est une plaisanterie ?

Le tueur - Hélas…

La victime - Votre pistolet est chargé ?

Le tueur - Revolver, monsieur ! Revolver ! Vous me prenez pour un amateur ?

La victime - Je ne vous prends pour rien du tout, je ne vous connais pas. En dehors des répétitions… Je sais que parfois, on croit que…

Le tueur - Ne croyez pas que.

La victime - Je ne crois rien. D’accord !

Le tueur - C’est bien.

 

 

Les morts au théâtre

 

La victime - Il est gros votre pistolet ! Il fait impression.

Le tueur - J’espère. Il a… Ce revolver a appartenu à mon père. C’était son outil de travail. Dans la famille, on est tueur à gages de père en fils. Il me l’a offert quand il est parti à la retraite. C’est un cadeau… sentimental.

La victime - Alors c’est du sérieux ?

Le tueur - Oui.

La victime - Combien avez-vous dit de mots ?

Le tueur - 3295.

La victime - Au bout de 3295 mots, boum ?

Le tueur - Boum. C’est mon métier : tueur à gages.

La victime - J’ai… j’ai du mal à imaginer. Je…

Le tueur - Oui, je sais, c’est bizarre. D’habitude, les gens mesurent ce qu’il leur restent à vivre en années, en mois.

La victime - Le mot n’est pas une unité de temps, vous comprenez ?

Le tueur - Mais si ! La preuve ! Vous allez vous y faire, ne vous inquiétez pas.

La victime - Avec du mal…

Le tueur - C’est une drôle d’idée mais c’est comme ça.

La victime - Vous utilisez toujours ce pistolet ?

Le tueur - Ce revolver. C’est un revolver.

La victime - Vous tuez donc les gens au théâtre, d’un coup de revolver ?

Le tueur - Oui.

La victime - Heureusement qu’un coup de pistolet, au théâtre, ça ne compte pas vraiment.

Le tueur - Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

La victime - Je n’ai rien à craindre. Au théâtre, ce n’est pas la vraie vie.

Le tueur - Vous n’êtes pas un vrai acteur, vous ?

La victime - Oui. Évidemment.

Le tueur - De la chair et des os. Un vrai cœur qui bat dans votre poitrine. Des vraies émotions qui vous donnent des frissons.

La victime - Tout à fait.

Le tueur - Alors vous êtes dans la vraie vie. Vous êtes au théâtre et dans la vraie vie. Et ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est vous en tant que vrai être humain de la vraie vie.

La victime - Vous n’allez donc pas tuer le personnage que j’incarne, mais l’homme que je suis ?

Le tueur - Exactement.

La victime - Pourquoi ?

Le tueur - Je ne sais pas. Mon travail, ce n’est pas de savoir mais de tuer. (à voix basse.) Il semblerait que des forces obscures aient décidé d’éliminer les comédiens. Une épuration en bonne et due forme. Ne me demandez pas par qui… Moins vous en savez, mieux c’est. Leur méthode est ingénieuse. Pas de vague, discret. Les gens pensent que c’est pour du faux, ils applaudissent même à la fin du spectacle ! C’est vous dire ! C’est une excellente couverture.

La victime - Comment ferez-vous demain, pour la représentation, si vous me tuez ?

Le tueur - Facile. Nous avons embauché un autre comédien. Pour le surlendemain aussi et ainsi de suite. Tous les jours, je joue cette pièce avec un nouveau partenaire. Un homme, une femme, la parité est à peu près respectée.

La victime - Dans le crime, pas de discrimination !

Le tueur - Pas « crime », « élimination », s’il vous plaît ! Tout est programmé. Je sais qu’après, ils s’en prendront aux journalistes. Lorsqu’ils auront tué tous les journalistes, il n’y aura plus personne pour témoigner dans les journaux. Ensuite ils pourront liquider n’importe qui, ce sera toujours discret. Tout sera possible. Je crains que les spectateurs y passent les uns après les autres.

La victime - Pas bête…

Le tueur - Mais ce n’est pas le problème, aujourd’hui. Mon boulot, ce n’est pas de faire des commentaires mais d’obéir aux ordres. Je verrai plus tard.

La victime - En somme, vous avez du travail pour longtemps. C’est une sorte de CDI du crime.

Le tueur - Exact. C’est un bon job.

La victime - C’est bien payé, au moins ?

Le tueur - Correct. Qu’est-ce...

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