Monsieur a bien changé

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C’est décidé, Grégoire part ! Depuis vingt ans, la fabrique qu’il a héritée de son père est tenue de main de maître par sa femme Eugénie. Celle-ci, découvrant son absence, est furieuse. Pensez donc, le jour du contrat de mariage de leur fille unique et aussi du contrat d’association avec l’entreprise des parents du futur. Émile, le maître d’hôtel de la maison, conseille à Madame d’engager pour la journée un homme qui ressemble étonnement à Monsieur. Surprise ! C’est un clochard, distingué certes, mais affublé d’une compagne d’infortune. Eugénie, qui na pas le choix, va accepter ce remplacement pour un jour un mois un an. Jusqu’au moment où le mari réapparaît. Les rôles de Grégoire et son sosie sont tenus par le même comédien. Chassés-croisés, situations cocasses, quiproquos, où le dénouement final va bouleverser la vie de cette famille bourgeoise.

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Acte 1

 

Avant l’ouverture du rideau, un homme habillé comme pour un long voyage, avec valises, quitte la scène, fait quelques pas dans la salle, se retourne vers la scène, hausse les épaules avec l’air de celui qui vient de prendre une décision irréversible. Puis il continue son chemin dans la salle et se dirige vers la sortie. Il est important que les spectateurs aient pu mémoriser son visage.

Le rideau s’ouvre sur un salon cossu, petit-bourgeois époque 1900. Deux fauteuils de style, plus mobilier éventuel pour compléter. On peut ajouter un piano droit (vrai ou faux).

Au centre du salon, une femme élégante et très autoritaire est en proie à une scène de colère, pour ne pas dire de fureur. Ses cris doivent commencer avant même l’ouverture du rideau.

 

 

Scène 1

 

Eugénie - Ah, l’ignoble individu ! Le scélérat ! Me faire ça… à moi ! La crapule… Le vaurien… Amélie, mon enfant, quelle catastrophe ! Quelle terrible catastrophe ! (En sortant.) Amélie !…

Emile, le maître d’hôtel, entre, côté opposé.

Emile - Monsieur est arrivé de sa cure hier soir, et déjà Madame n’arrête pas de le houspiller. (Au public.) Eh oui ! Monsieur est allé prendre les eaux, comme on dit. Mais, au fait… où est-il, Monsieur ? Je ne l’ai pas encore vu ce matin. (Apercevant une lettre posée sur un guéridon.) Ah, un billet ! C’est peut-être lui le responsable de la colère de Madame ? (Il prend la lettre et s’apprête à lire, puis il se ravise. Au public.) Qu’on ne se méprenne pas ! Ce n’est pas de l’indiscrétion… c’est de l’information ! (Il va lire, mais il reprend.) Comprenez-moi… Pour rester efficace dans le service, il faut être au courant de tous les tracas de nos maîtres. C’est le secret de notre métier ! (Il lit et s’esclaffe avec des « Oh !… Ah !… Mon Dieu !… », etc.) ça alors, quelle affaire ! Je n’aurais jamais cru un tel courage chez Monsieur ! (Au public.) Je vous lis la lettre ! (Il lit.) « Ma chère femme… » Il y a comme une rature entre « ma » et « chère ». On dirait un T. Il a dû vouloir écrire « ma très chère femme » et finalement il a renoncé au « très ». (Il reprend la lecture de la lettre.) « Ma chère femme, depuis vingt ans, je suis à vos ordres. J’ai obéi à tous vos désirs, accepté vos caprices, supporté vos colères, la plupart du temps injustifiées. Mais aujourd’hui, notre chère fille Amélie va convoler avec un jeune homme, sur votre ordre évidemment. Par chance, ces deux enfants s’aiment d’un amour tendre… C’est inespéré ! Ce n’eût pas été le cas, ce mariage se serait fait quand même, la raison financière ne laissant chez vous aucune place pour les sentiments ! Bref, au moment où notre petite colombe va s’échapper du nid maternel, j’ai décidé d’en faire autant ! Ces trois mois de cure et d’isolement m’ont permis de réfléchir sur ma condition. La fabrique, qui me vient de mon père, c’est vous qui la dirigez, et avec quelle poigne ! La fortune qui vient également de mon père, vous en avez fait votre affaire ! Que suis-je, sinon le père de votre fille, une sorte de prince consort… » (Au public.) Et qu’on sort rarement, d’ailleurs… (Il reprend.) « … Doublé d’un esclave à votre service. Demain, notre fille n’aura plus besoin de son père et je vais pouvoir enfin vivre ! Vivre… Vous comprenez ? Un ami, rencontré à la cure, m’invite à participer à une expédition scientifique dans je ne sais plus quel pays au nord de l’Australie. Je m’empresse de le rejoindre. Ne cherchez pas à me retrouver ! Je vous embrasse une dernière fois, ma fille et vous, ainsi que cette chère Constance. Celui qui fut un époux… bien trop docile !… Grégoire. » (Tête ahurie d’Emile.) Eh bien ça, c’est envoyé ! C’est donc pour ça que Madame hurlait si fort tout à l’heure… (Il remet la lettre en place.) Il faut dire qu’il a été patient, Monsieur. Jamais il ne s’emportait. Et pourtant les reproches de Madame tombaient sur lui comme de la grêle. « Vous n’êtes qu’un incapable, si je vous laissais faire, la fabrique serait en faillite ! Toujours à tromper votre ennui dans l’alcool ! Vous n’êtes qu’un mari sans consistance ! »  Et Monsieur ne disait rien ! (On entend les voix d’Eugénie et de sa fille.) On vient !

Eugénie et Amélie entrent. Emile est placé de façon à ce qu’elles ne puissent le voir.

Eugénie - C’est une catastrophe ! Un jour comme celui-ci ! Ton père n’est qu’un incapable ! Si je l’avais laissé faire, la fabrique serait en faillite… Sans compter son penchant pour l’alcool ! Ton père n’est qu’un mari sans consistance !

Emile (bas, au public) - Qu’est-ce que je vous avais dit ! (Il se gratte la gorge pour indiquer sa présence.)

Eugénie - Qu’est-ce que vous faites là, vous ? Vous ne voyez pas que je veux parler à ma fille ?

Emile - Que Madame me pardonne, mais j’avais entendu des cris, et je suis venu, à tout hasard, voir si Madame n’avait pas besoin de mes services…

Eugénie (se calmant) - C’est bon ! Laissez-nous seules. Et allez dire à ma sœur que je l’attends.

Emile sort.

 

 

Scène 2

 

Eugénie - J’aimerais te voir plus affligée par le départ de ton père !… Surtout aujourd’hui !

Amélie - « Surtout aujourd’hui ! » Autrement dit, si ce n’était pas aujourd’hui, cela aurait moins d’importance !

Eugénie - Mais enfin, ma fille, un jour de contrat de mariage… Un père absent… cela ne se fait pas !

Amélie - Il aurait pu être souffrant !

Eugénie - On aurait reporté !

Amélie - Mais enfin, en quoi l’absence de mon père peut-elle empêcher notre contrat de mariage ?

Eugénie (catégorique) - Quand on est un père digne de ce nom, on est là !

Amélie - Vous avez peur que les parents de Jacques ne reviennent sur leur décision ?

Eugénie - Songe à notre alliance !

Amélie - Je songe surtout à la mienne !

Eugénie - Nous fabriquons depuis plus de cinquante ans les objets d’hygiène indispensables à notre civilisation. Les vases de nuits, les poires à lavement, les ventouses… enfin, tout ce qui touche à la santé des populations… Et cette maison fondée en 1834 est la plus renommée d’Europe : Victorien Delaffut & fils.

Amélie (un peu amère) - Ah, quel plaisir de savoir que nos vases de nuits sont associés à notre mariage !

Eugénie (réaliste) - Amélie, réfléchis ! Les Médard-Landry, enfin, les parents de Jacques, sont les plus gros fabricants de pommades, sirops, teinture d’iode, cataplasmes et autres ingrédients. Ils ont les produits… et nous avons les ustensiles. Avec une telle association, nous pouvons détenir le monopole de la pharmacopée dans tout le pays.

Amélie - Toutes ces précisions financières mises à part, je ne vois pas en quoi l’absence de mon père peut avoir son importance ?

Eugénie - Et sa signature, qu’en fais-tu ?

Amélie - Il pourrait être en voyage.

Eugénie - Il faudrait repousser. Mais ce serait reculer pour mieux sauter.

Amélie - Et s’il avait disparu ?

Eugénie - Et pourquoi pas avoir été enlevé ?

Amélie - Vous pourriez être veuve !

Eugénie - Les Médard-Landry ont vu ton père avant sa cure et depuis, je ne leur ai pas envoyé, que je sache, un faire-part de deuil !

Amélie (avec un ton de reproche) - Maman !

Eugénie - Et puis nous ne pouvons pas leur montrer le corps.

Amélie (même jeu) - Maman !

Eugénie - De toute façon, c’est probablement ce qui arrivera dans quelque temps au fin fond de la planète : disparu, sans laisser de traces.

Amélie - Hélas, c’est possible !… Pauvre Papa !

Eugénie - Et pas de corps, pas de veuve… et pas de signature de ton père. Quand je pense que j’ai eu la faiblesse d’en faire mon associé !

Amélie - C’était quand même la fabrique de son père !

Eugénie - Enfin, il est parti. N’en parlons plus !

Amélie - Mais il reviendra, vous verrez !

Eugénie - Quand ? Dans trois mois ! D’ici-là, les Médard-Landry auront marié Jacques à une des filles de nos concurrents, les Vermorel. L’aînée louche et la cadette est bancale.

Amélie - Vous voyez tout en noir. Nous allons bien trouver une solution.

On frappe à la porte.

 

 

Scène 3

 

Eugénie - Qu’est-ce que c’est ? (Emile paraît.) Que voulez-vous ? J’avais demandé qu’on nous laisse seules !

Emile - C’est que… Madame… j’ai malgré moi… oh ! bien malgré moi, entendu une partie de la conversation avec Mlle Amélie…

Eugénie - Vous êtes un indiscret, Emile !

Emile - Madame parlait si fort…

Eugénie - Admettons ! Qu’avez-vous donc de si important à me dire ?

Emile - Pour remplacer Monsieur, j’ai peut-être une solution !

Eugénie - Vous voulez remplacer Monsieur, vous ? C’est une plaisanterie !

Emile - Pas moi, Madame, je ne me permettrais pas. Voyez-vous, je suis très physionomiste et il se trouve que je connais dans le quartier une personne qui ressemble étonnamment à Monsieur.

Eugénie - Un sosie ! Vous êtes fou mon ami !

Emile - Vous verrez Madame, c’est quasiment un frère jumeau.

Eugénie - Vous êtes ridicule, Emile. Sortez !

Emile - Comme vous voudrez, Madame.

Emile sort. Entrée de Constance, la sœur d’Eugénie.

 

 

Scène 4

 

Constance - Tu m’as fait demander, Eugénie ? Que se passe-t-il ?

Eugénie (tendant la lettre) - Tiens, lis !

Constance commence à lire. En cours de lecture, elle se laisse tomber sur un fauteuil.

Constance (finissant la lettre) - Ce n’est pas possible… Grégoire n’a pas pu… C’est une catastrophe !

Amélie (venant se blottir dans les bras de Constance) - C’est affreux ma tante, mon cher petit papa !

Eugénie - Quand je pense à tout ce que j’ai fait pour lui !

Constance (avec flamme) - Tu l’as surtout méprisé ! Un homme si généreux, si attentionné…

Eugénie - Et si incapable de gérer les affaires que lui avait confiées son père !

Constance (virulente) - Tout le monde n’a pas tes capacités d’entreprendre !

Eugénie - Grégoire a toujours été un bon à rien !

Amélie - Maman, ne parlez pas ainsi de papa… Pas le jour de notre contrat de mariage !

Eugénie - Parlons-en, au contraire ! Ton père est mon associé et il ne sera pas là pour la signature !

Constance - La signature, la signature… tu ramènes toujours tout aux affaires !

Eugénie - Il faut bien que dans cette maison quelqu’un y pense, justement !

Amélie - Figure-toi, tante Constance, qu’Emile nous proposait un sosie pour remplacer papa !

Constance - Un sosie ? Quelle horreur !

Eugénie - Un sosie, tu te rends compte ! (Un temps.) Quoi que… à bien réfléchir… ce n’est pas si idiot que ça !

Constance - Tu ne parles pas sérieusement ?

Eugénie - Et pourquoi pas, après tout ? Au point où nous en sommes !

Amélie - Remplacer papa ? Ma mère est folle !

Eugénie - Il ne s’agit que de sauver les apparences !

Amélie - Les apparences… Le qu’en-dira-t-on. Vous n’avez que ces mots-là à la bouche !

Eugénie - Suffit, ma fille. (Elle sonne.) Dans ce genre de situation, c’est moi qui décide !

Emile paraît.

 

 

Scène 5

 

Eugénie - Emile, ce monsieur est-il visible ?

Emile - Vous parlez du sosie de Monsieur, Madame ?

Eugénie - Evidemment, c’est vous-même qui me l’avez proposé il y a un instant !

Emile - Je l’ai encore vu ce matin, Madame. Mais je n’ai pas eu le temps de vous décrire la condition sociale de ce monsieur !

Eugénie - Cela m’est égal ! Qu’il soit fonctionnaire, maçon ou même ecclésiastique, l’important c’est la ressemblance.

Emile - Il est d’une profession, disons… libérale ! Et même… très… libérale !

Eugénie - Tant mieux ! Et où habite-t-il ?

Emile - Tout près d’ici Madame, au pont de l’Alma.

Eugénie - Au pont de l’Alma ? Mais précisez ! Le nom de la rue… le numéro de l’hôtel particulier de ce Monsieur !

Emile - En fait, et pour être plus précis… c’est sous le pont qu’il habite !

Eugénie - Sous le pont ?

Constance - Sous le pont ?

Amélie - Vous voulez dire que c’est un vagabond ? Un clochard ?

Emile - Hélas oui, Mademoiselle, un clochard ! Mais un homme charmant… et puis… une ressemblance !

Eugénie - Enfin, Emile, même si Monsieur était un incapable… je ne puis quand même pas le remplacer par cet… ce… clochard ?

Emile - Il ne s’agit que de sauver les apparences, Madame !

Constance - Ah non, Eugénie ! Il n’est pas question que cet individu remplace notre...

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