N’être pas né

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« N’être pas né » est un solo humoristique et philosophique sur les affres de la naissance, de la toute petite enfance et ses conséquences sur le développement de la personnalité. Il s’aventure avec une extrême drôlerie et une douce extravagance dans l’univers de la psychanalyse, autant dans la filiation de Freud et Lacan que de Raymond Devos et Woody Allen, avec un art particulièrement savoureux de jongler avec les mots.

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PROLOGUE

 

Les spectateurs entrent, mais rien n’a l’air prêt : le régisseur s’agite sur le plateau et le comédien, entrant sur scène et s’apercevant à sa grande surprise que le public est entré prématurément, va dans la salle s’adresser à lui, en attendant que la scène soit prête.

Je préfère vous prévenir tout de suite : vous n’allez pas assister à un spectacle comique.

J’aurais bien aimé vous faire rire. D’autant que l’Organisation mondiale de la santé considère le rire comme – je cite de mémoire – « le traitement le plus adapté contre la tentation du déni de soi face à la nullité flagrante de l’existence ». Le pharmacien nancéien Émile Coué conseillait d’ailleurs judicieusement à ses patients atteints de dépression nerveuse : « Riez, vous serez moins tristes ». D’accord ? On n’arrête pas de vous le répéter : riez, bordel ! C’est bon de rire, ça vous décharge, ça endort les émotions négatives, comme la peur de la mort, la colère, l’indignation ou l’anticapitalisme, c’est comme faire du sport, regarder Canal+ ou manger bio, ça sécrète des endorphines, vous savez, ce petit composé opioïde peptidique endogène sécrété par l’hypophyse, qui agit avec une vertu analgésique sur les zones sous-corticales de l’aire rétro-spléniale du lobe limbique. Oui, ça sécrète : le secret du rire, c’est crétin, c’est la sécrétion. On arrive bien à jouir devant un film porno, pourquoi pas rire devant un one man show, c’est le même principe, ça sécrète – le one man show qui est d’ailleurs à l’humour ce que la pornographie est à l’amour : une simple affaire de décharge !

Oui… mais c’est justement là que le bât blesse, car comme dit l’adage : après l’amour, tout animal est triste, « post coïtum, omne animal triste ». Post rigolum, idem ! Dans ce cas, c’est totalement faux de dire que rire rend moins triste, c’est une arnaque, le comique ! C’est comme le coït ! Une fois que la décharge est passée, on est renvoyé encore plus brutalement à son affligeante nullité, quoué qu’en dise Émile. On rentre très vite dans un processus addictif excitation-décharge ; à court terme, ça soulage, à long terme, c’est l’assurance de l’ennui, de l’apathie, voire de la dépression. En outre, un autre philosophe, Henri Bergson, auteur d’un ouvrage désopilant sur le rire, l’a clairement dit : l’énergie du rire suppose l’anesthésie du cœur, le comique ne peut pas composer avec les sentiments, il s’adresse à la froideur de l’intelligence pure.

Prenons par exemple cette petite histoire racontée par le chef d’état-major de l’armée des comiques, le général Bigard, une histoire au demeurant tout à fait charmante, et même touchante, qui n’est pas sans rappeler les pages les plus âpres du naturalisme en littérature, et que je vous reproduis à nouveau textuellement, car chaque mot est savamment pesé. « C’est l’histoire d’un mec qui bouffe le cul d’une pute à dix euros. Et d’un coup il voit des trucs qui sautent dans les poils. Y dit : « Dis donc, ce serait pas des morpions ça ? » Et la pute elle dit : « Ben pour dix euros, tu voulais pas des gambas quand même ! »

Bien sûr, vous aurez apprécié la langue particulièrement colorée, je dirais même bigarrée, du général. Mais surtout, vous voyez tout de suite que Bergson avait raison : une telle histoire ne peut faire rire qu’en s’adressant à l’intelligence pure, car si vous laissez votre cœur parler, vous ne pourrez qu’être sensible à la misère d’une pauvre prostituée réduite à brader une transaction sexuelle et à subir en outre la terrible humiliation d’un client à qui elle ne peut cacher la déréliction d’une existence dont les conditions sanitaires ne permettent plus d’assurer l’hygiène la plus élémentaire ni l’alimentation la plus frugale. La présence de parasites non comestibles jusque dans les poils pubiens ne devrait-elle pas susciter avant tout terreur et pitié chez un être animé du penchant compassionnel le plus élémentaire ? Le rire dissimule de son éclat diabolique la tragédie de la condition humaine. Le comique nous fait trompeusement du bien en détournant le malheur à son profit. Alors que le tragique, lui, nous fait vraiment du bien, en suscitant sans détour terreur et pitié. C’est ce qu’Aristote appelait « catharsis », pour la bonne raison qu’il était grec. La catharsis, c’est une purge anti-dépression : vous éprouvez une telle compassion au spectacle d’un malheur tellement immense, tellement pur et implacable, que cela vous purge d’un coup de toutes vos passions tristes. C’est donc le tragique qui rend vraiment moins triste ! Pleurez, vous serez moins tristes, voilà la vérité. Quoi de plus revigorant que le spectacle du malheur humain ! Qui pourrait bien supporter sa morne existence sans le spectacle particulièrement...

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