Nous deux et compagnie
Caroline était prof d’art plastique mais elle a pris une année sabbatique qui se prolonge. En fait, elle cherche sa voie sans en trouver l’issue (son mari qui trouvait cela charmant commence à perdre patience). Pour l’heure elle peint, elle a même réussi à vendre une toile à un couple de snobs déjantés.
Sans doute est-elle un rien égoïste et un poil manipulatrice, mais pour forcer son fonctionnaire de mari à partir en vacances, il faut bien avoir quelques atouts dans sa manche …
François est un prof de français qui cultive les goûts simples : un plat mitonné avec amour, une soirée en famille, un bon bouquin à l’ombre d’un parasol… Il se laisserait même aller à une certaine routine s’il n’était constamment bousculé par sa jeune épouse. Râleur, il fustige volontiers les voisins très beaufs, ainsi que la tante Yvette dont les manies de vieilles ont le don de l’exaspérer, mais attentionné, il n’oublie jamais la Saint-Valentin, même si ses cadeaux n’obtiennent pas le succès escompté.
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UN SLOW D’ENFER
Un couple enlacé semble danser sur un air de slow.
En fait ils ne dansent pas : madame a coincé son collier dans ses cheveux et monsieur essaie de l’en délivrer, mais ce faisant, il a accroché l’un de ses boutons de manchette dans le tout...
LE MARI : Saloperie de collier !
LA FEMME : Tu t’en sors ?
LE MARI (irrité) : Je fais ce que je peux ! Arrête de gigoter aussi !
LA FEMME : T’es marrant ! Ça fait deux heures que je suis coincée !
LE MARI : Bon écoute, ce n’est pas évident non plus ! Non seulement il faut que je démêle le collier de tes cheveux, mais en plus j’ai mon bouton de manchette qui s’est empêtré dans le tout !
LA FEMME : Oh ! Tu n’es vraiment pas dégourdi !
LE MARI (esquissant un geste d’agacement) : Non mais je rêve !
LA FEMME : Aïe !
LE MARI : Excuse-moi, mais faut pas pousser non plus ! Si tu n’avais pas passé ta soirée à faire du frotti-frotta !
LA FEMME (outrée) : Du frotti-frotta ? Je dansais !
LE MARI (insidieux) : Des paso-dobles, des tangos et surtout des slows, comme par hasard ! Et bien entendu jamais avec moi !
LA FEMME : On se voit toute l’année ! En plus, tu ne sais pas danser !
LE MARI : Je maîtrise le slow assez bien, merci !
LA FEMME : Je te connais par cœur. La danse c’est aussi la recherche de nouvelles sensations.
LE MARI : Ce n’est pas non plus le Palais de la Découverte ! Si tu crois que cela me réjouit de voir les gros doigts boudinés de mon beau-frère sur la courbe de tes reins !
LA FEMME : Faut bien qu’ils les mettent quelque part !
LE MARI : Il n’a qu’à les garder dans ses poches !
LA FEMME : Tu as raison, pour danser c’est franchement plus pratique !
LE MARI : Tu n’as qu’à danser le jerk. Tu danses très bien le jerk. Le jerk c’est ta danse. Moi, j’aime bien quand tu danses le jerk. Le jerk...
LA FEMME (le coupant) : Oui, c’est bon on a compris ! Tu préfères quand je danse le jerk.
LE MARI : Oui, parfaitement !
LA FEMME : Oh, là, là ! Pour une fois qu’il y en a un de marrant dans ta famille... A côté des autres qui ont un manche à balais dans le derrière !
LE MARI : Forcément, pour toi, dès que l’on a un tant soit peu d’éducation et que l’on ne saute pas au visage du premier venu, on se retrouve immanquablement affublé d’un truc dans le trou de balle !
LA FEMME : Ne soit pas vulgaire ! Reconnais quand même qu’ils ne sont pas très folichons dans ta famille !
LE MARI : Oncle Raymond a beaucoup d’esprit.
LA FEMME : Tu parles ! Il ne le fait même pas exprès !
LE MARI : Pourquoi tu dis ça ?
LA FEMME : Il est un peu gâteux quand même... Il est surtout comique parce qu’il est à côté de la plaque !
LE MARI : Sympa pour lui !
LA FEMME : C’est comme ta sœur : elle est pitoyable !
LE MARI : Tu dis cela à cause de sa robe Christian Lacroix ?
LA FEMME : Tu parles de sa djellaba bariolée ? C’était du Christian Lacroix ?
Tu vois qu’elle est pitoyable : ça ne se remarque même pas quand elle porte quelque chose qui sort de l’ordinaire !
LE MARI : Qu’est-ce que tu veux ? Tout le monde n’a pas la chance d’être aussi bien gaulée que toi ma chérie !
LA FEMME : Ce n’est pas la question ! C’est juste que j’ai du bon sens et un minimum de bon goût ! Aïe ! Attention, tu me tires les cheveux, là !
LE MARI : Forcément, tu gigotes ! Et puis tu me crispes à critiquer ma famille !
LE FEMME : C’est juste pour dire que ta sœur a un problème avec les mecs. Quand je pense qu’elle a déjà acheté toute la garde robe de son futur mari, c’est pathétique !
LE MARI : Elle est organisée, voilà tout !
LA FEMME : Tu parles qu’elle est organisée ! Le type s’il n’est pas blond aux yeux bleus, s’il ne fait pas un mètre quatre-vingt-cinq et ne chausse pas du quarante-trois et demi : il peut toujours aller se rhabiller ! C’est le cas de le dire !
L’amour, ça ne se formate pas, ça se découvre !
LE MARI : Au travers des hommes, elle a tendance à idéaliser l’image du père...
LA FEMME : C’est certain, elle a sacrément idéalisé dis-donc ! Ton père mesure royalement un mètre soixante-dix pour soixante kilos tout mouillé !
LE MARI : Oui bon, fout lui la paix à ma sœur ! C’est sa vie après tout !
LA FEMME : C’est vrai : si elle a envie de la gâcher avec des chimères... Faut dire qu’avec ta mère cela n’a pas dû être simple tous les jours... Dans le genre coincée, celle-là !
LE MARI : Evite les diatribes sur ma mère, veux-tu ? Tout le monde ne peut pas être comme ta mère à se jeter à la gueule des gens !
LA FEMME : Aïe ! Mes cheveux ! Et soit poli avec ma mère !
LE MARI : Alors ne touche pas à la mienne ! (Dégageant sa manche.) Ah ! Ça y est ! J’ai décoincé mon bouton de manchette !
LA FEMME (perfide) : Pour une fois qu’il y a un truc qui n’est pas coincé dans ta famille !
LE MARI (décoiffant sa femme et l’emmêlant davantage dans son collier) : Ça va bien, maintenant ! Démerde-toi toute seule ! (Il sort.)
LA FEMME (criant en direction des coulisses) : Vous n’êtes pas que coincés ! Vous êtes susceptibles aussi !
GOÛTS ET COULEURS
Le mari est assis dans le canapé et corrige des copies.
La femme en train de peindre un tableau.
LE MARI (assis dans le canapé, sortant de la correction de ses copies et après avoir bayé) : Alors ? (Un temps.) Qu’est-ce qu’on mange ?
LA FEMME : On ne mange pas dans cette maison : on déjeune, on dîne, on se restaure. C’est toi même qui me reprend constamment !
LE MARI (agacé) : Oui, bon ! (Puis tendre.) Alors ? Qu’avons-nous pour dîner, ma petite femme adorée ?
LA FEMME : Je n’en sais rien moi. Regarde dans le congélateur !
LE MARI (consterné) : Finalement j’aurai dû demander : qu’est-ce qu’on bouffe dans cette baraque ?
LE FEMME : Bon écoute, ne soit pas ballot ! Il doit y avoir des endives dans le frigo et une pizza dans le congélo...
LE MARI (agacé) : Ah, très rigolo ! Et je bois de la menthe à l’eau ? Moi aussi je peux faire de mauvaises rimes en o !
LA FEMME (amusée) : C’est marrant, je ne l’avais même pas fait exprès !
LE MARI : Tordant en effet ! En plus, la perspective d’ingurgiter une pizza industrielle avec des endives transgéniques, me fait carrément pouffer de rire ! Je pouffe, je pouffe, je pouffe ! Tu constates : ta bouffe me fait pouffer !
LA FEMME : Oh, là, là ! Dès qu’on te demande d’être un peu autonome, c’est la fin du monde ! Je te signale que l’époque où la femme mitonnait docilement des petits plats pour le pater familias est révolue.
LE MARI : J’ai beau avoir des idées modernes, j’aimerais consommer autre chose que des conserves ou des surgelés et j’aimerais surtout partager mes repas en famille.
LA FEMME : Je suis en pleine création ! L’inspiration, cela ne se commande pas comme un bœuf miroton ! Et Nathalie est là, elle te tiendra compagnie.
LE MARI : Je te rappelle que notre fille surveille son régime...
LA FEMME : On se demande d’ailleurs pourquoi, elle est maigre comme un clou !
LE MARI : Pas si fort ! Elle est persuadée d’être comme une épingle ! Et on ne dit pas maigre, mais mince. De toute façon, elle est à un âge où on se fout de faire la conversation à table avec son père : je suis un vieux con avec un tas de principes démodés, alors !..
LA FEMME : C’est vrai que tu as des côtés psychorigides, mais cela ne nous empêche pas de bien t’aimer... (Taquine.) Sans doute pas au point de partager tous nos repas avec toi...
LE MARI : Merci !
LA FEMME : Non, mais là, je blague !
LE MARI (froidement) : je m’esclaffe, tu noteras.
LA FEMME : Bon, allez quoi, tu ne vas pas me faire toute une histoire sous le prétexte que je ne dîne pas avec vous !
LE MARI : Cela serait une fois de temps en temps, je ne dis pas, mais cela se répète un peu trop souvent à mon goût !
LA FEMME (pincée) : La peinture c’est très prenant, figure-toi ! Quand on est inspiré, on ne peut pas lâcher le pinceau comme ça, juste pour assumer les basses contingences matérielles !
LE MARI : C’est sûr ! Mon boulot de prof...